L'usage du tamis en philosophie, extrait, à paraître en mars 2010
Partons donc à la recherche des pensées de Socrate. Pour cela entrons dans l’œuvre de Platon en géologues amateurs. Nous scruterons les sols à la recherche
d’indices révélateurs. Il nous arrivera de ne pas comprendre grand-chose à la configuration visible des sols. Nous soupçonnerons qu’elle est le résultat de mouvements souterrains profonds qui ont
façonné la surface. Cela nous donnera l’espoir de voir apparaître, ci et là, des éléments du sous-sol remontés au hasard de ces mouvements.
Mais revenons à Socrate abordant Alcibiade en pleine rue. Il lui annonce avoir longtemps attendu de le faire,
peut-être hésité. N’aurait-il pas été intimidé par le beau jeune homme ? Ou par autre chose que la beauté d’Alcibiade lui faisait sans cesse revenir à l’esprit ? Pour sa part, il
préfère alléguer son « démon » qui l’aurait empêché jusqu’à ce jour d’agir. Ce n’est pas le moindre des mystères de Socrate : ce « démon » qui le retient d’agir et de
parler en certaines circonstances, et auquel il obéit toujours scrupuleusement. Aujourd’hui, le démon autorise Socrate à se lancer, à oser. À oser quoi ? À exprimer son amour, à
l’extérioriser. Notons déjà cette singularité. Dans la plupart des dialogues de Platon, Socrate aborde ses interlocuteurs dans l’intention de les amener à exprimer des pensées, à extérioriser des
opinions. Il se livre ensuite à l’examen de la valeur de ces pensées et opinions. Ici, c’est Socrate qui se présente d’emblée comme quelqu’un qui se décide à parler, à extérioriser.
Il aime Alcibiade. Il désire donc pour lui le meilleur imaginable. Depuis longtemps, il l’observe, conduisant
cette observation avec une singulière application : de façon très soutenue et sans que rien ne lui échappe. Sans attendre, il révèle au jeune homme la profondeur de la connaissance qu’il a
acquise sur lui. Il a compris qu’il se préparait, dès sa plus tendre adolescence, à la carrière de chef. Il sait qu’Alcibiade s’est forgé une invincible certitude de sa supériorité. Il regarde de
si haut tous ses prétendants, qu’il les décourage l’un après l’autre. Pour tout dire, il se sent d’une race supérieure, s’estimant exceptionnel entre les hommes. Les raisons ne lui manquent
certes pas. Il est beau. Il est riche. Du côté de sa mère comme de son père ses origines sont illustres, et il a grandi à l’ombre de Périclès.
Il est essentiel de noter que l’histoire que nous allons raconter parle, dès les premières lignes, de prestige,
de puissance, de richesses, bref de noblesse. Socrate aborde un jeune homme si profondément à l’aise dans son aristocratique nature qu’il est persuadé d’être le premier entre tous les
hommes de sa cité. L’habitude qu’il a prise de regarder ses amis, amants et concitoyens de haut est, sans doute, une chose qui attire irrésistiblement Socrate. Cela même qui a fini par
rebuter tous les amants et courtisans, a éveillé au contraire l’intérêt de ce dernier. Il reste quand tout le monde s’est retiré. Il reste avec une idée derrière la tête. Quelle
idée ?
C’est précisément ce qui intrigue Alcibiade. Que peut lui vouloir Socrate ? Il s’apprêtait lui-même à
l’aborder et à le lui demander. Cette curiosité d’Alcibiade est communicative. Nous sommes à notre tour intrigués par ce que Socrate pourrait bien avoir à dire en la circonstance. Nous savons sa
réserve, son habitude de ne pas livrer spontanément le fond de ses pensées. Or, Socrate va communiquer l’une de ses pensées, peut-être sa pensée essentielle. Tout indique qu’elle sera du plus
haut intérêt. Nous avons un indice net : il ne s’agit pas d’une pensée qu’on livre en quelques mots. C’est une pensée qu’on exprime sans se presser et qui est, peut-être, inépuisable,
inachevable : « Il ne serait pas étonnant, dit-il, que, de même que j’ai commencé avec peine, j’ai autant de difficulté à terminer. »
La suite réserve une surprise. Pressé de parler par Alcibiade, Socrate commence par mettre à nu la pensée
la plus silencieuse, la plus inavouable de ce dernier. Au moment de se découvrir, c’est Alcibiade qu’il découvre ! Ce jeune homme inexpérimenté qui s’apprête à monter pour la première fois à
la tribune de l’assemblée, quelle pensée secrète brûle-t-elle en lui ? Convaincre tout bonnement les Athéniens qu’il mérite d’être honoré plus que Périclès et même plus que tout
autre qui ait jamais existé ! La Grèce entière, l’Europe même, sont trop petites pour l’ambition qui le dévore. L’Asie, voire le monde entier y suffiraient à peine ! Les égaux que
se reconnaît ce débutant en politique sont, à la rigueur, Cyrus le Grand qui fonda l’empire perse et Xerxès qui conduisit les armées asiatiques jusqu’à Athènes ! Il ne songe pas seulement à
bien administrer les affaires de la cité – d’ailleurs y songe-t-il vraiment ? – il veut surtout que la terre entière soit remplie de son nom et de sa puissance. Bref, c’est de la
mégalomanie que Socrate vient de mettre à jour chez Alcibiade.
Ce dernier, d’ailleurs, ne confirme ni ne dément ces tendances mégalomanes. C’est logique. S’il confirmait, il
avouerait que ses ambitions politiques sont le fruit d’un délire narcissique. Il ne peut non plus démentir : ces tendances sont trop fortes et trop évidentes. Il se contente de
répliquer : « Si je dis le contraire, je ne pourrai en rien davantage t’en persuader. Soit ! »
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