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Jean-Paul Dollé


Jean-Paul Dollé
signera son livre
La joie des barricades
au salon d'honneur de la mairie
de Beaugency (Loiret)

le samedi 27 juin 2009
à 11 h 30
Venez nombreux!
Samedi 4 juillet 2009

   Je signale quelques textes philosophiques qui se prêtent bien au tamisage. Je les présente par ordre de difficulté croissante. Il ne s'agit pas de la difficulté éventuelle de lecture de ces textes, mais de la difficulté de les tamiser. 

   Niveau 1 de difficulté (les pépites de pensée sont facilement retenues par les mailles du tamis. A la limite, même, il suffit de se baisser pour en ramasser d'assez bonnes quantités) : les trois premiers chapitres de Qu'est-ce que la philosophie? de Deleuze et Guattari (de la page 21 à la p 81). Je conseille toutefois de tamiser longuement et soigneusement l'introduction (7-17) avant de se lancer dans le livre. Dans la note précédente (Deleuze et Guattari au tamis), je n'ai pas été jusqu'au bout pour éviter les longueurs excessives.
   Beaucoup de textes de Derrida sont de véritables gisements de pépites. Ils ont l'intérêt d'être la plupart du temps facilement tamisables. Ils sont vivement recommandés aux débutants. S'il fallait en choisir un, je recommande "La Différance", dans Marges de la philosophie.

Niveau 2 de difficulté. Ici, la difficulté tient souvent à la rareté des pépites. Prospection assez laborieuse, donc. Nécessité d'une bonne acuité visuelle. Je signale un texte qui pourrait tenter ceux qui ont déjà une bonne pratique de l'instrument : Eloge de la philosophie de Maurice Merleau-Ponty (Folio Essais).
   Comme niveau intermédiaire de difficulté nous avons aussi la plupart des oeuvres de Nietzsche. La difficulté n'est pas ici dans la rareté des pépites (au contraire!) mais dans le caractère profondément dissimulateur de Nietzsche. Il est l'un des philosophes qui a le plus intelligemment compris la nature de dissimulation de toute philosophie. Les pépites se trouvent, la plupart du temps, très enfoncées dans la terre. On se trouve dans la situation d'un archéologue qui ne cesse de tomber sur des indices intéressants sans jamais trouver la tombe royale ou le campement magdalénien. Je signale un texte particulièrement riche en petits objets brillants dissimulés : Le Gai savoir

Niveau 3 de difficulté. Pour les experts. Il s'agit des philosophes chez qui il est très difficile de trouver des pépites à l'état isolé. Deux phénomènes se conjuguent pour rendre ces petites choses quasiment impossibles à repérer. 1. La tendance à la dissimulation déjà signalée, mais excessivement intense chez ces philosophes. 2. des mouvements géologiques complexes dans leur pensée : remaniements, glissements de terrain, plissements, entassements d'alluvions etc. etc. En outre, la concrétion est quasiment la règle chez eux. Ce qui fait que le nettoyage des perles, pépites, éclats de silex, fragments de poterie est très laborieux.
   Dans cette catégorie, on peut signaler Heidegger. Il y a toutefois un texte qui permet de se faire la main et donne quelques résultats encourageants : la fameuse Lettre sur l'humanisme.

   Je termine en donnant un devoir à faire à la maison : tamisage du texte intitulé "Exemple III" dans Qu'est-ce que la philosophie de Deleuze et Guattari , Editions de Minuit, 1991, (p 46-50). Les copies peuvent m'être adressées par mail (jt un tiret philo at hotmail un point fr), voire directement comme commentaire à cette note. Je précise qu'il s'agit d'un travail facultatif.          

Par Sancho - Publié dans : Leçons de philosophie - Communauté : La commune des philosophes
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Vendredi 3 juillet 2009

  
   Nous allons montrer l'utilité d'un tamis pour la lecture de certains textes philosophiques. Il s'agira d'une séance de travaux pratiques. L'exemple que nous prendrons aujourd'hui est l'introduction de Qu'est-ce que la philosophie? de Gilles Deleuze et Félix Guattari, Les éditions de Minuit, 1991 (p. 7-17). Une deuxième séance est à prévoir. Elle portera sur Second manifeste pour la philosophie d'Alain Badiou.
   Dans Qu'est-ce que la philosophie? les auteurs sont censés nous expliquer ce qu'est la philosophie (pardon pour le détail qui a l'air superflu, mais vous verrez qu'il ne l'est guère). Alors, comment procède-t-on? On lit le texte une première fois distraitement. Pourquoi distraitement? Parce qu'il s'agit de ne pas se faire piéger par son argumentation. Si vous commencez à lire un texte en vous concentrant sur chaque phrase, vous allez d'abord attraper une bonne migraine. Mais vous allez surtout perdre de vue les nombreuses petites choses qui reluisent ici et là et font l'intérêt philosophique. Vous risquez de croire que tout est important, que tout est à avaler. C'est l'erreur de la plupart de ceux qui lisent les philosophes et font les entendus. Ils croient que chaque phrase de Deleuze appartient à la philosophie de Deleuze comme chaque tuile d'un toit appartient à ce toit.
   Lisons donc distraitement, c'est-à-dire assez vite, et en gardant l'oeil du prospecteur qui parcourt un terrain : assez détaché pour ne pas se fatiguer à parcourir des myriades de détails, pas trop pour ne pas perdre les détails singuliers ou inattendus.
   Il y a déjà une petite chose qui accroche notre regard dès les premières lignes. Deleuze et Guattari ne paraissent pas très enthousiastes à l'idée d'entreprendre ce livre. P 7, on lit : "C'est une question - qu'est-ce la philosophie? - qu'on pose dans une agitation distraite, à minuit, quand on n'a plus rien à demander." Est-ce vraiment un manque d'enthousiasme? Il est peut-être un peu tôt pour le dire. On ramasse en tout cas cette petite pièce et on la range dans le panier. Suivent quelques considérations bavardes sur la vieillesse géniale (celle de Kant écrivant La Critique du jugement). Rien à signaler. Puis des propos contradictoires, et surtout passablement confus, à partir de "L'heure est venue pour nous de demander ce que c'est que la philosophie". Ces propos sont confus car Deleuze et Guattari annoncent qu'ils ont toujours eu la réponse : "la philosophie est l'art de former, d'inventer, de fabriquer des concepts". Donc, l'heure est venue de quoi au juste? Question de toute façon ennuyeuse, comme tout le monde le notera. Donc, rien à signaler. Continuons à tamiser.
   Les lignes qui suivent semblent un peu plus vivantes. Les auteurs se mettent à parler des "amis", évoquent les "amis de la sagesse" qu'étaient les philosophes grecs, nous servent un peu de Platon... Rien en tout cas n'accroche réellement le regard. Toujours rien à signaler. On reprend quelques pelletées de texte. Il suffit d'avoir vaguement dans la tête qu'on nous parle de la philosophie comme amitié de quelque chose et comme quelque chose concernant des amis. Comme on ne nous dit pas de quoi y a-t-il amitié, inutile de perdre son temps.
   Et là... brusquement... Là, au beau milieu de votre tamis, un objet insolite... Ramassons-le immédiatement. Attention ici aux enthousiasmes de l'amateurisme. Ne vous mettez pas à frotter tout de suite l'objet. Examinez-le d'abord dans son aspect brut. De quoi s'agit-il? Voici : "Le philosophe s'y connaît en concepts, et en manque de concepts, il sait lesquels sont inviables, arbitraires ou inconsistants, ne tiennent pas un instant, lesquels au contraire sont bien faits et témoignent d'une création même inquiétante ou dangereuse" (p. 9). 
   Si vous en êtes à votre première prospection philosophique, vous risquez de ne pas voir qu'il y a là un véritable joyau. Mais de toute façon, vous verrez quelque chose. Votre regard sera accroché. Vous trouverez un je ne sais quoi de bizarre dans cet énoncé. A quoi tient sa bizarrerie? Au fait, d'une part, qu'il arrive comme un cheveu sur la soupe et au fait, d'autre part, que la suite du texte n'en tient aucun compte. 
   Primo : il arrive comme un cheveu sur la soupe. La phrase précédente portait sur l'idée banale que le philosophe est ami de la sagesse, de la vérité, du concept. Or, il y a ici quelque chose de très différent : "le philosophe s'y connaît en concept". Deusio : la suite du texte paraît n'en tenir aucun compte. Elle renoue en effet avec le bavardage précédent sur le philosophe comme ami de la vérité ou de la sagesse. Cette situation caractérise en général une trouvaille dans un texte philosophique. Les phrases ont l'air de s'écarter pour faire de la place à la trouvaille. Les vraies idées philosophiques, qui sont des idées-joyaux, des idées-pépites, ne sont nullement produites par du texte et ne s'y insèrent pas non plus. Elles ont un tout autre rapport au texte : il les contient comme une gangue contient un diamant. Nous comprendrons mieux bientôt la nature de ce rapport.
   Continuons à pelleter. Secouons avec confiance notre tamis. Si on a déjà trouvé, on trouvera encore, tous les prospecteurs d'or le savent. On a une toute petite surprise quand les auteurs nous parlent de cet "ami" comme d'un "amant". Rien de bien captivant, toutefois. La suite rappelle qu'un amant peut avoir des rivaux : d'autres que le philosophe peuvent donc prétendre être les amants de la vérité, de la sagesse ou du concept. A partir de là, il n'y a plus grand chose pendant deux à trois pages. On peut accélérer les pelletées.
   A un moment, il nous faut tout de même ralentir, car nous prenons conscience que les phrases se colorent bizarrement. Nous découvrons que les auteurs se mettent à donner sens à cette fameuse idée : "le philosophe s'y connaît". On découvre que tout est orienté vers l'idée suivante : les autres, scientifiques, marketeurs (qui parlent beaucoup de concepts) ou autres prétendants à la fabrication de concepts, ne savent pas. Ils ne savent pas ce que c'est que de créer des concepts. Ils ne s'y connaissent pas en concepts. Toutefois, une telle affirmation n'est jamais faite explicitement. Elle colore les phrases, mais ne passe pas  expressément en elles.
   Tout se passe comme si l'idée en question ne pouvait pas entrer dans le texte. C'est un peu, d'ailleurs, ce que nous venons de remarquer précédemment. L'idée : "le philosophe s'y connaît en concepts" tombait dans la page comme un cheveu sur la soupe. La page se refermait sitôt l'idée introduite. Nous sommes en train de faire ici une découverte capitale. Une idée philosophique profonde n'est jamais défendue telle quelle et explicitement dans un texte philosophique. Elle lui donne une certaine couleur, agite les phrases en divers endroits, les perturbe, paraît les téléguider mais ne s'y offre pas elle-même dans la forme qu'on pourrait attendre : une forme argumentée. 
   Reprenons quelques pelletées, mais tamisons avec plus de précaution cette fois. Deux ou trois longs paragraphes sur la création des concepts en philosophie paraissent du remplissage, car les auteurs ne nous disent nullement comment les philosophes s'y prennent. Quel est ce savoir dont ils sont connaisseurs? Mystère total. Une phrase étrange apparaît tout à coup au beau milieu du tamis. Elle apparaît dans un contexte où les auteurs montrent leur défiance à l'égard de la discussion démocratique; les Grecs eux-mêmes, paraît-il, s'en méfiaient. Pour eux "le concept était plutôt comme l'oiseau soliloque ironique qui survolait le champ de bataille des opinions rivales anéanties (les hôtes ivres du banquet)" (p. 12).
   Cette phrase est proprement stupéfiante. Pour la même raison que l'était celle que nous avons déjà glissée dans notre panier. Que vient-elle faire ici? Mêmes remarques : rien ne l'annonce et elle ne laisse pas de traces explicites, le texte repart dans la direction qui était la sienne avant l'insertion de cette étrange idée. Ici, toutefois, nous pouvons procéder à un nettoyage de la pièce. On ne risque pas de trop l'abîmer. Que dit-elle au juste? Les Grecs avaient bien compris qu'il y avait un savoir qui dominait toutes les opinions. Un savoir qui paraît se rire de tous les savoirs non philosophiques ("l'oiseau ironique"). 
   Donc, les Grecs s'y connaissaient en concepts. Tiens! C'est la même idée. Nouvelle résurgence bizarre dans le texte de cette idée déroutante (puisque l'on ne nous dit toujours pas quel est cet art, ce savoir de connaisseur). Mais le plus intéressant vient maintenant. Qui peut bien se cacher sous cet "oiseau soliloque ironique"? On découvre qu'il ne peut s'agir que de Socrate! "Les hôtes ivres du banquet", ne peut faire référence qu'à la fin du Banquet de Platon : on y voit Socrate quitter la demeure d'Agathon, après y avoir laissé tous ses intrelocuteurs au dernier degré de l'ivresse et roupillant sur le sol.
   On a donc là un élément de première importance : celui qui s'y connaissait en concepts, c'était Socrate! On peut maintenant arrêter le tamisage. On a bien assez de matériel. Je propose qu'on reprenne la première pièce intéressante que nous avions trouvée. Nous allons procéder à un nettoyage attentif. Toute la matière du milieu peut être retirée : ce n'est que de la terre. Il nous reste : "Le philosophe s'y connaît en concepts [...], il sait lesquels sont bien faits et témoignent d'une création même inquiétante ou dangereuse". On remarque qu'il n'y a que deux mots dans la phrase pour essayer de comprendre de quelle nature est la création de concepts authentiquement philosophique : "inquiétante" et "dangereuse".
   Réfléchissons. Où avons-nous rencontré cette idée d'une inquiétante création de concepts? Eh oui! C'est bien cela. Chez Socrate. Rappelons juste les raisons de sa condamnation à mort : il inquiétait trop ses concitoyens. Mais le témoignage de l'Alcibiade du Banquet est aussi capital. Dans le portrait qu'il fait de Socrate, il en vient à le comparer aux Sirènes, ces êtres marins au chant maléfique. Que penser maintenant de "dangereuses"? Je suis d'avis que nous pouvons retirer ce mot. Non qu'il ne soit pas intéressant, mais il appartient à une formation concrétionnaire très ancienne : elle date vraisemblablement de Platon, celui qui a élaboré une philosophie au plus près de la pensée de Socrate.
   Evidemment, on pourrait dire, comme le suggère la figure des Sirènes, que l'aspect inquiétant recouvre un aspect dangereux. Mais je suis tenté par une autre voie. La création de concepts est qualifiée ici de "dangereuse" au vu de ce qui est arrivé à Socrate : sa condamnation à mort. Platon a été sans doute le premier à intérioriser, au plus profond de sa pensée, l'idée qu'il très dangeureux de penser comme Socrate, d'où la conséquence : ce que Socrate a dit, il faut le taire.
   Concluons donc. Les pépites que nous avons trouvées dans cette introduction à Qu'est-ce que la philosophie? sont des affleurements de l'inconscient philosophique qui structure en profondeur la pensée de Deleuze, comme d'ailleurs celle de tout philosophe authentique. Nous avons ici, en quelque sorte, deux ou trois beaux exemples d'actes manqués. Ils témoignent que la pensée profonde de toute philosophie est la pensée de Socrate miraculeusement conservée dans les bas-fonds des philosophies.
   Bien entendu, l'exercice d'aujourd'hui ne nous a pas appris grand-chose sur cette pensée. Mais nous avons au moins un élément : une indication sur ce que pouvait bien être cette mystérieuse "ironie" de Socrate dont Platon et d'autres auteurs nous parlent sans la définir clairement. C'est un pouvoir de se rire de toutes les opinions humaines à partir d'un point de vue inaccessible à toutes ces opinions. Ce point de vue devait être clairement indiqué par Socrate (là était la matière de son enseignement). Mais toutes les philosophies qui se nourrissent de cet enseignement grâce aux oeuvres de Platon (et de quelques autres) se bâtissent dans le même temps sur un silence total quant à cet enseignement.
   Cette possibilité de rire de ses rivaux, sans expliquer pourquoi elle se limite à rire, est d'ailleurs, finalement, pour Deleuze et Guattari, la seule consolation du philosophe. La philosophie "a des fous rires qui emportent ses larmes" (p. 16)                                

Par Sancho - Publié dans : Leçons de philosophie - Communauté : La commune des philosophes
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Dimanche 28 juin 2009

   Tout le monde a entendu parler de Socrate. Il est l'icône de la philosophie, sa marque, son label. Tous les philosophes, sauf peut-être quelques excentriques comme Nietzsche, se placent sous son patronage. Mais que sait-on de lui? On sait qu'il a été condamné à mort en 399 av. J.-C. par ses propres concitoyens. Motif : il troublait l'ordre public et perturbait les consciences (il aurait cherché à introduire de nouveaux dieux et à corrompre la jeunesse).
   Cette condamnation à mort a eu une portée fondamentale pour toute la philosophie grecque (et donc une égale importance pour toute l'histoire de la pensée). Qu'a-t-elle provoqué? Une entrée dans la clandestinité de l'enseignement de Socrate. De même que ses concitoyens l'ont condamné à mort pour ne plus entendre sa voix, ses disciples ont refoulé son enseignement. Platon est le disciple le plus marqué par cet enseignement et celui qui l'a refoulé avec le plus de force. Tous les philosophes étant d'une certaine façon des disciples des Socrate (y compris ceux d'aujourd'hui), ils répètent le refoulement de son maître par Platon. Ils reproduisent le même scénario et c'est de cette façon que la philosophie acquiert sa spécifité (se démarquant en particulier de la poésie, de la rhétorique, de la religion, de la science).
   Platon est le disciple qui a le plus fortement refoulé l'enseignement de son maître, il est donc celui qui l'a le mieux conservé. Pour une raison, toute logique : refouler, c'est cacher, mettre à l'abri. Mais, comme Freud l'a bien montré, tout refoulement finit par se trahir : les idées refoulées se dévoilent à un moment ou un autre . Platon nous livre l'enseignement de Socrate involontairement, dans des failles, des ratés, ou, pour reprendre le terme de Freud, dans des actes manqués.
   J'imagine très bien ce que vous allez objecter : Socrate est omniprésent dans l'oeuvre de Platon, il est au coeur de toutes les discussions, d'innombrables faits de sa vie et de son enseignement sont rapportés par son disciple etc. Supposer que Platon ait en quelque sorte censuré son maître, c'est aller contre l'évidence. Mais l'omniprésence de Socrate dans l'oeuvre de Platon est inversement proportionnelle aux témoignages précis sur sa pensée. Dans la plupart des cas, Platon utilise Socrate comme porte-parole de ses doctrines à lui. Il est extrêmement discret sur ce que son maître aurait pu dire de son propre chef. 
   J'admets la part d'hypothèse qu'il y a dans mon approche. J'admets que cette hypothèse va à l'encontre de dialogues entiers de Platon où un enseignement de Socrate semble de toute évidence exposé (et avec quel charme irrésistible!) : ainsi le Premier Alcibiade où Socrate explique à Alcibiade qu'on ne devient un bon conducteur du peuple qu'en apprenant à se connaître soi-même, ainsi Le Banquet, avec le fameux mythe de la naissance d'Eros, et tant d'autres.
   Mais j'estime que l'abondance des propos attribués à Socrate par Platon n'est que le signe du puissant travail de refoulement. Socrate est bien là, toutefois, au beau milieu de l'oeuvre qui cherche à l'étouffer. Il est là, comme un clandestin du navire qui se permet une petite promenade sur le pont à la barbe du capitaine. C'est l'effet du refoulement. Il est toujours fêlé. On a toujours oublié de fermer une porte à clé, on a toujours laissé une fenêtre ouverte.
   Nous verrons par la suite beaucoup d'exemples d'actes manqués chez les philosophes. En examinant les éléments qui passent à l'improviste grâce à ces actes manqués, nous constaterons qu'ils sont des bribes ou des éclats d'une même pensée étrange, déroutante, perturbatrice : la pensée de Socrate (la vraie, celle dont Platon ne nous parle pas explicitement).
   Contentons-nous aujourd'hui d'un exemple. Dans un célébrissime passage du Banquet, on assiste à une arrivée fracassante d'Alcibiade, au beau milieu de savants débats sur l'amour (où participe, entre autres convives, Socrate). Il est curieux que ce passage de l'arrivée tonitruante d'Alcibiade n'ait jamais, à ma connaissance, attiré l'attention de Freud ou de Lacan, ni d'aucun penseur psychanalytique (Mais, me trompé-je?). Pourtant, la situation est saisissante. On discute calmement et intensément sur l'amour et voici qu'arrive un enragé, saoul, accompagné de fêtards aussi imprésentables que lui. Ils hurlent et frappent violemment aux portes.
   Quelle plus belle image pour traduire, à la façon de Freud, le retour du refoulé caractéristique des angoisses et des névroses? On trouve une foule de détails symptômatiques dans tout l'épisode qu'il serait passionnant d'analyser (entre autres, la fameuse nuit d'amour ratée avec Socrate, dont Alcibiade régale l'auditoire ; elle attira, elle, l'esprit lubrique qu'était Lacan). Mais le plus symptomatique est sans aucun doute ceci : on découvre que toute cette scène, riche en rebondissements et détails croustillants, n'a d'autre objectif que d'amener Alcibiade à révéler à tous les assistants la vraie nature de Socrate et la vraie nature de sa pensée (nous amenant à soupçonner que celles-ci seraient, en quelque manière, cachées).
   Notons le détail de l'ivresse : comme s'il fallait qu'Alcibiade fût saoul au dernier degré, pour oser s'avancer sur un tel terrain : dire qui était Socrate et quelle était la vraie nature de son enseignement. Il se trouve, malheureusement, qu'Alcibiade ne va pas jusqu'au bout de son audace. Il se contente de comparer les discours de Socrate à une statuette creuse de Silène : extérieusement grotesques, mais recélant en leur intérieur une cachette pleine de merveilles. Au moment culminant de son discours génial d'ivrogne, Alcibiade s'apprête à ouvrir devant tout le monde le coffret aux secrets. Il paraît donc prêt à vendre la mèche. Il va dire en quoi consiste la pensée ensorceleuse de Socrate.
   Hélas, lui si volubile, se contente de quelques maigres et décevantes révélations : "Une fois, ces discours ouverts, si on les observe et si on pénètre en leur intérieur, on découvrira d'abord qu'ils sont, dans le fond, les seuls à avoir du sens, et ensuite qu'ils sont on ne peut plus divins [...], que leur portée est on ne peut plus large, ou plutôt qu'ils mènent à tout ce qu'il convient d'avoir sous les yeux si l'on souhaite devenir un homme accompli." 
   Décévantes, ces révélations? Pas si sûr, après tout. Nous en ferons, en tout cas, notre nectar et nous les sonderons. Nous avons là un éclat de la pensée de Socrate qui surgit tout à coup dans l'une des couches archéologiques les plus profondes de la philosophie : la couche platonicienne. Un bout de céramique que l'on frotte sans trop d'illusion, après une journée de recherches vaines : soudain des traits de peinture apparaissent, d'une merveilleuse fraîcheur.
   La reconstitution de la pensée de Socrate est possible, et je compte bien vous le prouver, note après note. Je ferai à vos côtés de patientes fouilles chez Platon, chez Aristote, dans les fragments des Cyniques, des Epicuriens, des Stoïciens, mais aussi chez Plotin, Descartes, Kant, Nietzsche, Heidegger, Derrida, Deleuze. Nous verrons que toutes ces philosophies sont des dépôts qu'il faut savoir retirer avec douceur et circonspection. 
   Certains parmi vous ont peut-être participé à des chantiers de fouilles. Il y a plusieurs choses essentielles qu'il faut déjà retenir : 
   1) L'importance du détail minuscule. Attention aux petites pièces qui peuvent être dispersées dans le sédiment et ne pas être visibles à l'oeil nu; il faut donc passer le sédiment au tamis.
    2) L'importance du contexte. Il ne faut jamais perdre de vue que tout objet découvert appartient à une couche; il faut toujours travailler dans une couche déterminée; quand elle disparaît, il faut chercher où elle est susceptible de réapparaître.
   3) L'extrême soin avec lequel on doit retirer le sédiment. Il arrive souvent que le sédiment soit dans un état de concrétion ou soit devenu solidaire de l'objet : en retirant la pellicule de terre, on risque d'emporter une partie de l'objet. A suivre. (Vendredi dans la soirée) 

(J'ai éprouvé le besoin de vous gratifier aujourd'hui de cette cinquième leçon non prévue dans le planning; en plus, une leçon qui tombe le dimanche! Que l'on se rassure : il n'y aura aucun frais supplémentaire.)                                      

Par Sancho - Publié dans : Leçons de philosophie - Communauté : La commune des philosophes
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Vendredi 26 juin 2009

   Les philosophes ont-ils conscience d'être habités par une pensée profonde, qui n'est autre que la pensée de Socrate, miraculeusement conservée sous leurs idées-sédiments et leur mots alluvionnaires? 
   Certains, comme Nietzsche et Kierkegaard, ont éprouvé le besoin de s'expliquer avec le maître de Platon. Mais les allusions ou les attaques à l'égard de Socrate qui parsèment quelques philosophies, ne sont que des effets de surface.
   Il se passe tout autre chose dans les couches profondes de chaque philosophie. Chacune vient au contact d'une même pensée, se laisse traverser et moduler par elle. De Platon à Heidegger, d'Epicure à Schopenhauer, de Descartes à Deleuze, une même manière de philosopher se transmet ainsi. Chaque philosophe est amené à prendre une attitude à l'égard de la pensée profonde héritée de Socrate, et cela constitue une part du je-ne-sais-quoi que toutes les philosophies ont en commun. 
   Je ne crois pas que ce processus soit conscient. La pensée de Socrate se transmet plutôt de cerveau à cerveau comme un virus. Elle peut se transmettre aussi par simple mimétisme : les penseurs adoptent l'attitude philosophique (faite de postures, de gestuelles et, surtout, de mots-clés et d'aisance verbale) et ainsi intériorisent sans le savoir la pensée profonde qui est la clé de cette attitude. 
   De tels faits sont courants et ne sont pas spécifiques de la philosophie  : des attitudes font souvent venir en nous des pensées. Je prends un air d'extrême concentration, je fronce les sourcils, j'appuie ma tête sur ma main droite refermée, et des idées profondes surgissent; je prends un air déluré, j'entrouve béatement la bouche, je cligne des yeux, et des idées joyeuses surgissent. Notez que l'attitude est d'une importance fondamentale dans la survie des croyances religieuses. Ces croyances ne pourraient se perpétuer sans des postures du corps : je m'agenouille, je me signe, je garde le silence ou prononce des mots rituels, et la croyance religieuse surgit ou s'affermit. Une attitude est donc l'invocation d'une pensée.
   Mais laissons tout cela et voyons le résultat : pour qu'il y ait philosophie, il faut que surgisse au milieu de nos pensées une certaine pensée. Il n'est pas nécessaire de la reconnaître comme la pensée de Socrate, quoique cela représenterait un immense progrès (serait-ce le progrès de trop, celui qui ferait éclater la philosophie comme formation culturelle spécifique?... Mais c'est une autre question...) Toujours est-il que cette pensée est d'une brillance et d'une densité telles qu'on ne la livre pas à l'expression. On la laisse prendre la barre de nos idées, et on ne la traite donc pas comme n'importe quelle idée. On ne l'expose pas. Un philosophe garde toujours un secret. Il parle beaucoup, mais ne parle pas de ce qui le fait parler.
   Pourtant, il se trahit sans cesse. Sa pensée profonde passe à travers ses discours, se devine à travers ses lignes. On peut proposer une typologie des philosophes en fonction de la manière dont ils se trahissent eux-mêmes (ou trahissent la pensée qu'ils voudraient garder secrète).

Les fêlés : chez eux la pensée profonde passe à travers des failles et des fêlures dans leurs discours, à la façon dont, pour Freud, les idées refoulées traversent nos attitudes et nos paroles : par actes manqués, oublis, formations névrotiques, rêves (Platon, Aristote, Deleuze).

Les monomaniaques : toute leur philosophie n'est qu'un montage pour faire passer incognito la pensée profonde (Spinoza, Kant, Hegel, Schopenhauer, Husserl, Heidegger).

Les déstructurés : ils se laissent traverser par la pensée profonde au point de ne vivre que de ses secousses et répliques. Ils produisent une pensée perpétuellement destructurée. Ils ne craignent nullement incohérences et contradictions (Pascal, Kierkegaard, Nietzsche, Derrida).

Les gastronomes : ils font un mets, un breuvage de la pensée profonde (Platon à nouveau, les Stoïciens, les Epicuriens, les Cyniques, Descartes, Leibniz, Bergson, Husserl, Heidegger à nouveau). Ils parlent sans arrêt de sources de la pensée où l'on peut boire et se nourrir (jusqu'à l'ivresse, jusqu'à l'extase) mais se gardent bien de nommer et décrire la leur.
 
   Il nous faut maintenant aborder le caracatère socratique de cette pensée profonde. Quel rapport a-t-elle donc à Socrate? (à suivre, Vendredi dans la soirée).                 

Par Sancho - Publié dans : Leçons de philosophie - Communauté : La commune des philosophes
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Vendredi 19 juin 2009

                                                                  
   La philosophie est une attitude dictée par une pensée de l'intérieur. Appelons pensée de l'intérieur une pensée directrice. Nous sommes souvent mus par des pensées que nous n'exprimons pas, tout simplement parce que nous leur donnons une primauté ou une préséance. Nous arrivons à exprimer des choses parce que nous ne mettons pas toutes nos pensées sur le même plan. Instinctivement, nous en mettons certaines, le plus souvent une seule, au gouvernail des autres. La pensée qui manie la barre de nos idées est, elle-même, très rarement manifeste dans nos idées. C'est une pensée des profondeurs.
   L'image du gouvernail ne convient donc pas entièrement. La pensée profonde nous agite plutôt comme l'ancre fichée au fond de la mer impose au bateau des mouvements qui s'ajoutent aux tangages et aux roulis. On ne fait donc pas de la philosophie en alignant des concepts, des problèmes, des textes, des paradoxes. Il ne suffit pas de subir ou de provoquer tangages et roulis dans les idées. Il faut être amarré à une idée profonde. Cette idée se manifeste par une attitude générale que nous prenons et que prend le flot de nos idées. L'amarre peut discipliner puissamment nos idées ou, au contraire, leur communiquer une géniale agitation. Elle a les propriétés d'une corde tendue. Elle fait courir des ondes du fond vers la surface, de l'idée profonde aux idées exprimées.
   La philosophie est donc une forme de passivité ou, si l'on préfère, de réceptivité. Elle consiste à se laisser traverser par une de ses propres idées, à laisser ses discours se former et se déformer, comme un drap sous le vent, par une idée-vent, une idée-onde, une idée-vague. Dans la précédente note, j'affirmais que l'idée profonde est identique chez tous les philosophes. Cette identité assure l'unité de la philosophie. Il sera aisé de le montrer, progressivement, dans les notes qui viendront.
   Aujourd'hui je voudrais juste indiquer que cette unité de toutes les philosophies s'explique par une ascendance commune. Comme tous les êtres vivants descendent d'un seul et même ancêtre (ce que prouve de nombreuses analogies entre eux, ainsi que la molécule d'ADN qui leur est commune), toutes les philosophies descendent d'une seule philosophie. Une philosophie a réussi une opération miraculeuse, dont nous profitons toujours aujourd'hui : elle a réussi à inséminer d'autres pensées, leur communiquant le secret de l'attitude philosophique, ainsi que le pouvoir d'inséminer à leur tour d'autres pensées.
   Cette première philosophie est celle de Socrate (470-399 avant J.-C.). Si nous devions être rigoureux, il faudrait dire que les premières philosophies sont nées au contact de la pensée de Socrate. Ce dernier a introduit une pensée dans les esprits de certains de ses contemporains, un peu à la manière dont les virus introduisent leur ADN dans des cellules-hôtes. Platon (428-347) a été l'un des penseurs les plus contaminés. Mais il y en eut d'autres : Aristippe de Cyrène (435-356) ou Antisthène (444-365). Certains, comme Xénophon (430-355) ou Alcibiade (450-404) ont pu contracter le virus mais n'ont développé aucun symptôme de philosophie. Pourtant, Alcibiade s'est bien présenté lui-même comme contaminé ("ensorcelé", "envoûté") par Socrate, du moins si l'on en croit le témoignage rapporté par Platon dans Le Banquet, oeuvre sur laquelle nous reviendrons bientôt.
   Pour l'instant, nous entrevoyons que la fameuse pensée profonde dont nous parlons, n'était autre chez les premiers philosophes que la pensée de Socrate (ou certaines pensées de Socrate). Une conséquence est intéressante. Dans la mesure où toute philosophie véritable couve en elle cette pensée profonde, nous pouvons en conclure que la pensée de Socrate est entièrement conservée dans les plis, les replis, les fonds, les bas-fonds de toutes les philosophies (d'ascendance grecque tout au moins, les philosophies d'ascendance juive, chinoise etc. ne seront abordées qu'indirectement dans ces leçons).
   C'est une situation très étonnante : alors que Socrate n'a rien écrit et que son enseignement oral paraît perdu à jamais, il est peut-être le penseur de l'antiquité dont la pensée s'est le mieux conservée. Pour la retrouver, il suffira de faire des fouilles, au sens archéologique. On procédera avec les philosophies comme avec des villes, des routes, des terrains que l'on peut sonder ou excaver, à la recherche de structures enfouies et miraculeusement conservées.
   Nous préciserons bientôt les méthodes de fouille que nous suivrons. Pour l'instant, nous devons hâtivement répondre à certaines questions qui doivent brûler les lèvres de ceux qui suivent ces leçons (je me fais sans doute des illusions). Les philosophes ont-ils conscience que leur idée profonde n'est autre que la pensée de Socrate et qu'ils sont donc habités par ce dernier? Et surtout : de quelle pensée s'agit-il? (A suivre : vendredi prochain, dans la soirée)                                

Par Sancho - Publié dans : Leçons de philosophie - Communauté : La commune des philosophes
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