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  • : LA PHILOSOPHIE CHEZ GERMINA
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22 décembre 2010 3 22 /12 /décembre /2010 21:04

   Un chimpanzé se reconnaît dans une glace. Cela peut se prouver expérimentalement. On lui colle sur le front une pastille colorée et on lui tend un miroir. L’animal s’y plonge, remarque la pastille et, dans l’instant, débarrasse son front de l’objet qui n’a rien à y faire. Les pies aussi se reconnaissent dans les mêmes conditions. On leur colle une pastille sur une aile et on les place devant un miroir. Elles se débattent furieusement jusqu’à ce qu’elles aient réussi à séparer ce corps étranger de leur propre corps.

   L’expérience est très parlante. Chimpanzés et pies se reconnaissent bien. N’en doutons pas. Mais qu’en est-il de nous, les humains ? Nous reconnaissons-nous dans le miroir ? Notons que l’expérience décrite ci-dessus se révèle totalement inopérante avec un humain.

   Je suis un habitant de l’Amazonie n’ayant eu aucun contact avec la civilisation ; certes, je vais m’examiner avec la plus intense attention dans le miroir que me tendra la jeune ethnologue (féminisons, ça met du piment) ; il ne me viendra pourtant pas à l’esprit de me débarrasser sur le champ de ma coiffe de plumes, de frotter le front et les joues couverts de mes peintures traditionnelles. La jeune scientifique notera peut-être que je suis surpris, que je manifeste la même jubilation que l’enfant au "stade du miroir" – étape rigoureusement décrite et théorisée par Lacan. Mais le fait est là : je supporterai fort bien de me voir affublé de parures, de marques qui sont pourtant étrangères à mon visage.

   D’ailleurs, il semble que la frontière entre l’animal et l’humain, frontière qui relie divers lieux et trace une ligne bien confuse, passe en tout cas très nettement par ici : je me « reconnais » tout nu aussi bien qu’habillé, affublé ou pas d’un post-it sur le front, déguisé en clown ou en Superman. Allons plus loin : je me « reconnais » dans des choses qui n’ont rien à voir avec mon visage, ni même mon corps, par exemple dans un pseudo que j’utilise sur Internet, dans le bordel de ma chambre, dans ma liste d’amis sur Facebook…

   Cette diversité de situations dans lesquelles je me « reconnais » me laisse cependant sur une perplexité. J’en viens à me demander si la faculté de m’identifier (de dire : « Oui, c’est moi, aucun doute passible ») est également opérante dans tous ces cas. En premier lieu, l’est-elle dans le cas du miroir ? Tout le monde peut noter ce fait d’un très grand intérêt philosophique : la fascination que l’on a pour son image dans le miroir. Elle est très révélatrice. Car enfin à quoi tient-elle ? À ce que je me reconnais ? Difficile de le croire. D’une part, on ne voit pas pourquoi il serait fascinant de se reconnaître, d’autre part cela ne pourrait concerner que les toutes premières fois. Au stade du miroir décrit par Lacan, on peut comprendre que le bambin informe reste figé devant son image comme devant une très grande découverte. Mais c’est qu’il s’agit précisément de découverte. Au fil des répétitions, l’effet de surprise, l’étonnement ne peuvent que s’émousser. Logiquement, on devrait finir par ne plus faire attention à cette image qui nous représente, si ce n’est pour vérifier que tout est en ordre, que tout est présentable et comme d’habitude. Il est possible que certains parviennent à ce stade : ne plus être étonnés, remués, troublés par leur image (c'est-à-dire se défont de tout narcissisme). Si c’est le cas, c’est bien dommage pour eux, car ils passent à côté d’une très grande expérience philosophique.

   Il semble en tout cas beaucoup plus pertinent de noter que l’on ne se reconnaît pas dans un miroir. Soyons précis : on n’arrive pas à se projeter entièrement dans ce reflet. Il y a quelque chose, un reste, un je-ne-sais-quoi, un X qui ne s’objective pas et fait paraître toujours inadéquate l’image du miroir (ou de la photo, du film). Il serait intéressant de se demander ce que cet X peut bien être. Voici une hypothèse. Il s’agit de la représentation vague, mais paradoxalement forte, que nous avons de nous-mêmes quand nous nous envisageons comme de l’existant. En tant que l’on existe, on est une chose embarrassante, impossible à figurer, à scénariser. Personne ne peut être le storyteller de sa propre existence (le fait est trop fantastique : nul n’a le génie nécessaire pour s’en faire une représentation figurable et communicable). Nous avons donc en nous un élément non figurable : il est logique qu’aucune image de nous-mêmes ne puisse nous convaincre entièrement. Quand nous nous regardons dans la glace, nous ne sommes pas satisfaits, nous sommes en état de manque, de frustration (ainsi le narcissisme ne serait pas un état de plénitude, mais la souffrance de ne pas se trouver).

   Cela pourrait jeter quelque lumière sur l’énigme du désir (comme distinct du besoin, de la nécessité biologique). Le désir apparaît comme l’une des projections de cette impossibilité de se figurer. On n’arrive pas à dire ce que l’on est, on n’arrive pas à exprimer ce qu’est et ce que signifie notre existence, alors on projette sur le monde une manière d’anticipation chercheuse, chercheuse de ce que l’on est : le désir.

   L’hypothèse explique autre chose, de plus captivant sans doute. Pourquoi valorisons-nous de cette manière toujours excessive l’objet de nos désirs, au point de nous préparer aux plus douloureuses déceptions ? Ainsi le narrateur de la Recherche du temps perdu, imaginant par anticipation le bonheur qu’il éprouvera au baiser que sa mère vient lui donner dans son lit. Ou le même, anticipant, le jour où il se rend au théâtre pour y écouter la Berma dans le rôle de Phèdre, des émotions esthétiques immenses. De telles anticipations sont possibles parce que nous possédons quelque mesure intérieure du plaisir, de la joie ou du bonheur escomptés. Quelle est cette mesure ? Où pourrait retentir déjà en nous la délicieuse vibration que nous attendons de l’objet désiré ? Déjà : c'est-à-dire d’une façon qui nous charme prodigieusement et cependant nous frustre profondément, nous obligeant à chercher cette vibration dans les choses et les êtres extérieurs…

   Je reviens à l’hypothèse déjà faite, mais à un autre niveau. Nous ne savons certes pas dire ce qui se passe quand nous existons, mais nous sentons qu’il y a là plaisir, joie, bonheur possibles. Sans doute le qualificatif de « possible » n’est-il pas exactement adéquat. Car il semble que nous goûtions déjà par anticipation le charme de la vie, les bonheurs qu’elle nous promet, dans ce que nous sentons au fait même de l’existence. Il y a une très étrange et très insaisissable musique que l’on produit en existant. On ne peut en entendre les échos vagues sans chercher à les entendre plus exactement. Ce qui est sans doute impossible, mais s’appelle « désir ».               

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commentaires

Tellez 23/12/2010 09:11



Oui, cher Nico (très heureux de te retrouver). Cela me suggère une question : que se passe-t-il au niveau du Moi quand on cesse d'être fasciné par son image? Pour Lacan, dans la mesure où le moi
est lié au stade du miroir, il semblerait que cela signifie affaiblissement du sentiment d'identité, du moi. Je ne connais pas assez Lacan pour aller plus loin. Merci de soutenir Germina comme tu
le fais.  



Nico 23/12/2010 08:44



C'est vrai, mais je dirais qu'il n'y a pas que le stade du miroir lacanien, que tout au long de notre vie nous sommes confrontés à différents stades du miroir, et j'en évoquerais deux en
particulier... il y a cette période de l'adolescence où nous nous découvrons en tant que sujet potentiellement séducteur ; c'est ce qui m'est arrivé autour de mes 17 ans : jusqu'alors je me
contrefoutais de mon image, et puis j'ai commencé à m'intéresser de plus près à celle que me renvoyait le miroir en même temps que mon intérêt pour les filles s'amplifiait. C'était donc là un
stade du miroir bénéfique puisqu'il m'incitait à soigner mon image, mais c'était aussi un stade qui contribuait à éveiller davantage mon nacissisme...


Aujourd'hui j'en suis au stade du miroir de l'entre-deux-âges, où je prends acte des signes de vieillissement, où le moindre cheveu blanc ou quelque nouvelle ridule me sautent aux yeux... C'est
peut-être là un stade du miroir moins réjouissant que le précédent, mais qui a ceci de positif qu'il atténue quelque peu notre narcissisme effréné... En ce sens je dirais aussi que Jeunesse et
Narcissisme sont étroitement liés (l'amour de soi n'aurait pas fonctionné avec un Narcisse vieux et dépéri) et que vouloir rester jeune c'est continuer à vouloir aimer sa propre image.