Texte Libre

Germina cherche des collaborateurs/trices

Contactez-nous

Hernani Cor

Atelier Clément Rosset

Calendrier

Février 2012
L M M J V S D
    1 2 3 4 5
6 7 8 9 10 11 12
13 14 15 16 17 18 19
20 21 22 23 24 25 26
27 28 29        
<< < > >>

Catégories

Recommander

Présentation

Dimanche 27 novembre 2011 7 27 /11 /Nov /2011 09:58

Edgar Morin publie chez Germina (parution le 23 novembre) Mes philosophes, 162 p., 14 euros.

 

Extrait

 

Les philosophes qui m’ont marqué sont (...) ceux qui ont nourri l’unité et la diversité de mes interrogations. Mes philosophes, je le répète, ne sont pas tous des « philosophes », on y trouve des romanciers comme Dostoïevski, des mathématiciens et méta-mathématiciens comme Heinz von Foerster, des fondateurs de spiritualités et d’éthiques comme Jésus ou Bouddha et aussi le titan Beethoven qui exprime, en paroles, une philosophie profonde dans son « Muss es sein ? Es muss sein ! ».

Sans mes philosophes, je ne serais et ne saurais avoir qu’étonnements, horreurs, émerveillements ; avec eux, j’ai cultivé et formulé mes étonnements, horreurs, émerveillements. Ils ont nourri ma vie en nourrissant ma pensée, et ma pensée formée à partir d’eux a nourri ma vie inséparablement. D’où la nécessité aujourd’hui, je l’ai dit, de reconnaître mes dettes et d’exprimer mes reconnaissances.

Ma relation à la philosophie a été ouverte, et ne s’est jamais enfermée dans la discipline philosophie. Des connaissances historiques, biologiques, anthropologiques, physiques, mathématiques (de mon professeur d’histoire Georges Lefebvre à von Foerster) m’ont apporté quelques unes de mes idées philosophiques ; en retour, des philosophes (comme Héraclite, Pascal, Rousseau, Hegel) m’ont incité à me nourrir toujours plus de connaissances historiques, biologiques, anthropologiques, physiques, mathématiques. Je ne peux oublier non plus ma dette à des compagnons de vie, comme Dionys Mascolo, Robert Antelme ; à des compagnons d’aventure intellectuelle, comme Jean Duvignaud, Kostas Axelos, François Fetjö (au sein de ma revue Arguments), Claude Lefort et Cornelius Castoriadis ; aux amis du « groupe des Dix » (qui s’est réuni entre 69 et 76) : Jacques Robin en premier, Henri Atlan, Joël de Rosnay, René Passet, Michel Rocard, Jacques Sauvan... Puis sont venus les amis-frères de l’aventure de la complexité : Jean-Louis Le Moigne, Mauro Ceruti, Gianluca Bocchi, Oscar Nikolaus, et de nouveaux compagnons de tous continents.

En philosophie, comme d’ailleurs dans tous les domaines, j’ai été comme une abeille qui produit du miel de toutes fleurs. Ainsi, j’ai pris du pollen chez Kant, sans me plonger dans le kantisme, beaucoup plus chez Hegel, sans devenir hégélien. Cela signifie aussi que ma culture philosophique est lacunaire, sans être partielle, dans le sens où je n’ai jamais isolé mes connaissances philosophiques, j’ai toujours cherché à les intégrer à une démarche intellectuelle et existentielle, globale, reliante, contradictoire. J’ai cherché, trouvé, chez mes philosophes, des stimulations toujours, des illuminations quelquefois.

Mes philosophes m’ont aidé à me sentir relié à tous les domaines de la vie et de la connaissance, à rejeter ce qui rejette, à entretenir un sentiment infini de solidarité : ce que le Tao appelle l’esprit de la vallée qui « reçoit toutes les eaux en elle ». Mon cheminement spirituel est une aventure de quatre-vingt années, où j’ai fait de ma recherche subjective originaire de vérité, une recherche tous terrains, et de cette recherche tous terrains, une recherche de moi-même. Comme Héraclite, je peux dire : « Je me suis cherché moi-même. »

En cela j’ai échappé à l’imprinting culturel dominant, en particulier à l’injonction qui somme chacun de se spécialiser, de se consacrer au savoir émietté, parcellaire d’expert.

         Je suis resté autodidacte, alors même que j’apprenais tant de mes philosophes. J’ai été mu de moi-même par moi-même dans la recherche de mes vérités, et cet autodidactisme m’a conduit à trouver mes maîtres à penser. Je n’ai eu aucun maître à penser unique, mais une constellation d’étoiles maitresses d’Héraclite et Lao Tseu jusqu’à Breton, Bataille et von Foerster…

Chacun dans son enfance, s’est posé des problèmes primordiaux et indiscutablement philosophiques. Ces questions sont, chez la plupart des adultes, jugées naïves et inutiles. Pour ma part, les sources de ma curiosité enfantine sont restées vives, et sans cesse, je suis revenu, à mes questions adolescentes, qui sont les questions éthiques et philosophiques premières, de la vie, de la mort, du « qui somme-nous ? », « d’où venons-nous ? », « où allons-nous ? », celles des origines, du devenir, du réel, du sens et du non-sens.

C’est pourquoi cet ouvrage pourrait être suivi d’un autre : « Vers l’indicible ».

 

 

Invitation à la présentation du livre : http://www.iscc.cnrs.fr/IMG/pdf/invit-morin.pdf

 

 

 

Par Tellez - Communauté : La commune des philosophes
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Dimanche 13 novembre 2011 7 13 /11 /Nov /2011 12:06

   Le christianisme tire sa force d’un message dévoilant un secret originel. Plus exactement, il donne forme à une idée difficile à dire. Elle est difficile à dire dans le sens où il faut vaincre une barrière formidable pour la formuler.

   Approximativement formulée, elle revient à proclamer la dignité immense de chacun. Mais cette dignité n’est pas un trait de nature, elle n’est pas un trait général de l’humain. Elle repose sur l’idée que Dieu a pensé tout être humain en particulier. Il a pensé chaque humain spécialement et spécifiquement, c'est-à-dire à l’exclusion de tous les autres. Dieu a fait de chacun un être d’exception. C’est ce que signifie : « En lui [Christ] Dieu nous a élus avant la fondation du monde. » (Ephésiens, 1,4)

   Que représente en effet la figure exemplaire du Christ ? Elle fusionne deux séries d’idées qui paraissent s’exclure : la divinité et la venue à l’existence, l’éternité et la naissance, l’être tout d’exception et l’humain ordinaire. Elle offre à chacun la possibilité de reconnaître comme exceptionnelle sa propre venue au monde. Elle confirme, pour l’existence la plus triviale, son goût d’éternité. Chacun, par le Christ, découvre l’incroyable puissance du « Je suis ».

   Les mots du Christ : « Avant qu’Abraham fût, Je Suis » (Jean, 9, 58), peuvent résonner en toute subjectivité humaine. Un sujet humain écrase, par le présent de son existence, toute humanité passée, toute histoire accomplie.

   S’ouvre alors l’extraordinaire possibilité de la contemplation de soi. Tant que le « Je suis » n’est pas reconnu comme la formule d’un être d’exception, l’humain n’offre rien de visible à lui-même, rien pour entretenir une admiration pour lui-même. Mais désormais est légitime l’émerveillement dépassionné face à son propre avènement. Les possibilités humaines les plus hautes deviennent contemplatives, c'est-à-dire déjà inscrites dans ma nature d'exeption et naissant de la contemplation de ma nature d'exception. L'amour n'est plus seulement tendance, mode d'être, passion. Oui, il est tout cela, mais il est originairement plus : il est la brillance de mon être, qui est tout mon être. En dautres termes, la brillance éblouissante de mon être, je ne sais l'exprimer que par l'amour. "S'il me manque l'amour, je ne suis rien" (Corinthiens, I, 13, 2).

   Ce point est l'exact message fondateur du christianisme, toujours amputé, hélas, de sa part essentielle : la dimension contemplative de l'amour, c'est à dire son enracinement dans la contemplation de l'être exceptionnel que Je Suis. C'est aussi le point où se séparent religion révélée et philosophie. D'une part, la philosophie tait infiniment plus le secret originel (Je Suis plus originaire qu'Abraham), d'autre part elle dissipe sa brillance en autre chose qu'amour (en "pensées"). 

   Cet émerveillement face à soi permet le repos. Il permet une accalmie des pulsions existentielles, des besoins tyranniques de réalisation de soi. Pascal le dit ainsi : Les hommes « ont un autre instinct secret qui reste de la grandeur de notre ancienne nature, qui leur fait connaître que le bonheur n’est en effet que dans le repos ». Mais nous noterons que cet instinct reste « secret ». Pascal est à demi-religieux, à demi-philosophe. Il est pris entre le besoin de dire et le besoin de cacher, entre la révélation pleinement assumée (le secret dévoilé, publié) et le sens philosophique du secret (qui se dissipe en production de "pensées").  

Par Tellez - Communauté : La commune des philosophes
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires
Samedi 12 novembre 2011 6 12 /11 /Nov /2011 14:03

   Ce qu’est la philosophie, cela reste une énigme. Cette énigme est le point extrême que la philosophie atteint dans son éclaircissement d’elle-même. Mais le point extrême peut-il être éclairci ? Pourquoi pas ? Il pourrait l’être, si l’obscurité où demeure le fondement de la philosophie est de l’ordre de la retenue. Il se peut qu’il y ait quelque chose que l’on ne se décide pas à dire, et que l’on croit nécessaire de retenir dans l’ombre.   

   L’indicible le plus fort s’emmure résolument dans le silence. Les autres formes de l’indicible – qui tiennent par exemple à quelque limite « infranchissable » du langage – ne bloquent pas le dire, mais l’alimentent abondamment. Dire : « Comment trouver les mots pour dire que… », c’est mettre en place de quoi dire à satiété…

   L’indicible qui gît au plus profond de la philosophie est "impossible" à dire parce que caché et non parce qu’il est formellement impossible à formuler. Il se peut que, mettre en mots ce qui, au cœur de la philosophie, fuit les mots, cela revienne à ouvrir une considérable possibilité.

   Notons déjà que le christianisme a trouvé dans une démarche de ce type son élan fondateur, son impulsion deux fois millénaire. « Je publierai des choses cachées depuis la fondation du monde » (Matthieu, 13, 35). Des choses à dire étaient donc maintenues au secret depuis la mystérieuse « fondation du monde », la catabolè cosmou. Paul reprend ces deux mots au début de la Lettre aux Éphésiens (1, 4-5) : « En lui [Christ] Dieu nous a élus avant la fondation du monde – pro catabolès cosmou, […] nous ayant prédestinés dans son amour à être ses enfants d’adoption par Jésus Christ. »

   Le rapprochement des deux passages fait apparaître de manière lumineuse le secret révélé, l’exacte révélation qui porte le christianisme et lui donne son élan. Un message est publié qui, formellement, ne pouvait être destiné qu’à quelques uns. Puisque ce message dit : vous êtes prédestinés, choisis par Dieu depuis l’origine de toutes choses.

   Le verbe traduit ici par « prédestinés » est pro-horao (je vois d’avance, je prévois). Le secret publié est donc : Dieu nous a prévus, chacun, de toute éternité.

   Pourquoi le secret était-il gardé ? En premier lieu, pour une raison toute logique. La logique la plus élémentaire interdisait de le dire. Choisir, c’est choisir quelques uns, voire un seul. Comment les élus pourraient-ils être tous les humains ? Comment chacun pourrait-il être haussé à la première place ? Comment chacun pourrait-il être spécialement distingué et occuper, par le Christ, la place fondamentale, celle qui est réservée de toute éternité à un être tout d’exception ? En second lieu, il y a l’énormité du message, son énormité littéralement obscène. Il force l’entrée dans la lumière, il proclame l’accès à la plus haute dignité de la chose infiniment triviale : l’être-là, la présence au monde de tout un chacun.

   Nous pourrions dès lors faire l’hypothèse suivante : le christianisme n’ose-t-il pas ce que la philosophie se retient de faire ? Il y aurait deux positions fondamentales face « aux choses cachées depuis la fondation du monde » : les dire ou les taire, toutes deux puissantes et toutes deux fondatrices. L’une est fondatrice de la révélation, l’autre de la sagesse (le savoir philosophique). Le secret étant de toute façon le même.

   Posons donc : ce que la philosophie maintient au secret est ce que le christianisme révèle (c'est presque l'inverse de ce que soutenait Hegel, qui voyait dans la philosophie la réalisation, le passage à l'extériorité de ce que la religion révélée maintenait à l'état d'intériorité) . Mais la solution philosophique a sa puissance, au moins aussi grande que celle d’une religion révélée. Le matériau radioactif dissimulé alimente en profondeur les constructions philosophiques. Il produit des effets de torsion, distorsion, enchaînement, flux des idées. Cela revient à dire : le sentiment invincible de l’élection, élection accomplie depuis le fond originel des choses, demeure, pour le philosophe, le sentiment de son élection exclusive.

   Le philosophe se proclame comme celui qui est appelé à parler de l’être depuis l’abîme originel de l’être lui-même. Cela met en jeu son nom (la marque qui témoigne, tout à la fois, de son unicité et de sa venue au monde). Son nom est entrelacé à l’être comme la face non dite de l’être.

   Il reste à se demander si l’entreprise philosophique n’arrive pas au bout de sa portée. Et s’il s’agissait désormais pour elle, afin d’aller à la rencontre de possibilités nouvelles, d’extraire son noyau fondateur, d’avouer sa condition de possibilité : on ne pense l’être qu’au titre de l’élu, co-originaire à l’être ? On ne pense l’être qu’en tant qu’élu destiné à le penser… Cet élu a la même définition énigmatique que chez Paul : il est tout le monde.

Par Tellez - Communauté : La commune des philosophes
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Lundi 19 septembre 2011 1 19 /09 /Sep /2011 20:15

   La philosophie s’étale sur plus de deux millénaires, et pourtant elle est un village. Des raccourcis prodigieux y sont possibles. Les philosophes du futur parlent sans difficulté aux philosophes du passé. Husserl en remontre à Descartes, Badiou dialogue avec Platon. Les philosophes du passé s’adressent aux philosophes du futur. Schopenhauer écrivait pour des penseurs qui sauraient enfin le comprendre et le reconnaître comme un grand penseur. Heidegger réussit le tour de force de nous faire admettre que Parménide ne s’adressait qu’à lui (je caricature un peu, mais c’est un peu ça). Cela suppose un problème commun, un carrefour ou une place du marché, où tous les philosophes se rencontrent. Quel est donc le problème commun de la philosophie ? Peut-on le formuler en quelques mots ?   

Par Jean Tellez - Communauté : La commune des philosophes
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Samedi 2 juillet 2011 6 02 /07 /Juil /2011 23:25

   Lu dans Être et Temps de Heidegger : « La vérité (l’être dévoilé) doit toujours commencer par être extorquée à l’étant. L’étant est ravi au secret. L’être dévoilé […] est toujours, pour ainsi dire un rapt. » (§ 44, p. 273 de la traduction de François Vezin, Gallimard) Lignes troublantes ! Insistance sur l’idée que la connaissance est un vol ou un viol, idée réitérée quatre fois en deux lignes, « extorquée… ravi au secret… dévoilé… rapt ». Point d’autant plus troublant que le contexte général de ce passage ne développe pas l’idée en question. Pourtant Heidegger est capable de nous accabler de longues pages durant sur la moindre singularité rencontrée (ou prétendument rencontrée) dans le « Dasein ». Donc idée essentielle. Idée jetée, mais non analysée. C’est une pépite. C’est une trouvaille. Un passage symptomatique. On peut se livrer à une association d’idées (entrons dans une psychanalyse). D’ailleurs beaucoup de choses viennent à l’esprit quand on réfléchit à l’articulation des idées de connaissance et de vol (ou viol). C’est moi qui m’y colle (comment faire autrement ?).

   L’affaire DSK (allez, je cède, j’y vais de mon grain de sel), c’est bien une histoire de viol et de connaissance tout à la fois. On aimerait savoir s’il y a eu, ou pas, viol dans la suite 2806 de l’hôtel Sofitel de New York. Savoir s’il y a eu viol, cela peut s’inverser : violer (ou voler) le savoir de cet événement, nous introduire en son secret. Cela n’a de sens qu’à une seule condition : l’événement ne s’est produit au regard d’aucun regard ; il n’avait absolument pas de rapport pensable à l’intrusion, à l’indiscrétion d’un coup d’œil. Avec une caméra de surveillance dans la chambre, il n’y aurait pas eu d’affaire DSK. Pour bien des raisons. Le « patron du FMI » n’aurait évidemment rien fait de compromettant sous un objectif. Dans le cas où il aurait ignoré la présence d’une caméra, il n’y aurait pas eu davantage d’affaire. Les enquêteurs auraient pu voir le viol dans toutes ses phases (ou constater que le rapport était consenti, « consensuel » comme disent quelquefois comiquement les journalistes).

   Il n’y aurait pas eu d’affaire, parce qu’aucun défi ne se serait présenté, aucune possibilité d’aller arracher son secret à la chambre 2806. Il n’y aurait pas eu de terrain pour cet acte troublant qui se nomme « connaissance » (qui réclame enquêtes, hypothèses, polémiques mais aussi, dans ce cas exceptionnel, échanges sur les plateaux de télé et les comptoirs de bistro). Nous saisissons ici une recherche (un désir) de connaissance dans toute sa pureté.

   Nous n’avons pas de connaissance lorsque nous nous bornons à enregistrer des faits. Connaître, ce n’est pas « être au courant de ». Les positivistes, style le premier Wittgenstein, passent entièrement à côté de l’affaire, quand ils assimilent l’acte cognitif à la description « d’états de fait ». Même cécité chez ceux qui réduisent la connaissance à un effet du génie conceptuel de l’esprit humain – qui saurait organiser, réorganiser plus ou moins heureusement les données de l’expérience, articuler les bons concepts, formuler les bons problèmes… Si c’était le cas, Jacobi aurait raison de dire : « Nos sciences sont des jeux que l’esprit humain s’invente en guise de passe-temps […], nous ne faisons que jouer avec des chiffres creux, avec les chiffres de chiffres […], nous ne calculons de nouveaux théorèmes que pour pouvoir aller encore plus loin dans les calculs. » (Lettre sur le nihilisme, GF Flammarion, p. 61)

   Tout le monde voit bien qu’entre ces deux options – l’acte de connaître comme mise en tableau des faits, l’acte de connaître comme mise en forme théorique de ce que nous savons – il y a place pour une troisième, bien plus captivante : connaître, c’est surprendre un réel. C’est voir ce qui n’était pas du tout destiné à être vu. C’est violer les choses. Violer leur être. Voler leur secret. Le tout dans un état d’excitation, peu compatible avec la froideur d’une « description objective » ou la sage « mise en ordre théorique ». On comprend que Saint-Augustin puisse, tout à la fois, se remémorer avec terreur un vol de pommes commis dans son enfance et condamner le désir de savoir, la libido sciendi. C’est la trace profonde en lui de l’image biblique de la connaissance comme larcin (le vol du fruit de l’arbre de la connaissance). Connaître, c’est voler une connaissance. C’est une forme aiguë d’indiscrétion.

   On trouve à ce propos chez Rousseau un passage d’une grande pertinence. Évoquant la difficulté d’expliquer comment les hommes ont pu avoir l’idée d’extraire le fer et de le forger, il opine : « on dirait que la nature avait pris des précautions pour nous dérober ce fatal secret » (Discours sur l’origine de l’inégalité). Cela fait songer au phusis kruptesthai philei (« la nature aime se cacher ») du fragment 123 d’Héraclite. Oui, c’est pertinent, car cela seul peut expliquer l’énergie libidinale (la « libido sciendi ») dont est fait un désir de savoir. S’il n’y a rien à surprendre, rien pour satisfaire le voyeur en nous, la connaissance ne serait pas la grande affaire qu’elle est (le voyeur étant celui qui goûte la vision des choses qui ne sont pas faites pour être vues, il vole leur vision en quelque sorte). C’est peut-être pourquoi Platon fait de la connaissance un acte de vision, et pourquoi dans le Banquet, il qualifie Éros (le désir de savoir) d’« habile chasseur ». Le chasseur habile se cache pour surprendre le gibier. Il est surtout un bon voyeur.

   Remarquer que la connaissance est un vol (vol d’un secret, vol d’une intimité des choses et des êtres), peut aider à comprendre pourquoi des voleurs peuvent devenir des objets d’admiration. Savoir voler suffit à mythifier un individu (à commencer par le plus mythique des voleurs, Prométhée, qui dérobe aux dieux les secrets du feu et des techniques, et que dire d’Arsène Lupin, gentleman cambrioleur…). Albert Spaggiari, Julian Assange : ils sont starifiés par un vol. Le premier écrit, sur un coffre de la Société Générale de Nice qu’il vient de dévaliser (en juillet 1976) : « Sans armes, ni haine, ni violence ». « Sans haine », c’est une condition évidente de la traque d’une connaissance. « Sans armes », aussi. Évidemment, cette idée peut surprendre. Mais il faut songer à l’effet contre-productif des opinions et théories toutes faites qui traînent dans notre esprit. Dans l’immense majorité des cas, ce sont nos armes et elles nous servent bien. Pourtant, dans l’affaire qu’est la connaissance, il est plus utile de se refaire une virginité totale (la maïeutique socratique, le doute cartésien, la table rase des empiristes, la réduction transcendantale des phénoménologues…). À vrai dire un seul moyen est essentiel : se donner de quoi voir efficacement, de quoi se faufiler jusqu’à l’objet : télescope, microscope, stéthoscope et que sais-je… On verra un moyen capital tout de suite. « Sans violence », là c’est plus discutable…

   Revenons à DSK. La circonstance qui fait de ce fait divers immense une « affaire », c’est que personne n’était là pour surprendre ce qui s’est passé dans la fameuse chambre. Faire toute la lumière sur cette affaire, aurait consisté à forer un petit trou dans le mur de la chambre voisine ou, plus prosaïquement, si les lieux s’y prêtaient, à regarder par le trou de la serrure. Personne, hélas, n’y a pensé ! Hélas ? Pas tout à fait pour la planète médiatique et ses milliards de paires d’yeux. Il suffit de reconstituer les conditions d’une traque de la connaissance : assembler toutes les investigations en un gigantesque petit trou de serrure virtuel. Toute la planète s’y penche : au moins le fantôme, le simulacre d’une connaissance réelle ! Tout est bon à prendre dans une affaire aussi sérieuse qu’une connaissance. Dans le même temps, policiers, juges, détectives, avocats procèdent de même, avec quelques moyens supplémentaires, mais avec le même degré d’excitation, de libido sciendi, cela va de soi.

   Le cœur de l’affaire qu’est une connaissance, quelle qu’elle soit, c’est qu’il faut surprendre l’objet de la connaissance : le réel. En d’autres termes, il faut se représenter intensément le réel comme sans vis-à-vis, sans place pour un sujet. Il est sans fauteuil pour le regarder en toute commodité. Il n’est pas, n’est absolument pas un spectacle. On ne peut le voir ni d’instinct, ni de droit, ni par la vertu de quelque mystérieuse propriété qu’il aurait (sa « visibilité »). Et pourtant, on peut à tout moment le voir. Je me penche à la fenêtre et je regarde longuement la rue et les piétons. J’en apprends beaucoup de choses. D’où vient cette incroyable faculté ? Du fait que je peux à tout moment surprendre les choses, c'est-à-dire jeter sur elles un regard absolument indiscret. Je viole le principe où les choses se tiennent : leur non-visibilité. Je fais irruption, je fore violemment le trou qui les rend visibles.

   Mon secret, ma puissance de voir, viennent d’abord d’être là, de l’événement d’exister. Mais la violence de mon forage (son efficacité en connaissance) vient de ma nature d’intrus. C’est parce que je n’ai rien à faire là que je peux, avec tant d’efficacité, plonger là mon regard. Celui qui aurait pu le plus efficacement surprendre DSK en son affaire (viol, sexe consenti, sexe tarifé…) est précisément celui qui n’avait rien à faire là. Il aurait tout vu par effraction.

   Ma connaissance s’explique donc par mon existence, à condition que j’use de celle-ci comme d’une chose  n’ayant rien à faire au monde : un x, un machin, non seulement impromptu, mais surtout totalement incongru.                                  

Par Jean Tellez - Communauté : La commune des philosophes
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés