Lu dans Être et Temps de Heidegger : « La vérité (l’être dévoilé) doit toujours
commencer par être extorquée à l’étant. L’étant est ravi au secret. L’être dévoilé […] est toujours, pour ainsi dire un rapt. » (§ 44, p. 273 de la traduction de François Vezin, Gallimard)
Lignes troublantes ! Insistance sur l’idée que la connaissance est un vol ou un viol, idée réitérée quatre fois en deux lignes, « extorquée… ravi au secret… dévoilé…
rapt ». Point d’autant plus troublant que le contexte général de ce passage ne développe pas l’idée en question. Pourtant Heidegger est capable de nous accabler de longues pages durant sur
la moindre singularité rencontrée (ou prétendument rencontrée) dans le « Dasein ». Donc idée essentielle. Idée jetée, mais non analysée. C’est une pépite. C’est une trouvaille. Un
passage symptomatique. On peut se livrer à une association d’idées (entrons dans une psychanalyse). D’ailleurs beaucoup de choses viennent à l’esprit quand on réfléchit à l’articulation des idées
de connaissance et de vol (ou viol). C’est moi qui m’y colle (comment faire autrement ?).
L’affaire DSK (allez, je cède, j’y vais de mon grain de sel), c’est bien une histoire de viol et de
connaissance tout à la fois. On aimerait savoir s’il y a eu, ou pas, viol dans la suite 2806 de l’hôtel Sofitel de New York. Savoir s’il y a eu viol, cela peut s’inverser :
violer (ou voler) le savoir de cet événement, nous introduire en son secret. Cela n’a de sens qu’à une seule condition : l’événement ne s’est produit au regard d’aucun regard ; il
n’avait absolument pas de rapport pensable à l’intrusion, à l’indiscrétion d’un coup d’œil. Avec une caméra de surveillance dans la chambre, il n’y aurait pas eu d’affaire DSK. Pour bien des
raisons. Le « patron du FMI » n’aurait évidemment rien fait de compromettant sous un objectif. Dans le cas où il aurait ignoré la présence d’une caméra, il n’y aurait pas eu davantage
d’affaire. Les enquêteurs auraient pu voir le viol dans toutes ses phases (ou constater que le rapport était consenti, « consensuel » comme disent quelquefois comiquement les
journalistes).
Il n’y aurait pas eu d’affaire, parce qu’aucun défi ne se serait présenté, aucune possibilité d’aller
arracher son secret à la chambre 2806. Il n’y aurait pas eu de terrain pour cet acte troublant qui se nomme « connaissance » (qui réclame enquêtes, hypothèses, polémiques mais aussi,
dans ce cas exceptionnel, échanges sur les plateaux de télé et les comptoirs de bistro). Nous saisissons ici une recherche (un désir) de connaissance dans toute sa pureté.
Nous n’avons pas de connaissance lorsque nous nous bornons à enregistrer des faits. Connaître, ce n’est pas
« être au courant de ». Les positivistes, style le premier Wittgenstein, passent entièrement à côté de l’affaire, quand ils assimilent l’acte cognitif à la description « d’états de
fait ». Même cécité chez ceux qui réduisent la connaissance à un effet du génie conceptuel de l’esprit humain – qui saurait organiser, réorganiser plus ou moins heureusement les données de
l’expérience, articuler les bons concepts, formuler les bons problèmes… Si c’était le cas, Jacobi aurait raison de dire : « Nos sciences sont des jeux que l’esprit humain s’invente en
guise de passe-temps […], nous ne faisons que jouer avec des chiffres creux, avec les chiffres de chiffres […], nous ne calculons de nouveaux théorèmes que pour pouvoir aller encore plus loin
dans les calculs. » (Lettre sur le nihilisme, GF Flammarion, p. 61)
Tout le monde voit bien qu’entre ces deux options – l’acte de connaître comme mise en tableau des faits,
l’acte de connaître comme mise en forme théorique de ce que nous savons – il y a place pour une troisième, bien plus captivante : connaître, c’est surprendre un réel. C’est voir ce
qui n’était pas du tout destiné à être vu. C’est violer les choses. Violer leur être. Voler leur secret. Le tout dans un état d’excitation, peu compatible avec la froideur d’une
« description objective » ou la sage « mise en ordre théorique ». On comprend que Saint-Augustin puisse, tout à la fois, se remémorer avec terreur un vol de pommes commis dans
son enfance et condamner le désir de savoir, la libido sciendi. C’est la trace profonde en lui de l’image biblique de la connaissance comme larcin (le vol du fruit de l’arbre de la
connaissance). Connaître, c’est voler une connaissance. C’est une forme aiguë d’indiscrétion.
On trouve à ce propos chez Rousseau un passage d’une grande pertinence. Évoquant la difficulté d’expliquer
comment les hommes ont pu avoir l’idée d’extraire le fer et de le forger, il opine : « on dirait que la nature avait pris des précautions pour nous dérober ce fatal secret »
(Discours sur l’origine de l’inégalité). Cela fait songer au phusis kruptesthai philei (« la nature aime se cacher ») du fragment 123 d’Héraclite. Oui, c’est
pertinent, car cela seul peut expliquer l’énergie libidinale (la « libido sciendi ») dont est fait un désir de savoir. S’il n’y a rien à surprendre, rien pour
satisfaire le voyeur en nous, la connaissance ne serait pas la grande affaire qu’elle est (le voyeur étant celui qui goûte la vision des choses qui ne sont pas faites pour être vues, il
vole leur vision en quelque sorte). C’est peut-être pourquoi Platon fait de la connaissance un acte de vision, et pourquoi dans le Banquet, il qualifie Éros (le désir de savoir)
d’« habile chasseur ». Le chasseur habile se cache pour surprendre le gibier. Il est surtout un bon voyeur.
Remarquer que la connaissance est un vol (vol d’un secret, vol d’une intimité des choses et des êtres),
peut aider à comprendre pourquoi des voleurs peuvent devenir des objets d’admiration. Savoir voler suffit à mythifier un individu (à commencer par le plus mythique des voleurs, Prométhée, qui
dérobe aux dieux les secrets du feu et des techniques, et que dire d’Arsène Lupin, gentleman cambrioleur…). Albert Spaggiari, Julian Assange : ils sont starifiés par un vol. Le premier
écrit, sur un coffre de la Société Générale de Nice qu’il vient de dévaliser (en juillet 1976) : « Sans armes, ni haine, ni violence ». « Sans haine », c’est une
condition évidente de la traque d’une connaissance. « Sans armes », aussi. Évidemment, cette idée peut surprendre. Mais il faut songer à l’effet contre-productif des opinions et
théories toutes faites qui traînent dans notre esprit. Dans l’immense majorité des cas, ce sont nos armes et elles nous servent bien. Pourtant, dans l’affaire qu’est la connaissance, il est plus
utile de se refaire une virginité totale (la maïeutique socratique, le doute cartésien, la table rase des empiristes, la réduction transcendantale des phénoménologues…). À vrai dire un seul moyen
est essentiel : se donner de quoi voir efficacement, de quoi se faufiler jusqu’à l’objet : télescope, microscope, stéthoscope et que sais-je… On verra un moyen capital tout de suite.
« Sans violence », là c’est plus discutable…
Revenons à DSK. La circonstance qui fait de ce fait divers immense une « affaire », c’est que
personne n’était là pour surprendre ce qui s’est passé dans la fameuse chambre. Faire toute la lumière sur cette affaire, aurait consisté à forer un petit trou dans le mur de la chambre voisine
ou, plus prosaïquement, si les lieux s’y prêtaient, à regarder par le trou de la serrure. Personne, hélas, n’y a pensé ! Hélas ? Pas tout à fait pour la planète médiatique et ses
milliards de paires d’yeux. Il suffit de reconstituer les conditions d’une traque de la connaissance : assembler toutes les investigations en un gigantesque petit trou de serrure virtuel.
Toute la planète s’y penche : au moins le fantôme, le simulacre d’une connaissance réelle ! Tout est bon à prendre dans une affaire aussi sérieuse qu’une connaissance. Dans le même
temps, policiers, juges, détectives, avocats procèdent de même, avec quelques moyens supplémentaires, mais avec le même degré d’excitation, de libido sciendi, cela va de
soi.
Le cœur de l’affaire qu’est une connaissance, quelle qu’elle soit, c’est qu’il faut surprendre
l’objet de la connaissance : le réel. En d’autres termes, il faut se représenter intensément le réel comme sans vis-à-vis, sans place pour un sujet. Il est sans fauteuil pour le regarder en
toute commodité. Il n’est pas, n’est absolument pas un spectacle. On ne peut le voir ni d’instinct, ni de droit, ni par la vertu de quelque mystérieuse propriété qu’il aurait (sa
« visibilité »). Et pourtant, on peut à tout moment le voir. Je me penche à la fenêtre et je regarde longuement la rue et les piétons. J’en apprends beaucoup de choses. D’où vient cette
incroyable faculté ? Du fait que je peux à tout moment surprendre les choses, c'est-à-dire jeter sur elles un regard absolument indiscret. Je viole le principe où les choses se
tiennent : leur non-visibilité. Je fais irruption, je fore violemment le trou qui les rend visibles.
Mon secret, ma puissance de voir, viennent d’abord d’être là, de l’événement d’exister. Mais la violence de
mon forage (son efficacité en connaissance) vient de ma nature d’intrus. C’est parce que je n’ai rien à faire là que je peux, avec tant d’efficacité, plonger là mon regard. Celui qui aurait pu le
plus efficacement surprendre DSK en son affaire (viol, sexe consenti, sexe tarifé…) est précisément celui qui n’avait rien à faire là. Il aurait tout vu par effraction.
Ma connaissance s’explique donc par mon existence, à condition que j’use de celle-ci comme d’une
chose n’ayant rien à faire au monde : un x, un machin, non seulement impromptu, mais surtout totalement incongru.
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