Tout le
monde a entendu parler de Socrate. Il est l'icône de la philosophie, sa marque, son label. Tous les philosophes, sauf peut-être quelques excentriques comme Nietzsche, se placent sous son
patronage. Mais que sait-on de lui? On sait qu'il a été condamné à mort en 399 av. J.-C. par ses propres concitoyens. Motif : il troublait l'ordre public et perturbait les
consciences (il aurait cherché à introduire de nouveaux dieux et à corrompre la jeunesse).
Cette condamnation à mort a eu une portée fondamentale pour toute la philosophie grecque (et donc une égale importance pour toute l'histoire de la pensée). Qu'a-t-elle
provoqué? Une entrée dans la clandestinité de l'enseignement de Socrate. De même que ses concitoyens l'ont condamné à mort pour ne plus entendre sa voix, ses disciples ont refoulé son
enseignement. Platon est le disciple le plus marqué par cet enseignement et celui qui l'a refoulé avec le plus de force. Tous les philosophes étant d'une certaine façon des disciples des Socrate
(y compris ceux d'aujourd'hui), ils répètent le refoulement de son maître par Platon. Ils reproduisent le même scénario et c'est de cette façon que la philosophie acquiert sa spécifité (se
démarquant en particulier de la poésie, de la rhétorique, de la religion, de la science).
Platon est le disciple qui a le plus fortement refoulé l'enseignement de son maître, il est donc celui qui l'a le mieux conservé. Pour une raison, toute logique : refouler,
c'est cacher, mettre à l'abri. Mais, comme Freud l'a bien montré, tout refoulement finit par se trahir : les idées refoulées se dévoilent à un moment ou un autre . Platon nous livre
l'enseignement de Socrate involontairement, dans des failles, des ratés, ou, pour reprendre le terme de Freud, dans des actes manqués.
J'imagine très bien ce que vous allez objecter : Socrate est omniprésent dans l'oeuvre de Platon, il est au coeur de toutes les discussions, d'innombrables faits de sa vie et de
son enseignement sont rapportés par son disciple etc. Supposer que Platon ait en quelque sorte censuré son maître, c'est aller contre l'évidence. Mais l'omniprésence de Socrate dans l'oeuvre
de Platon est inversement proportionnelle aux témoignages précis sur sa pensée. Dans la plupart des cas, Platon utilise Socrate comme porte-parole de ses doctrines à lui. Il est extrêmement
discret sur ce que son maître aurait pu dire de son propre chef.
J'admets la part d'hypothèse qu'il y a dans mon approche. J'admets que cette hypothèse va à l'encontre de dialogues entiers de Platon où un enseignement de Socrate semble
de toute évidence exposé (et avec quel charme irrésistible!) : ainsi le Premier Alcibiade où Socrate explique à Alcibiade qu'on ne devient un bon conducteur du peuple
qu'en apprenant à se connaître soi-même, ainsi Le Banquet, avec le fameux mythe de la naissance d'Eros, et tant d'autres.
Mais j'estime que l'abondance des propos attribués à Socrate par Platon n'est que le signe du puissant travail de refoulement. Socrate est bien là, toutefois, au beau milieu de
l'oeuvre qui cherche à l'étouffer. Il est là, comme un clandestin du navire qui se permet une petite promenade sur le pont à la barbe du capitaine. C'est l'effet du
refoulement. Il est toujours fêlé. On a toujours oublié de fermer une porte à clé, on a toujours laissé une fenêtre ouverte.
Nous verrons par la suite beaucoup d'exemples d'actes manqués chez les philosophes. En examinant les éléments qui passent à l'improviste grâce à ces actes manqués, nous constaterons
qu'ils sont des bribes ou des éclats d'une même pensée étrange, déroutante, perturbatrice : la pensée de Socrate (la vraie, celle dont Platon ne nous parle pas explicitement).
Contentons-nous aujourd'hui d'un exemple. Dans un célébrissime passage du Banquet, on assiste à une arrivée fracassante d'Alcibiade, au beau milieu de savants débats sur
l'amour (où participe, entre autres convives, Socrate). Il est curieux que ce passage de l'arrivée tonitruante d'Alcibiade n'ait jamais, à ma connaissance, attiré l'attention de Freud ou de
Lacan, ni d'aucun penseur psychanalytique (Mais, me trompé-je?). Pourtant, la situation est saisissante. On discute calmement et intensément sur l'amour et voici qu'arrive un enragé, saoul,
accompagné de fêtards aussi imprésentables que lui. Ils hurlent et frappent violemment aux portes.
Quelle plus belle image pour traduire, à la façon de Freud, le retour du refoulé caractéristique des angoisses et des névroses? On trouve une foule de détails
symptômatiques dans tout l'épisode qu'il serait passionnant d'analyser (entre autres, la fameuse nuit d'amour ratée avec Socrate, dont Alcibiade régale l'auditoire ; elle attira,
elle, l'esprit lubrique qu'était Lacan). Mais le plus symptomatique est sans aucun doute ceci : on découvre que toute cette scène, riche en rebondissements et détails croustillants, n'a d'autre
objectif que d'amener Alcibiade à révéler à tous les assistants la vraie nature de Socrate et la vraie nature de sa pensée (nous amenant à soupçonner que celles-ci seraient, en
quelque manière, cachées).
Notons le détail de l'ivresse : comme s'il fallait qu'Alcibiade fût saoul au dernier degré, pour oser s'avancer sur un tel terrain : dire qui était Socrate et quelle était la
vraie nature de son enseignement. Il se trouve, malheureusement, qu'Alcibiade ne va pas jusqu'au bout de son audace. Il se contente de comparer les discours de Socrate à une statuette creuse
de Silène : extérieusement grotesques, mais recélant en leur intérieur une cachette pleine de merveilles. Au moment culminant de son discours génial d'ivrogne, Alcibiade s'apprête
à ouvrir devant tout le monde le coffret aux secrets. Il paraît donc prêt à vendre la mèche. Il va dire en quoi consiste la pensée ensorceleuse de Socrate.
Hélas, lui si volubile, se contente de quelques maigres et décevantes révélations : "Une fois, ces discours ouverts, si on les observe et si on pénètre en leur intérieur, on
découvrira d'abord qu'ils sont, dans le fond, les seuls à avoir du sens, et ensuite qu'ils sont on ne peut plus divins [...], que leur portée est on ne peut plus large, ou plutôt qu'ils mènent à
tout ce qu'il convient d'avoir sous les yeux si l'on souhaite devenir un homme accompli."
Décévantes, ces révélations? Pas si sûr, après tout. Nous en ferons, en tout cas, notre nectar et nous les sonderons. Nous avons là un éclat de la pensée de Socrate qui surgit tout à
coup dans l'une des couches archéologiques les plus profondes de la philosophie : la couche platonicienne. Un bout de céramique que l'on frotte sans trop d'illusion, après une journée de
recherches vaines : soudain des traits de peinture apparaissent, d'une merveilleuse fraîcheur.
La reconstitution de la pensée de Socrate est possible, et je compte bien vous le prouver, note après note. Je ferai à vos côtés de patientes fouilles chez Platon, chez
Aristote, dans les fragments des Cyniques, des Epicuriens, des Stoïciens, mais aussi chez Plotin, Descartes, Kant, Nietzsche, Heidegger, Derrida, Deleuze. Nous verrons que toutes ces
philosophies sont des dépôts qu'il faut savoir retirer avec douceur et circonspection.
Certains parmi vous ont peut-être participé à des chantiers de fouilles. Il y a plusieurs choses essentielles qu'il faut déjà retenir :
1) L'importance du détail minuscule. Attention aux petites pièces qui peuvent être dispersées dans le sédiment et ne pas être visibles à l'oeil nu; il faut donc passer le sédiment au
tamis.
2) L'importance du contexte. Il ne faut jamais perdre de vue que tout objet découvert appartient à une couche; il faut toujours travailler dans une couche déterminée;
quand elle disparaît, il faut chercher où elle est susceptible de réapparaître.
3) L'extrême soin avec lequel on doit retirer le sédiment. Il arrive souvent que le sédiment soit dans un état de concrétion ou soit devenu solidaire de l'objet : en retirant
la pellicule de terre, on risque d'emporter une partie de l'objet. A suivre. (Vendredi dans la soirée)
(J'ai éprouvé le besoin de vous gratifier aujourd'hui de cette cinquième leçon non prévue dans le
planning; en plus, une leçon qui tombe le dimanche! Que l'on se rassure : il n'y aura aucun frais
supplémentaire.)
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