Robert Maggiori écrit un compte
rendu (cahier Livres de Libération du 1er octobre) sur notre livre, paru le 2 septembre : Ariel Wizman, avec Jean Tellez, Sept
entretiens et un peu de philosophie.
Vous pouvez aussi retrouver le chat d'Ariel Wizman avec les lecteurs de Libé.
Chapitre d'introduction du livre
Les chemins se croisent rarement. Les piétons, les voitures, les messages, les images, les regards se croisent.Mais notre route rencontre très difficilement d’autres routes. Chacun
est dans son monde, dans sa bulle, dans son « trip ». Les « relations humaines », les « réseaux sociaux » et autres Facebook ne savent constituer que des familles, des clubs, des
clans.
Quand j’ai formé le projet, il y a un an, de rencontrer Ariel Wizman, j’ai senti qu’il me faudrait marcher à contrecourant. Rien ne me prédisposait à croiser sa route. Rien, même, n’était plus improbable. J’ai songé que je devrais le convaincre de faire de même : marcher à contre-courant, faire quelques pas avec un ex-professeur de philosophie. Ce dernier avait en outre, circonstance aggravante, rompu toute liaison avec un écran de télévision et ne mettait jamais les pieds dans une boîte de nuit. Il faut une bonne étoile aux bonnes rencontres. Et je l’avais. Elle s’appelle « philosophie ». La philosophie est pourvoyeuse de bonnes rencontres. Ce n’est pas la seule bonne étoile ! La musique, la littérature, la religion, et même les randonnées et le petit bar-tabac du coin de la rue peuvent être autant de bonnes étoiles. Celle de la philosophie (et quelque autre encore) me suit depuis longtemps.
Mais pourquoi Ariel Wizman ? Le hasard a été déterminant. Il y a un an, je découvre un entretien sur le Net qui éveille ma curiosité. On y voit l’intervieweur évoquer brièvement l’importance du philosophe Emmanuel Lévinas dans la formation et la vie d’Ariel Wizman. La suite de l’échange ne poursuit guère dans cette voie. Machinalement, en internaute mu par la curiosité, je tape sur Google : « Ariel Wizman + Lévinas ». Puis : « Ariel Wizman + philosophie », « Ariel Wizman + judaïsme », « Ariel Wizman + underground », « Ariel Wizman + salsa », « Ariel Wizman + Amérique latine »… Un grand intérêt s’éveille en moi.
Même aujourd’hui, tout ne me paraît pas clair dans cet intérêt. Sait-on de quoi sont faits au juste une attirance, une curiosité, un désir de savoir ? À l’époque, je finissais un livre sur Edgar Morin : La pensée tourbillonnaire. L’approche de l’identité humaine chez Edgar Morin m’a marqué : tourbillon de nos contradictions et de nos complémentarités, richesse infinie de nos virtualités, mystérieux cheminement à travers l’entrelacement des idées, des possessions, des amours. Je venais d’écrire un livre sur André Comte-Sponville : Être moderne et en préparais un autre sur Clément Rosset : La joie et le tragique. Progressivement, j’ai compris ce qui m’intéressait dans ces livres que j’écrivais : non pas exposer laborieusement une philosophie, mais suivre les fils d’une vie qui philosophe. Je ne l’entends pas du tout au sens biographique, mais au sens de cette vie particulière qui anime les textes des vrais philosophes. Malgré eux, malgré leurs concepts, malgré leurs doctrines en quelque sorte, une vie se met en route. Une vie que je trouve très singulière et très troublante.
Ce qui m’intéressait chez Ariel Wizman ne pouvait être que du même ordre. J’entrevoyais « quelque chose ». Quelque chose de singulier et d’inclassable. C’était d’abord un personnage qui se présentait. Un personnage au sens plein du terme : l’image publique est riche, contrastée, marquante. Cette image est visiblement en phase avec une palette de goûts : pour le luxe, l’élégance, la vie intense, la multiplicité et la richesse des rencontres, la dépense d’énergie, l’expérimentation… Il m’a semblé qu’Ariel Wizman jouait en virtuose de son personnage, de cette image d’éternel jeune homme souriant, brillant, à l’esprit de répartie, aux goûts impeccables. Mais en contrepoint de toutes ces facettes, apparaissent des réflexions. Elles ont une tonalité que je suis tenté de qualifier de « pessimiste ». Elles relèvent d’une attitude de distance, de retrait à l’égard des frénésies hypermodernes, tout en témoignant, paradoxalement, d’une incroyable aptitude à l’immersion dans le moderne et l’hypermoderne.
Emmanuel Lévinas
Je découvre à quel point la présence d’Emmanuel Lévinas dans sa vie a été importante. Le philosophe a formé « de façon presque physique » sa pensée. C’est une école d’exigence,
presque de dureté, loin d’un « catéchisme des bons sentiments », que le très jeune homme a rencontrée chez le très grand philosophe. Il acquiert à son contact une conscience aiguë d’un
avant de toutes choses, qui invite à vivre « dans un désarmement originel, un désintéressement antérieur à l’engagement
dans le monde[1]
».
En 1977, quand il rencontre Lévinas, Ariel a quinze ans. Il n’avait que cinq ans lorsque sa famille, en 1967, quitte le Maroc à la suite de la guerre des Six Jours. Ariel est un déraciné. Son destin est à jamais marqué par cet arrachement des Juifs du Maghreb à leur patrie africaine. Il conservera toujours la nostalgie de la symbiose des Juifs marocains avec le monde arabe. Après un bref passage en Alsace, la famille s’installe à Yerres, dans l’Essonne. L’adolescence est agitée, les rapports avec les parents difficiles. Ariel fréquente la jeunesse punk. Ses parents le placent comme interne à l’École normale israélite orientale dont le directeur est, depuis 1947, Emmanuel Lévinas. Pendant deux ans il côtoie le philosophe, il s’en imprègne au quotidien : prière le matin et le soir, lecture talmudique du Shabbat. Le soir, il sort au Palace. Il se plonge dans l’univers de la nuit. Il est irrésistiblement attiré par les rencontres sous le signe de l’improbable, du marginal, du détonnant : « le vieux mafieux juif », « la jeune racaille de banlieue », « le gitan tireur de portefeuilles », « le flamenco toxico », « le glam-rock désespéré ». J’imagine une première imprégnation de la pensée du grand philosophe chez le jeune homme avide d’expériences : cette faim insatiable de la rencontre d’autrui sous les figures les plus improbables et les plus exotiques, n’a-t-elle pas quelque rapport avec « l’humanisme de l’autre homme » ? Pour Lévinas, l’autre homme est l’apparition toujours troublante et dérangeante, inassimilable. Il est ce visage par lequel il s’expose à moi et, toutefois, m’échappe infiniment.
Je remarque cependant que les très brefs témoignages, recueillis ici et là sur la Toile, soulignent quelque chose de beaucoup plus ample et général. Lévinas apparaît comme le point d’origine de sa formation, au sens le plus large : intellectuelle, spirituelle, humaine. C’est une tonalité particulière dont sa vie s’est imprégnée. En outre, le contact avec le philosophe apparaît sous le signe de la stabilisation, de l’ancrage. Le jeune homme comprend l’importance de la rigueur. Elle implique étude, lecture, rencontre avec la difficulté, l’aspérité des textes. « Toute lecture est lecture de la Torah » : voilà ce que Lévinas lui a appris. Ariel comprend l’importance de l’exercice talmudique. C’est sans doute pourquoi il se tourne vers la philosophie (obtenant une maîtrise à la Sorbonne) : par besoin d’affronter du texte en apprenti talmudiste, par besoin d’ascèse intellectuelle.
Le judaïsme
J’apprends qu’il est aujourd’hui assidu de la Torah et du Talmud, récite tous les jours les prières juives. Je trouve dans Internet la vidéo d’une émission de Josy
Eisenberg, À Bible ouverte. Ariel Wizman y commente un verset de L’Exode (1, 8) : « Un nouveau roi se dressa sur l’Égypte qui ne se souvenait pas de Joseph. » On le voit
évoquer les différentes interprétations de ce passage. S’agit-il d’un nouveau roi, d’un roi qui a perdu la mémoire ou d’un roi qui décide de persécuter Israël, créant ainsi ce précédent d’un
antisémitisme d’État ? Mais on pourrait tout aussi bien entendre cette perte de mémoire comme la fermeture de l’âme du pharaon à « tout ce que Joseph a apporté à l’Égypte ». Ce qui est oublié
ici, c’est tout ce que représentait Joseph, sa singularité fascinante, faite de troublante séduction, d’humilité et de foi inébranlable.
Je réussis à visionner deux autres vidéos d’anciennes émissions de Josy Eisenberg[2]. Dans l’une, Ariel Wizman commente à nouveau un verset de L’Exode (22, 20) : « L’étranger tu ne l’offenseras pas et ne l’opprimeras pas, car vous avez été étrangers en Égypte. » Ce verset est inclus dans un chapitre où l’on ne parle que de lois. Les devoirs envers l’étranger ne relèvent donc pas du cœur et du sentimentalisme mais du commandement impérieux. Ariel conclut : le judaïsme se place « avant » tout humanisme du cœur, le judaïsme c’est « ne pas pouvoir se dérober à sa responsabilité ». On retrouve là une idée qui est au cœur de toute la pensée de Lévinas : à la fois la puissance d’un « avant » et le caractère de commandement absolu des devoirs éthiques. Je savais ce qu’était l’exercice talmudique mais, comme beaucoup d’autres choses, le savais sans le savoir.
Troublé par ces moments talmudiques, je n’en suis que plus intrigué quand je songe à cette ambiance musicale particulière, inclassable, mystérieusement cohérente où Ariel paraît sans cesse plongé. Elle constitue l’essentiel de tout ce que le Net me livre de lui : esprit punk de sa jeunesse, musiques électroniques, musiques de fête, platines, mais aussi chants liturgiques de la synagogue, musiques arabes, flamenco, salsa …
La carrière professionnelle
Depuis le jour où le jeune Ariel quitte, en 1977, sa banlieue de Yerres pour découvrir Paris, tout dans sa vie est devenu expérience, changement, rencontre. Un besoin le gagne de
s’identifier à tous ceux qui croisent sa route à l’image, précisera-t-il, de Zelig, le personnage de Woody Allen qui prend l’aspect de tous ceux qu’il côtoie : Noir, boxeur, écrivain, joueur de
base-ball, psychanalyste… Le refus de se fixer à un métier paraît être l’envers du besoin irrésistible de changement et d’expérimentation. Après avoir fait ses premières armes dans
City, un magazine « branché » des années quatre-vingt, il enchaîne avec Vogue, Vogue Hommes, puis fait des reportages pour Actuel et pour Globe, où il devient rédacteur en chef adjoint. Il tente l’expérience de la radio. Jean-François Bizot,
fondateur d’Actuel et de Radio Nova, lui confie une émission quotidienne : « La Grosse boule ». Pendant deux heures il
partage l’antenne avec Édouard Baer : émission proprement expérimentale, véritable création du genre, où se mêlent reportages,
sketches, improvisations; elle se prolongera de 1992 à 1997. En parallèle, il crée Univers interactif, un magazine sur les nouvelles technologies ; il y fait connaître une nouveauté venue
des États-Unis : Internet. En
1994, commence l’aventure télévisuelle, en particulier à Nulle
part ailleurs sur Canal Plus. Le spectre de ses activités sur le petit écran
est très étendu : chroniqueur, animateur d’émissions sur le cinéma, sur les nouvelles tendances, coréalisateur de documentaires pour Arte et Canal Plus. Parallèlement, il devient DJ, crée, avec
Nicolas Errera, le groupe « Grand Popo Football Club » et sort deux albums : Shampoo Victims (2003) et My Territory (2008). Il apparaît dans divers films et joue dans la pièce de John Malkovich, Good canary, aux côtés de Christiana Reali et Vincent Elbaz (2007). Depuis septembre 2007, il est chroniqueur à
L’Édition spéciale animée par Samuel Etienne puis, depuis septembre 2008, par Bruce Toussaint.
Cette histoire évoque plus une joyeuse cascade de hasards que le développement d’un projet professionnel. On dira que le milieu s’y prête. L’univers de la télévision, suspendu aux aléas de l’audimat, impose aux destins une marche chaotique, faite de retournements, de conversions, de reconversions… C’est là le propre d’un monde « postmoderne » : navigation à vue dénuée de sens, deuil de l’idée même de destinée ou de nécessité… Si je vois bien tout cela dans le parcours d’Ariel Wizman, il me semble y voir aussi une unité. Cette unité tient, semble-t-il, à la constance d’une attitude. S’agirait-il de donner à toute la vie, y compris la vie professionnelle, la saveur d’une fête continue ? J’en arrive à entrevoir une œuvre d’ensemble. Une œuvre a toujours la vertu d’exprimer. Je me pose cette question : toutes ces activités n’expriment-elles pas, dans leur joyeuse diversité, un même message ? Est-il possible qu’Ariel Wizman dise constamment quelque chose, soit perpétuellement fidèle à une inspiration qui ne serait autre que philosophique ? Un article dans Vogue, une improvisation à la radio, une chronique de cinq minutes à L’Édition spéciale de Canal Plus, une nuit aux platines dans une boîte branchée, les réponses à une interview, tout cela peut-il être une forme de philosophie ? Une philosophie non écrite, mais parlée et vécue.
Je tombe sur la phrase suivante : « Je ne saurai jamais pourquoi j’ai préféré parler de futilités avec sérieux plutôt que de devenir quelqu’un de sérieux[3]. » N’est-ce pas cela, paradoxalement, la marque lévinasienne ? Lévinas, c’est le sérieux magnifique, éclatant. Mais à quelle école du sérieux se met-on à son contact ? Dans cette façon sérieuse de parler de futilités (ce qui me paraît être une bonne définition de l’humour), y a-t-il quelque chose de profondément lévinassien ?
Il y a là beaucoup de questions. Je n’ai pour y répondreque l’Internet informe, bruyant, décevant. Les bruits et les fureurs de la Toile, les prestiges formatés des plateaux de télévision, présentent un Ariel Wizman bien difficile à interroger.
Je me décide à le contacter. Plusieurs jours durant, je m’applique à rassembler et à synthétiser tout ce que mes errances sur Internet m’ont permis de récolter. J’adresse ce dossier à Ariel Wizman, accompagné d’une lettre par mail. Je me dispose à attendre patiemment, peut-être à devoir le relancer, à assiéger les voix de standards ou de secrétariats, comme j’en ai l’habitude, moi qui suis éditeur débutant. Or, le même jour sonne mon téléphone. Une voix : « Bonjour. C’est Ariel Wizman. »
[1] Ariel Wizman, retour aux sources. Propos recueillis par Philippe
Nassif dans Philosophie Magazine, mai 2008.
[2] Grâce à la magnifique gentillesse de Monsieur Vladimir Éli
[3] C’était, si ma mémoire est bonne, dans un article en ligne de
Tribune juive. Je n’ai plus retrouvé cet article quand j’ai voulu confirmer
ma référence. Vie et mort de toutes choses sur Internet.
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