Dimanche 4 octobre 2009

   Robert Maggiori écrit un compte rendu (cahier Livres de Libération du 1er octobre) sur notre livre, paru le 2 septembre : Ariel Wizman, avec Jean Tellez, Sept entretiens et un peu de philosophie.
     Vous pouvez aussi retrouver le chat d'Ariel Wizman avec les lecteurs de Libé.  


   Chapitre d'introduction du livre


   Les chemins se croisent rarement. Les piétons, les voitures, les messages, les images, les regards se croisent.Mais notre route rencontre très difficilement d’autres routes. Chacun est dans son monde, dans sa bulle, dans son « trip ». Les « relations humaines », les « réseaux sociaux » et autres Facebook ne savent constituer que des familles, des clubs, des clans.

   Quand j’ai formé le projet, il y a un an, de rencontrer Ariel Wizman, j’ai senti qu’il me faudrait marcher à contrecourant. Rien ne me prédisposait à croiser sa route. Rien, même, n’était plus improbable. J’ai songé que je devrais le convaincre de faire de même : marcher à contre-courant, faire quelques pas avec un ex-professeur de philosophie. Ce dernier avait en outre, circonstance aggravante, rompu toute liaison avec un écran de télévision et ne mettait jamais les pieds dans une boîte de nuit. Il faut une bonne étoile aux bonnes rencontres. Et je l’avais. Elle s’appelle « philosophie ». La philosophie est pourvoyeuse de bonnes rencontres. Ce n’est pas la seule bonne étoile ! La musique, la littérature, la religion, et même les randonnées et le petit bar-tabac du coin de la rue peuvent être autant de bonnes étoiles. Celle de la philosophie (et quelque autre encore) me suit depuis longtemps.

   Mais pourquoi Ariel Wizman ? Le hasard a été déterminant. Il y a un an, je découvre un entretien sur le Net qui éveille ma curiosité. On y voit l’intervieweur évoquer brièvement l’importance du philosophe Emmanuel Lévinas dans la formation et la vie d’Ariel Wizman. La suite de l’échange ne poursuit guère dans cette voie. Machinalement, en internaute mu par la curiosité, je tape sur Google : « Ariel Wizman + Lévinas ». Puis : « Ariel Wizman + philosophie », « Ariel Wizman + judaïsme », « Ariel Wizman + underground », « Ariel Wizman + salsa », « Ariel Wizman + Amérique latine »… Un grand intérêt s’éveille en moi.

   Même aujourd’hui, tout ne me paraît pas clair dans cet intérêt. Sait-on de quoi sont faits au juste une attirance, une curiosité, un désir de savoir ? À l’époque, je finissais un livre sur Edgar Morin : La pensée tourbillonnaire. L’approche de l’identité humaine chez Edgar Morin m’a marqué : tourbillon de nos contradictions et de nos complémentarités, richesse infinie de nos virtualités, mystérieux cheminement à travers l’entrelacement des idées, des possessions, des amours. Je venais d’écrire un livre sur André Comte-Sponville : Être moderne et en préparais un autre sur  Clément Rosset : La joie et le tragique. Progressivement, j’ai compris ce qui m’intéressait dans ces livres que j’écrivais : non pas exposer laborieusement une philosophie, mais suivre les fils d’une vie qui philosophe. Je ne l’entends pas du tout au sens biographique, mais au sens de cette vie particulière qui anime les textes des vrais philosophes. Malgré eux, malgré leurs concepts, malgré leurs doctrines en quelque sorte, une vie se met en route. Une vie que je trouve très singulière et très troublante.

   Ce qui m’intéressait chez Ariel Wizman ne pouvait être que du même ordre. J’entrevoyais « quelque chose ». Quelque chose de singulier et d’inclassable. C’était d’abord un personnage qui se présentait. Un personnage au sens plein du terme : l’image publique est riche, contrastée, marquante. Cette image est visiblement en phase avec une palette de goûts : pour le luxe, l’élégance, la vie intense, la multiplicité et la richesse des rencontres, la dépense d’énergie, l’expérimentation… Il m’a semblé qu’Ariel Wizman jouait en virtuose de son personnage, de cette image d’éternel jeune homme souriant, brillant, à l’esprit de répartie, aux goûts impeccables. Mais en contrepoint de toutes ces facettes, apparaissent des réflexions. Elles ont une tonalité que je suis tenté de qualifier de « pessimiste ». Elles relèvent d’une attitude de distance, de retrait à l’égard des frénésies hypermodernes, tout en témoignant, paradoxalement, d’une incroyable aptitude à l’immersion dans le moderne et l’hypermoderne.


Emmanuel Lévinas


   Je découvre à quel point la présence d’Emmanuel Lévinas dans sa vie a été importante. Le philosophe a formé « de façon presque physique » sa pensée. C’est une école d’exigence, presque de dureté, loin d’un « catéchisme des bons sentiments », que le très jeune homme a rencontrée chez le très grand philosophe. Il acquiert à son contact une conscience aiguë d’un
avant de toutes choses, qui invite à vivre « dans un désarmement originel, un désintéressement antérieur à l’engagement dans le monde[1] ».

   En 1977, quand il rencontre Lévinas, Ariel a quinze ans. Il n’avait que cinq ans lorsque sa famille, en 1967, quitte le Maroc à la suite de la guerre des Six Jours. Ariel est un déraciné. Son destin est à jamais marqué par cet arrachement des Juifs du Maghreb à leur patrie africaine. Il conservera toujours la nostalgie de la symbiose des Juifs marocains avec le monde arabe. Après un bref passage en Alsace, la famille s’installe à Yerres, dans l’Essonne. L’adolescence est agitée, les rapports avec les parents difficiles. Ariel fréquente la jeunesse punk. Ses parents le placent comme interne à l’École normale israélite orientale dont le directeur est, depuis 1947, Emmanuel Lévinas. Pendant deux ans il côtoie le philosophe, il s’en imprègne au quotidien : prière le matin et le soir, lecture talmudique du Shabbat. Le soir, il sort au Palace. Il se plonge dans l’univers de la nuit. Il est irrésistiblement attiré par les rencontres sous le signe de l’improbable, du marginal, du détonnant : « le vieux mafieux juif », « la jeune racaille de banlieue », « le gitan tireur de portefeuilles », « le flamenco toxico », « le glam-rock désespéré ». J’imagine une première imprégnation de la pensée du grand philosophe chez le jeune homme avide d’expériences : cette faim insatiable de la rencontre d’autrui sous les figures les plus improbables et les plus exotiques, n’a-t-elle pas quelque rapport avec « l’humanisme de l’autre homme » ? Pour Lévinas, l’autre homme est l’apparition toujours troublante et dérangeante, inassimilable. Il est ce visage par lequel il s’expose à moi et, toutefois, m’échappe infiniment.

   Je remarque cependant que les très brefs témoignages, recueillis ici et là sur la Toile, soulignent quelque chose de beaucoup plus ample et général. Lévinas apparaît comme le point d’origine de sa formation, au sens le plus large : intellectuelle, spirituelle, humaine. C’est une tonalité particulière dont sa vie s’est imprégnée. En outre, le contact avec le philosophe apparaît sous le signe de la stabilisation, de l’ancrage. Le jeune homme comprend l’importance de la rigueur. Elle implique étude, lecture, rencontre avec la difficulté, l’aspérité des textes. « Toute lecture est lecture de la Torah » : voilà ce que Lévinas lui a appris. Ariel comprend l’importance de l’exercice talmudique. C’est sans doute pourquoi il se tourne vers la philosophie (obtenant une maîtrise à la Sorbonne) : par besoin d’affronter du texte en apprenti talmudiste, par besoin d’ascèse intellectuelle.


Le judaïsme


   J’apprends qu’il est aujourd’hui assidu de la
Torah et du Talmud, récite tous les jours les prières juives. Je trouve dans Internet la vidéo d’une émission de Josy Eisenberg, À Bible ouverte. Ariel Wizman y commente un verset de L’Exode (1, 8) : « Un nouveau roi se dressa sur l’Égypte qui ne se souvenait pas de Joseph. » On le voit évoquer les différentes interprétations de ce passage. S’agit-il d’un nouveau roi, d’un roi qui a perdu la mémoire ou d’un roi qui décide de persécuter Israël, créant ainsi ce précédent d’un antisémitisme d’État ? Mais on pourrait tout aussi bien entendre cette perte de mémoire comme la fermeture de l’âme du pharaon à « tout ce que Joseph a apporté à l’Égypte ». Ce qui est oublié ici, c’est tout ce que représentait Joseph, sa singularité fascinante, faite de troublante séduction, d’humilité et de foi inébranlable.

   Je réussis à visionner deux autres vidéos d’anciennes émissions de Josy Eisenberg[2]. Dans l’une, Ariel Wizman commente à nouveau un verset de L’Exode (22, 20) : « L’étranger tu ne l’offenseras pas et ne l’opprimeras pas, car vous avez été étrangers en Égypte. » Ce verset est inclus dans un chapitre où l’on ne parle que de lois. Les devoirs envers l’étranger ne relèvent donc pas du cœur et du sentimentalisme mais du commandement impérieux. Ariel conclut : le judaïsme se place « avant » tout humanisme du cœur, le judaïsme c’est « ne pas pouvoir se dérober à sa responsabilité ». On retrouve là une idée qui est au cœur de toute la pensée de Lévinas : à la fois la puissance d’un « avant » et le caractère de commandement absolu des devoirs éthiques. Je savais ce qu’était l’exercice talmudique mais, comme beaucoup d’autres choses, le savais sans le savoir.

   Troublé par ces moments talmudiques, je n’en suis que plus intrigué quand je songe à cette ambiance musicale particulière, inclassable, mystérieusement cohérente où Ariel paraît sans cesse plongé. Elle constitue l’essentiel de tout ce que le Net me livre de lui : esprit punk de sa jeunesse, musiques électroniques, musiques de fête, platines, mais aussi chants liturgiques de la synagogue, musiques arabes, flamenco, salsa …


La carrière professionnelle

 
   Depuis le jour où le jeune Ariel quitte, en 1977, sa banlieue de Yerres pour découvrir Paris, tout dans sa vie est devenu expérience, changement, rencontre. Un besoin le gagne de s’identifier à tous ceux qui croisent sa route à l’image, précisera-t-il, de Zelig, le personnage de Woody Allen qui prend l’aspect de tous ceux qu’il côtoie : Noir, boxeur, écrivain, joueur de base-ball, psychanalyste… Le refus de se fixer à un métier paraît être l’envers du besoin irrésistible de changement et d’expérimentation. Après avoir fait ses premières armes dans
City, un magazine « branché » des années quatre-vingt, il enchaîne avec Vogue, Vogue Hommes, puis fait des reportages pour Actuel et pour Globe, où il devient rédacteur en chef adjoint. Il tente l’expérience de la radio. Jean-François Bizot, fondateur d’Actuel et de Radio Nova, lui confie une émission quotidienne : « La Grosse boule ». Pendant deux heures il partage l’antenne avec Édouard
Baer : émission proprement expérimentale, véritable création du genre, où se mêlent reportages, sketches, improvisations; elle se prolongera de 1992 à 1997. En parallèle, il crée Univers interactif, un magazine sur les nouvelles technologies ; il y fait connaître une nouveauté venue des États-Unis : Internet. En 1994, commence l’aventure télévisuelle, en particulier à Nulle part ailleurs sur Canal Plus. Le spectre de ses activités sur le petit écran est très étendu : chroniqueur, animateur d’émissions sur le cinéma, sur les nouvelles tendances, coréalisateur de documentaires pour Arte et Canal Plus. Parallèlement, il devient DJ, crée, avec Nicolas Errera, le groupe « Grand Popo Football Club » et sort deux albums : Shampoo Victims (2003) et My Territory (2008). Il apparaît dans divers films et joue dans la pièce de John Malkovich, Good canary, aux côtés de Christiana Reali et Vincent Elbaz (2007). Depuis septembre 2007, il est chroniqueur à L’Édition spéciale animée par Samuel Etienne puis, depuis septembre 2008, par Bruce Toussaint.

   Cette histoire évoque plus une joyeuse cascade de hasards que le développement d’un projet professionnel. On dira que le milieu s’y prête. L’univers de la télévision, suspendu aux aléas de l’audimat, impose aux destins une marche chaotique, faite de retournements, de conversions, de reconversions… C’est là le propre d’un monde « postmoderne » : navigation à vue dénuée de sens, deuil de l’idée même de destinée ou de nécessité… Si je vois bien tout cela dans le parcours d’Ariel Wizman, il me semble y voir aussi une unité. Cette unité tient, semble-t-il, à la constance d’une attitude. S’agirait-il de donner à toute la vie, y compris la vie professionnelle, la saveur d’une fête continue ? J’en arrive à entrevoir une œuvre d’ensemble. Une œuvre a toujours la vertu d’exprimer. Je me pose cette question : toutes ces activités n’expriment-elles pas, dans leur joyeuse diversité, un même message ? Est-il possible qu’Ariel Wizman dise constamment quelque chose, soit perpétuellement fidèle à une inspiration qui ne serait autre que philosophique ? Un article dans Vogue, une improvisation à la radio, une chronique de cinq minutes à L’Édition spéciale de Canal Plus, une nuit aux platines dans une boîte branchée, les réponses à une interview, tout cela peut-il être une forme de philosophie ? Une philosophie non écrite, mais parlée et vécue.

   Je tombe sur la phrase suivante : « Je ne saurai jamais pourquoi j’ai préféré parler de futilités avec sérieux plutôt que de devenir quelqu’un de sérieux[3]. » N’est-ce pas cela, paradoxalement, la marque lévinasienne ? Lévinas, c’est le sérieux magnifique, éclatant. Mais à quelle école du sérieux se met-on à son contact ? Dans cette façon sérieuse de parler de futilités (ce qui me paraît être une bonne définition de l’humour), y a-t-il quelque chose de profondément lévinassien ?

Il y a là beaucoup de questions. Je n’ai pour y répondreque l’Internet informe, bruyant, décevant. Les bruits et les fureurs de la Toile, les prestiges formatés des plateaux de télévision, présentent un Ariel Wizman bien difficile à interroger.

   Je me décide à le contacter. Plusieurs jours durant, je m’applique à rassembler et à synthétiser tout ce que mes errances sur Internet m’ont permis de récolter. J’adresse ce dossier à Ariel Wizman, accompagné d’une lettre par mail. Je me dispose à attendre patiemment, peut-être à devoir le relancer, à assiéger les voix de standards ou de secrétariats, comme j’en ai l’habitude, moi qui suis éditeur débutant. Or, le même jour sonne mon téléphone. Une voix : « Bonjour. C’est Ariel Wizman. »

 

 

 



[1] Ariel Wizman, retour aux sources. Propos recueillis par Philippe

Nassif dans Philosophie Magazine, mai 2008.

[2] Grâce à la magnifique gentillesse de Monsieur Vladimir Éli

[3] C’était, si ma mémoire est bonne, dans un article en ligne de

Tribune juive. Je n’ai plus retrouvé cet article quand j’ai voulu confirmer

ma référence. Vie et mort de toutes choses sur Internet.

 


 

Par Sancho - Communauté : La commune des philosophes
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Samedi 12 septembre 2009

   
La joie et le tragique, Introduction à la pensée de Clément Rosset, sort début octobre. 160 p., 15 euros. Le livre donne une idée générale de cette pensée profonde, joyeuse et méconnue. J'ai essayé, en outre, de mener une enquête sur la nature exacte de la joie de vivre chez Clément Rosset. S'agit-il en particulier d'une joie d'exister?
 


  

Pour que l'on puisse se faire une idée, je vous communique le chapitre d'introduction in extenso.

   Clément Rosset est un philosophe musicien – ou un musicien philosophe. Cette particularité est à tenir en compte si l’on veut aborder au mieux son œuvre et savourer pleinement son écriture, qui est presque toujours une mise en musique. Non seulement elle recourt à de nombreux exemples musicaux, mais elle joue elle-même des airs : l’air du désir, de l’identité personnelle, de l’insignifiance du réel… Cette singularité d’une pensée indissociable de la musique était déjà celle de Nietzsche, qui n’était pas seulement un philosophe musicien, mais « un musicien philosophe », « amené à la méditation philosophique par une réflexion incessante sur la nature de la jubilation musicale[1] ».

   Cette « réflexion incessante sur la nature de la jubilation musicale » semble plutôt caractériser la philosophie de Clément Rosset ; elle ne s’y résume pas, mais trouve dans cette réflexion son inspiration, ses thèmes, son air propre et, surtout, son secret. Voilà qui peut paraître en effet relativement peu avouable : qu’un philosophe n’ait rien d’autre en vue – comme c’était apparemment le cas de Nietzsche – que de réfléchir à la « nature de la jubilation musicale », cela pourrait faire scandale (si cela venait à trop se savoir). Un certain climat est alors suggéré. Malgré sa très grande clarté et sa joyeuse diversité, la pensée de Clément Rosset reste en quelque manière sur la réserve. En cela aussi, elle est musicale. Une musique enchante sans jamais mettre à jour le secret de son charme.

   On ne trouve donc pas dans son œuvre l’habituelle machine discursive des philosophes : la machine produisant des arguments à la chaîne (où les philosophes mêlent d’ailleurs inextricablement leurs arguments à ceux de leurs prédécesseurs). Ce sont des thèmes, des airs qui sont alignés ou fondus l’un à l’autre. La rigueur des textes est musicale. La rigueur logique, argumentative est portée par une cohérence musicale.

   Il en ressort une thèse générale, qui est sans doute la plus fondamentale de la philosophie de Rosset : il n’y a rien à dire sur la vie que la musique ne dise déjà. « La musique n’est pas une métaphore de la vie, mais la forme épurée, la quintessence de la vie[2]. » La philosophie n’a pas d’autre inspiration, elle ne peut suivre aucune autre piste. Cela peut apparaître comme une tâche très simple et très difficile. Très simple : il ne s’agit que d’écouter ce que dit la musique. Très difficile : comment transcrire en mots ce qu’elle dit sans les mots ?

 

Le tragique et la joie

 

   Selon une idée commune à Schopenhauer et à Nietzsche, il n’y a de musique que sur un fond de tragédie. La musique est la « quintessence de la vie » parce qu’elle exprime la quintessence du tragique. Mais qu’est-ce que le tragique ? Malgré quelques éléments assez clairs, nous allons vite pressentir que la notion est énigmatique. Est tragique, en premier lieu, l’absence totale de justification et de sens de la vie. Vivre, exister ne peuvent se traduire, au niveau de nos réflexions et discours, que par un silence stupéfait. Le tragique est « ce qui laisse muet tout discours, ce qui se dérobe à toute tentative d'interprétation[3] ». Est tragique, en second lieu, la mort, ainsi que le caractère dérisoire qu’il en résulte de toute vie et de toute existence. En résumé, le tragique est ce qui rend la vie impensable et invivable.

   La vision directe et lucide du caractère tragique de la vie n’interdit pas une profonde et intense jubilation. C’est le paradoxe dont toute l’œuvre de Rosset est tissée, c’est là son point crucial. On pourrait soupçonner qu’une telle expérience de la joie est entièrement propre à l’auteur de La Force majeure – ainsi qu’à Nietzsche et quelques autres penseurs –, ce qui la rendrait incommunicable et impossible à élucider. Nous ne renoncerons pas toutefois à comprendre. Sur quel secret repose cette compatibilité – voire cette solidarité – du tragique le plus absolu et de la joie la plus profonde ? Comment peut-on aimer une vie qui a des relents de cauchemar ? Comment peut-on l’aimer en outre avec cet appétit et cette allégresse dont tout l’œuvre de Rosset témoigne ? Question d’autant plus légitime qu’il n’y en eut pour lui jamais d’autre : « Comment concilier l’amour de l’existence avec l’ensemble des arguments plausibles ou raisonnables qui tous contribuent à tailler celle-ci en pièces ?[4] »

 

Du tragique au réel

 

   Le tragique gardera une part d’énigme malgré toutes les explications. Rendant la vie impensable, il est l’énigme même de la vie. On devra en dire autant de l’autre grand thème de la philosophie de Rosset : le réel. Sans doute « réel » et « tragique » désignent-ils la même chose, la même énigme. Leur double emploi dans l’œuvre tient d’abord à des raisons chronologiques. « Tragique » paraît être le terme adéquat pour caractériser la première philosophie. Elle commence en 1960, quand un jeune homme de vingt ans écrit son premier livre : La Philosophie tragique, et s’achève en 1973 avec le texte le plus systématique et le plus ample de toute l’œuvre : L’Anti-nature (Nous distinguerons une première et une seconde philosophie tragique). « Pensée du réel » paraît plutôt caractériser l’œuvre à partir de la publication du Réel et son double en 1976.

   Pour schématiser excessivement, on pourrait dire que l’on passe de : « Il ne faut pas prendre le tragique au tragique » à : « Il faut prendre le réel au sérieux ». Mais la différence tient surtout à un changement complet dans l’écriture, la structure des écrits, le ton, les thèmes abordés et les références utilisées : virage à 180° qui fait penser à une véritable métamorphose. On peut douter qu’il s’agisse du même auteur : tout, ou presque, a changé. Le deuxième auteur introduit un élément burlesque dans sa philosophie (et révèle un burlesque inaperçu jusqu’alors dans presque toutes les philosophies renommées). Si le premier refusait de prendre au tragique le tragique, il ne le faisait pas moins avec des accents tragiques. Le second, qui veut prendre au sérieux le réel, le fait avec une verve comique inimaginable en philosophie.

   Ce qui relie les deux auteurs, c’est une indéniable filiation du « tragique » au « réel ». Toutefois, à la question : « Est-il possible de supporter le réel ? », s’ajoute la question : « Est-il possible de l’approcher, de le voir ? » Le fil directeur de l’œuvre sera désormais de montrer les piteuses façons adoptées par les humains pour supporter le réel, ainsi que leurs dérisoires certitudes de l’apercevoir. Le thème du double éclairera ces deux impasses et ces deux illusions. Face à ce qui existe, nous sommes irrésistiblement poussés à voir ce qui n’existe pas, à créer instantanément un double de toute situation désagréable, voire un double du monde lui-même.

   Cette distinction, très profondément tranchée, entre ce qui existe et ce qui n’existe pas, est une des clés de l’œuvre. Une représentation du réel (un double), quelle qu’elle soit, ne dit rien en elle-même du réel. Tout ce qu’il peut arriver de relativement heureux quand on se représente un événement ou une réalité, c’est de voir s’écrouler subitement cette représentation, d’en réaliser l’inanité. Cela survient, nous le verrons, en de multiples occasions. Mais il n’en est sans doute pas de meilleure que la musique elle-même. La musique fait sentir d’une manière bouleversante qu’il n’y a rien à dire du réel, en dehors de ce qu’elle dit. Toutes les représentations, tous les efforts de donner sens à la vie s’écroulent au moindre morceau de Mozart.

   Peut-on se débarrasser des doubles ? Il est bien sûr prématuré de répondre. Mais il est clair que la question de la joie est indirectement posée par là.

 

L’écriture de Rosset

 

   Écriture sans impatience : elle paraît voir très clairement ce qu’elle a à dire, mais ne se presse ni de le dire ni de le dire directement. Écriture qui se cherche, atelier permanent où l’on s’ingénie à exprimer toujours mieux ce que l’on sait. Cela explique que Rosset ait pu dire : « J’ai toujours écrit d’abord et essentiellement pour moi-même[5]. » Écrire, c’est tenter de résoudre une certaine confusion. Il ne s’agit pas d’une confusion dans la pensée, mais de cet embarras où plonge le langage quand on le met en œuvre au service d’une idée vraie et d’une réalité. Le langage est incroyablement apte à décrire le faux et l’inexistant, et extraordinairement retors à l’heure de dire la vérité et le réel – à moins de se contenter de la pure redite : « les choses sont ce qu’elles sont », ce qui ne manque nullement de profondeur comme nous le verrons, mais ne peut constituer une œuvre philosophique.

   Dans ces conditions, une écriture ne peut être qu’un certain art de la capture, « une cueillette d’éléments hétéroclites[6] ». Les Aventures de Tintin et Milou, les Voyages extraordinaires de Jules Verne, le cinéma, la musique, les contes voisinent avec les grandes œuvres de la littérature et les grands systèmes philosophiques. Tout est bon à prendre quand il s’agit de piéger le réel quotidien, pour le conduire, note après note, à se montrer lui-même. Le secret est de faire entrer en résonance et consonance tous ces fragments du réel qu’on a réussi à piéger[7]. Nous voici ramenés à la composition musicale. Les musiciens intègrent dans leurs partitions des morceaux d’autres partitions, comme Tchaïkovski dans Le lac des cygnes, comme Luciano Berio ou Pierre Boulez[8]. Ici toutefois, ce sont des bouts de réels qui sont intégrés. L’écrit philosophique aura quelque chose à voir avec le journal d’annotations, où l’on reporte tout ce qu’on a lu, écouté, vu d’intéressant. Rosset en arrive presque à affirmer que ses livres « ne sont que des citations mises bout à bout et agrémentées d’un propos personnel[9] ».

   L’écriture philosophique relève ainsi de la littérature. Dans la littérature, aussi bien que dans la philosophie, il s’agit de capturer de la vie, de la vérité, du réel. La première capture des faits qui sont des parcelles, des fragments, la seconde « relie ces faits pour tenter l’intelligence d’une vérité plus générale[10] ». L’écriture n’est plus la transcription d’une pensée toute élaborée, elle n’est pas quelque chose qui viendrait en plus, « en dangereux supplément » comme le disait Derrida. Si elle est bien une série de ruses et d’artifices, c’est qu’elle cherche à piéger la pensée vraie, la pensée réelle. Cela ne veut pas dire qu’elle voudrait capter des « idées » – des idées, nous n’en avons que trop – mais qu’elle cherche à piéger le fuyant, l’invisible, l’indicible : le réel.

   Cela éclaire une impression qu’auront ressentie tous les lecteurs de Rosset : l’idée exposée est simple et convaincante, mais elle n’apparaît que par mille ruses, artifices, inspirations subites, détours, retours inattendus. Elle paraît n’avoir d’autre véhicule qu’une heureuse écriture, en ce qu’elle va de trouvaille en trouvaille – ce qui en fait aussi une écriture heureuse. Je propose de la suivre. J’invite à une expérience de lecture, ne prétendant nullement livrer un traité sur l’ensemble de l’œuvre. Certains me reprocheront peut-être des simplifications, des oublis ; ils penseront que je n’ai pas rendu justice à la richesse et à la diversité déroutante de la plupart des textes. Mais j’ai choisi de m’adresser de préférence – comme le veut l’esprit de cette collection : « Les clés de la philo » – à ceux qui ne connaissent pas l’œuvre de Rosset ou ne la connaissent que très sommairement. J’ai essayé néanmoins d’en donner une idée générale et fidèle.

Jean Tellez

[1] La Force majeure, Les Éditions de Minuit, 1983, p. 46.

[2] Entretien accordé au Monde de l’éducation, n° 275, nov. 1999.

[3] Logique du pire, Éléments pour une philosophie tragique, PUF, 1971, réédition « Quadrige », 2008,  p 57.

[4] Le Choix des mots, Les Éditions de Minuit, 1995, p. 16.

[5] Ibid., p. 14.

[6] La Nuit de mai, Les Éditions de Minuit, 2008, p. 23.

[7] Entretien avec Sébastien Charles, dans La Philosophie française en questions, Liber, 1999, en édition de poche, Biblio Essais, p. 292.

[8] La Nuit de mai, p. 24.

[9] Entretien avec Sébastien Charles, p. 293.

[10] Le Choix des mots, p. 65.

Par Sancho - Communauté : La commune des philosophes
Ecrire un commentaire - Voir les 5 commentaires - Recommander
Jeudi 10 septembre 2009

  Étranges décors, étranges acteurs. Ariel Wizman, journaliste, animateur de télévision, DJ, comédien, se soumet aux règles et aux imprévus de l’entretien philosophique.

   Questions de tous les registres : la nuit, la dissémination, l’humour, la séduction, le masculin, le féminin, la rencontre, la télé, la prière, la crise de la culture, le vide téléchargé, le judaïsme, la guerre des blogs, les Grecs, Lévinas, Heidegger et Pessoa…

   Un peu de philosophie et beaucoup de vécu. Qui est-on et comment flotte-t-on entre la surface et la profondeur, dans les eaux dangereuses de la frivolité, avec un désir de Livre, de morale, dans le souvenir des Maîtres du passé ? Quels plaisirs trouve-t-on à frôler puis à délaisser des univers exotiques et éphémères, et qu’en reste-t-il? Et la musique, les platines, les fêtes, que viennent-elles faire dans tout ça ?

   Ce livre singulier, projet inclassable, est avant tout l’histoire d’une rencontre entre deux êtres étrangers l’un à l’autre : le prof dévoyé, qui ne regarde pas la télé, ne connaît pas la mode et les boîtes de nuit, et l’autre, celui vers qui la curiosité l’a conduit. Ils se seront entretenus sept fois. À tâtons, et dans le désir que quelque chose, une ligne claire se dégage de ce bariolage d’époque. Un livre imprévu, allant d’esquisses en commencements. Le dialogue de deux êtres qui ne se connaissent pas, désireux non seulement de se connaître, mais de parler de connaissance. Une intrigue, donc.

 

Sept entretiens :

 

L’identité… en questions

Qu’est-ce que la philosophie ?

Les lectures philosophiques

Emmanuel Lévinas

Le judaïsme

L’époque

La musique

Sortie le 2 septembre 2009 

18 euros 

Par Sancho - Communauté : La commune des philosophes
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires - Recommander

Hernani Cor

Calendrier

Novembre 2009
L M M J V S D
            1
2 3 4 5 6 7 8
9 10 11 12 13 14 15
16 17 18 19 20 21 22
23 24 25 26 27 28 29
30            
<< < > >>

Catégories

Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus