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2 février 2013 6 02 /02 /février /2013 12:24

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   Il y a une question incontournable de la philosophie du dernier siècle, c’est celle de la « métaphysique ». Comment dépasser la métaphysique ? L’aurait-on déjà dépassée ? Peut-on la dépasser ? Autant le dire tout de suite, comprendre l’enjeu de ces questions, telles que les posèrent les penseurs, est une entreprise presque sans espoir. Trop d’analyses tourmentées, enchevêtrées l’une à l’autre, rituelles, entendues.

    Tout ce que l’on peut dire, c’est qu’il s’est passé, en gros à partir de Nietzsche, quelque chose de crucial dans la philosophie. Cela se préparait chez Kant, lointainement chez Descartes, très lointainement déjà chez les Grecs... Autrement dit, cela couvait dans la forme même prise la philosophie dès ses débuts.

   Cela concerne toutes les grandes constructions intellectuelles, idéologiques, religieuses. Quelque chose indique, dit qu’elles sont toutes autant d’erreurs, et autant de malheurs dont il faudrait s’extirper. Mais quelque chose indique aussi qu'un plus grand malheur encore est de s'en extirper.

   Pour en revenir à la métaphysique, elle-même est construction intellectuelle (système, discours sur le tout de l’expérience, discours sur l’être etc.) et elle est affine en cela à tous les autres montages, échafaudages : idéologiques, moraux, religieux et autres. La situation où s’est trouvée la philosophie est donc celle d’une contradiction absolue. D’une part, elle produisait frénétiquement de l’échafaudage intellectuel, d’autre part chaque penseur sentait, en ses fibres les plus pensantes, que tout cela ne pouvait tenir : quelque chose finissait toujours par montrer que toute construction est caduque (un « édifice », ça marche dans la vie pratique, ça ne marche pas au plan de la pensée…).

   Les deux aspects du phénomène sont d’ailleurs liés : c’est parce que le discours philosophique (comme constitution, construction d’un dicible philosophique) ne tient pas que les discours des philosophes sont fiévreux, frénétiques comme ils le sont. C’est une autre manière de dire que la philosophie est une drogue. Car on peut noter que l’esprit du drogué se coule dans une vie vigoureuse (artificielle), parce que sa vie, sa vraie vie, ça ne marche pas (ça n’arrive pas à se construire).

   Quel est ce quelque chose dont on vient de parler ? On pourrait sans doute le dire directement, mais ce serait dommage. Le côté tranchant du quelque chose nous échapperait. Il nous faut une belle fable qui nous le rende bien lumineux. Rebecca, le film d’Hitchcock de 1940, nous y aidera, espérons-le.

 

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   Le titre est trompeur. On pourrait penser que l’héroïne du film est une certaine Rebecca. Or l’héroïne est une jeune femme dont on ne saura jamais le nom, ni même le prénom. C’est une orpheline qui a dû se mettre au service d’une terrible mondaine, Edythe Van Hopper. Cette dernière ne lui donne jamais que du « mon petit », du « ma chère ». L’orpheline tombe follement amoureuse du sombre Maxime de Winter. Cet homme-là ne manque pas de dénominations ! Il s’annonce à la jeune fille sous une série de prénoms : Georges, Victor, Maximilien, « Maxime pour les amis ». Dans cette histoire, tout le monde aura du nom, l’aura intensément, même un chien, appelé, avec insistance, « Jaspers »… Tout le monde, sauf elle, l’héroïne, le personnage principal…

   Les sentiments éprouvés par Maxime pour l’orpheline ne semblent pas clairs. Ils ne ressemblent pas en tout état de cause à de l’amour. Il la traite avec condescendance, ironie, cynisme même. Il lui adresse un « petite sotte ». Cette dénomination, l’héroïne la reçoit au moment même où Maxime lui propose de l’épouser : « Vous ne voulez pas m’épouser, petite sotte ? » La petite sotte est incrédule, mais elle est aussi terrassée de bonheur et s’empresse de dire oui. Le mariage est expédié, comme une pure formalité.

   Quant à Rebecca, c’est le nom de la première épouse de Maxime, morte noyée (accidentellement, selon toute apparence). Très vite, on sent planer, menaçante, la présence de cette première épouse. Dans le manoir de Maxime, massive et baroque bâtisse, toute la domesticité accueille, en assemblée solennelle, la nouvelle « Madame de Winter ». Voilà ce qu’elle sera désormais : « nouvelle » Madame de Winter. Double négation de son propre nom. En tant qu’épousée, elle reçoit le nom de son mari, en tant que seconde venue, elle vient habiter ce nom secondairement, après une première et prestigieuse habitante. Car tout indique que Rebecca était une incomparable… et irremplaçable épouse. Et son fantôme paraît réclamer avec insistance la place d’héroïne, de personnage principal. Sa chambre, ses robes, ses objets les plus personnels, frappés de son monogramme, sont là, ils attestent de sa sublime élégance, ils signifient que Rebecca règne toujours, qu’elle est la vraie maîtresse de maison, et le sera toujours. Elle est quasiment l’objet d’un culte dont l’officiante en chef est l’inquiétante gouvernante, Mrs Danvers.

   L’héroïne est d'abord désemparée et ne semble pas parvenir à habiter sa nouvelle destinée. Elle est une enfant angoissée qui ne trouve pas sa place. D’autant plus que le soupçon la tourmente sur les sentiments de Maxime. Celui-ci paraît ensorcelé par le souvenir de Rebecca, incapable, donc, d’aimer sa nouvelle femme.

   L’élément fort de ce chef d’œuvre philosophique qu’est le film d’Hitchcock, c’est bien pourtant elle. Elle, l’héroïne sans nom, craintive, mal à l’aise dans un rôle qui se profile trop grand pour elle, mais s’acharnant à y entrer. Elle tente l’élégance, le raffinement des toilettes, elle, la souillon. Elle veut insuffler son esprit, sa jeunesse et ses fantaisies au vieux manoir sinistre, imaginant par exemple une soirée costumée… qui tourne au fiasco. Elle s’était pourtant investie de toute son âme, s’essayant à la création, se confectionnant une robe de rêve. Mais quand elle descend l’escalier dans son accoutrement follement romantique, elle provoque la stupeur et la colère de Maxime qui reconnaît une toilette de Rebecca.

   J’ai raconté un peu longuement cette première partie du film. C’est parce qu’il y a là de nombreux traits significatifs de ce que les philosophes nomment « métaphysique ». Qu’est-ce que la métaphysique ? Elle est une construction, intimidante, en laquelle entre le penseur. Cette construction ne tient que par la puissance écrasante, transcendante d'un nom. Par exemple, dans le livre Lambda de la Métaphysique, Aristote s’aventure dans la pensée d’un principe premier, premier moteur de l’univers, source immobile de tous les mouvements du monde. Ce principe, le penseur aurait pu le laisser innommé, se contentant  de ces désignations : "premier moteur", "cause première", "acte pur". Mais il le nomme : "Dieu", "le Dieu". Sans ce nom, le premier principe n'aurait pu être écrasant et Aristote n'aurait pas eu le sentiment d'entrer dans un domaine intimidant. Il fallait une construction qui résonne tout entière d'un nom, un nom qui ne soit pas celui de l'arrivant, celui du penseur. Ainsi le manoir résonne, tout entier, du nom terrible de Rebecca et nullement de celui de la nouvelle venue, de l'orpheline.

   Entrer en l'antre d'un Autre terrible, cela devrait écraser nos possibilités. Or il se passe exactement le contraire, et c'est là que réside la merveille de la métaphysique.Une très paradoxale audace, une volonté intrépide et touchante de nous affirmer, nous les sans-nom, nous les penseurs métaphysiciens. Qui n'a senti la beauté des constructions métaphysiques? Eprouvez-la en lisant Malebranche et en expérimentant sa "vision en Dieu". On peut aller et venir, déconcerté et muet, dans les longs couloirs, les vastes salles de cette "vision en Dieu" selon Malebranche. Ce qui séduit et trouble, c'est bien entendu l'ampleur, l'audace de ces constructions, mais c'est quelque chose de plus : leur côté totalement décomplexé, devenu tellement inaccessible pour les Modernes... et c'est aussi une profonde candeur spéculative, une naïveté inscrité dans l'effort de penser, et qui le renforce... 

   Tant qu'il y aura des philosophes, on peut penser qu'ils seront habités par une nostalgie de la métaphysique. Car dans les lieux métaphysiques, si les capacités pensantes sont alourdies d’angoisse, elles sont aussi pleines de vigueur et de naïveté. Ainsi, pour revenir au film d’Hitchcock, l’héroïne, tout écrasée qu’elle est par le nom et l’image puissante de Rebecca, n’en montre pas moins une ingénuité délicieuse, une soif naïve de savoir, une volonté déterminée d’être et d’exister pour elle-même. Le tout fait irrésistiblement songer à cette "innocence" de la pensée que Nietzsche exalte. Or cette fraîche ingénuité de la pensée n’est possible qu’en plein régime métaphysique, elle s’évanouit totalement dans l’ère des après, des temps post-métaphysiques. Pour sentir l'heureuse innocence de la pensée, il faut l’écrasement d’un principe premier qui nous étouffe. Il faut un nom qui s’impose infiniment au nom qu’on porte soi-même, le neutralise, le refoule : Théos, Deus, Jahvé, Être… Rebecca.

    En régime métaphysique, la pensée est sans nom d’auteur. Ce qui veut dire ceci : aucun nom propre ne nous alourdit. Écrasés par un seul nom, nous sommes libérés d’avoir un nom. Certes, notre nom est là, mais, comme pour l’orpheline, il est neutralisé. Les modernités, les postmodernités, les déconstructions, les nihilismes, les cynismes, les dandysmes naissent avec la sortie hors de l’état métaphysique. Ils sont tous marqués du nom propre : le nom d’auteur. Par là, ils risquent toujours d’être pauvres, laborieux. De plus ils sont nécessairement atteints, s’ils doivent avoir quelque profondeur, par la nostalgie d’une pensée sans besoin de nom propre.

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   Pourtant l’héroïne de Rebecca finit par comprendre qu’elle a vécu dans une fantastique construction mentale. Elle avait donné indûment une place transcendantale à Rebecca dans la vie de Maxime, où elle venait d'entrer. C’est elle, c’est bien elle, la sans-nom, l’orpheline, que Maxime aime.

   Vers la fin du film, quand on est tout proche du dénouement, Maxime serrant contre lui l’orpheline, son épouse, lui dit : « Elle s’est enfuie maintenant cette expression de candeur si douce que j’aimais ». Et c’est vrai qu’il y a en elle un changement considérable, que le cinéma de Hitchcock rend à merveille : par le silence grave et concentré de l’orpheline dans les bras de Maxime. Comme la Nora d’Ibsen, sans la Maison de poupée, la sans-nom de Hitchcock vient d’accomplir un saut, un sursaut intérieur. Elle est sortie de la spontanéité enfantine et délicieuse. Elle est devenue elle-même. Sauf que Nora accomplit ce sursaut (afin de se chercher elle-même) en comprenant que Torvald, son mari, malgré des apparences fortement contraires, ne l’aime pas. Tandis que l’orpheline, le fait en réalisant que Maxime, malgré des apparences tout aussi fortement contraires, l’aime, et n’aime qu’elle. La similitude des situations montre que nous n’avons pas, dans cette histoire générale de sortie de la métaphysique, de dénouement tout à fait heureux. Car « elle s’est enfuie à jamais cette expression de candeur si douce que j’aimais tant ».

   Voilà précisément ce qui se passe à la sortie de la métaphysique. La fin d’un bonheur candide de penser. L’ambiance pouvait être oppressante et, pourtant, incroyable paradoxe, la pensée était heureuse. Désormais, quelque chose est monté irrésistiblement dans les constructions métaphysiques, et d’ailleurs dans toute construction de l’esprit, quelle qu’elle soit. C’est le moi comme principe. Principe neuf et pourtant d’une force immémoriale, non métaphysique et pourtant aussi puissant que les métaphysiques. Dans le fond, c’est une libération des carcans de la pensée. Nous ne sommes plus étouffés par du principe transcendant. Nous sommes étouffés par l’intérieur. Le poids du principe est devenu poids de la pensée elle-même, poids d’une pensée entièrement faite d’impératif, d’impératif de penser quelque chose – quand il n’y a plus rien à penser.    

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Published by Jean Tellez
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commentaires

Anthony LC 04/02/2013 14:27


Bel article, moment charnière bien situé. Dépasser la métaphysique c'est dépasser l'immanence de la pensée dans laquelle se situe la philosophie classique, si je puis apporter cette précision. De
là la rivalité science-philosophie, on pensera à Hawking et son documentaire "La vie a-t-elle un sens ?" disponible actuellement (ce week-end) sur la chaîne Discovery science, pour hawking la
philoosphie est morte et il ramène tout à un physicalisme qui ne définit en rien les valeurs ce qui est le propre de la philosophie, même la moins métaphysique qui soit, je pense à l'entrain, à
la fougue, au gusto, au duende, etc. ... La science est incapable de les synthétiser avec sa volonté d'unifier les équations et les théories. Tout reveint aux question du sens (terrestre et non
plus divin) et aux valeurs d'une époque (internet permet le développement de valeurs non classiques et leur prise de vitesse sur les valeurs réactionnaires).

Bonne journée, Jean !