Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Présentation

  • : LA PHILOSOPHIE CHEZ GERMINA
  • : Rendre la philosophie populaire.
  • Contact

Recherche

Articles Récents

20 janvier 2013 7 20 /01 /janvier /2013 11:53

Perrichon TPPH 00119 0001

   L’une des choses les plus méconnues est la relation intime entre le moi et la philosophie – Je parle ici du moi réel, celui qui est sans emphase, sans grandeur particulière, il n’est que moi, c’est le noyau de notre être, on serait tenté de le dire d’une infinie trivialité.

   On pourrait commencer par cette question : quel est le moi qui philosophe ? Quel est le sujet qui tient des « discours philosophiques », c’est-à-dire écrit des livres, fait des conférences, donne des cours… Si l’on est positiviste ou cynique on dira qu’il n’y a là aucune difficulté. Le Kant qui écrit la Critique de la raison pure est exactement le même que celui qui fait sa promenade quotidienne, tous les jours, à 14h 30 précisément. Comme Heinrich Heine l’a cruellement souligné, l’auteur du livre révolutionnaire et génial était un bourgeois pantouflard et maniaque. Ce qui revient à dire : un être sans aucune grandeur – passablement ordinaire même – a produit une œuvre grandiose.

   Il faudrait donc admettre que Kant n’a rien tiré de philosophique de lui-même, je veux dire de son moi réel et quotidien – trivial. Mais alors le mystère s’épaissit. D’où est sortie la Critique de la raison pure ?

   La philosophie devient alors quelque chose de vraiment embarrassant, à un degré intolérable – ce qui arrange bien tous ceux qui se parent du titre de « philosophes », le flou de la philosophie leur permet cette autopromotion.

   Le parti pris par Nietzsche est plus clair et plus convaincant. Les grands philosophes, dit-il, ne se rendent pas compte que c’est d’eux-mêmes qu’ils parlent. Ils s’imaginent qu’il s’agit de la « vérité », « mais au fond, c’est d’eux qu’il s’agit ». Deleuze et Guattari disent pratiquement la même chose dans Qu’est-ce que la philosophie ?. Après avoir repris l’idée nietzschéenne que la philosophie est création de concepts, ils ajoutent : « ils ne seraient rien [les concepts] sans la signature de ceux qui les créent ».

   J’avoue que j’aime beaucoup cette idée nietzschéenne et que je la crois très pertinente et éclairante. La construction de systèmes et de concepts philosophiques n’est qu’une manière détournée et baroque d’exprimer le moi, de promouvoir, de défendre ce que l’on est. Pour Nietzsche, nous ne sommes au fond qu’une volonté de puissance. Ainsi tout ce que nous exprimons aura, pour géniaux et inspirés que nous cherchions à être, des relents d’auto-défense inquiète de notre moi. Tout effort de nous grandir en pensée est marqué, signé de notre petitesse. Il faut franchir le pas et dire : toute emphase dans le domaine de la pensée, toute prétention à dire quelque chose de grand, d’original, est ridicule.

   Comme pourvoyeur de pensées profondes, « problématiques », « décalées », tout ce qu’on voudra, le philosophe est risible. Il est risible par ses « discours ». Une très, très grande part de l’énergie discursive d’un philosophe tient à ce qu’il se défend. Il défend ses points de vue, attaque ceux qui l’attaquent et surtout, construit sans relâche une machine de guerre au service de sa volonté de puissance. Le ridicule, qui devrait être patent, mais qu’une hypnose généralisée nous empêche de voir, est que rien n’est défendu au fond que la petitesse d’un moi. Il y eut de grandes philosophies – il y en a peut-être toujours – parce qu’il y eut des étroitesses délibérées, des volontés maniaques d’imposer le point de vue restreint et appauvri d’un seul. La réussite d’une pensée, son passage à la postérité, n’a jamais consisté – ou alors rarement – à penser amplement, diversement, contradictoirement, pluriellement, mais à penser à partir de soi seul, et donc dans une étroitesse de vues a priori.

 

PERRICHON-9782253040934.jpg


   La condition sur laquelle toute philosophie s’est bâtie jusqu’ici, est bien exposée dans la pièce de Labiche : Le voyage de Monsieur Perrichon. Je rappelle quelques éléments de l’intrigue. Perrichon, petit patron enrichi dans la carrosserie, se retire des affaires et entreprend un voyage touristique en Suisse, accompagné de sa femme et de sa fille. Au début de la pièce, il est à la gare de Lyon, empêtré dans les valises, tourmenté par tous les détails triviaux et exaspérants du voyage. Mais on comprend vite qu’une affection bizarre le frappe. Comme sa femme le lui fait remarquer, il « fait des phrases ». Il est sous le coup d’une intense effervescence intellectuelle. Exprimer ses pensées, qu’il expérimente comme sublimes, est soudain devenu pour lui primordial. Il achète à sa fille un cahier, où il prétendra lui dicter ses « impressions ». Il présente toutefois la chose d’une manière bien paradoxale. Sur une page du carnet, la jeune fille devra tenir les comptes du voyage, sur l’autre il lui dictera ses impressions. Sur la page de gauche, Perrichon sera Perrichon, sur la page de droite… il sera Pascal. La seule pensée « élevée » qu’il finira par produire aura des accents pascaliens. Il ne l’écrit pas sur le carnet en question, mais sur le livre d’or de l’hôtel où les Perrichon séjournent : « Que l’homme est petit quand on le contemple du haut de la mer de Glace » Il se trompe d’ailleurs, écrivant « mère » au lieu de « mer », ce qui va l’entraîner dans une très fâcheuse aventure, mais c’est peut-être une autre histoire. Peut-être…

   Notre histoire à nous est en tout cas celle de l’étrange croissance du moi de Perrichon. Il ne s’agit pas exactement d’excroissance. Ce dont il souffre, ce n’est pas seulement d’hypertrophie du moi. C’est plus intéressant, ou plus grave. C’est le sentiment d’un moi devenu hautement intéressant et, à ce titre, en droit de dicter aux autres des pensées, des impressions. Si nous rions du bonhomme, c’est que nous voyons bien que, derrière le Perrichon sublime et ses pensées élevées, se tient tout bonnement… Perrichon. Cela, nous n’arrivons pas à le voir en ce qui concerne les philosophes et plus généralement les « intellectuels », parce que tout simplement nous sommes intoxiqués. Peter Sloterdijk revendiquait pour le philosophe une « intoxication volontaire », condition pour une auto-immunité qui caractériserait selon lui le penseur pourvoyeur de vérité. Mais Sloterdijk n’est lui-même possible, comme figure de penseur postmoderne, décalé, subversif etc., que sur la base d’une intox bien plus profonde que celle qu’il croit déceler dans les phénomènes de culture. C’est l’intox de la philosophie elle-même, qui devient aujourd’hui plus virulente que jamais.

   D’innombrables gens nous refilent gravement une came qui se nomme « philosophie ». À quoi se ramène-t-elle, quel est son effet général ? On pourrait le nommer "effet Perrichon". C’est l’idée que certains seraient pourvoyeurs de pensées intéressantes, d’évaluations originales, d’opinions au dessus du commun. Il s’agit d’intox pour une très simple raison : nous avons tous exactement la même capacité de penser, c'est-à-dire que nous sommes tous également nuls, ou quasi nuls, dans ce domaine. Si certains croient pouvoir dicter gravement leurs pensées, c’est par un droit dont ils ne s’expliquent jamais et que sans doute ils n’oseraient jamais revendiquer ouvertement. C’est le droit d’un moi plus intéressant en soi que celui du commun des mortels.

   Seule l’idée que l’on dispose d’un moi exceptionnel, un moi-miracle, peut pousser certains à cette étrangeté : communiquer avec importance aux autres leurs pensées. Dans le fond, on ne devrait jamais communiquer ses pensées qu’avec méfiance, désenchantement et, surtout, surtout, bonne dose de dérision. Pourquoi ? Parce qu’il n’y a aucun miracle possible qui puisse cacher le Perrichon que nous sommes tous.

   Il faudrait arriver à exposer enfin la genèse de la philosophie – de cette philosophie en tout cas qui continue de nous empoisonner. Les philosophes ont prétendu détenir le secret de la genèse des pensées vraies (ou « authentiques » ou « intéressantes » ou tout ce que l’on veut dans l’ordre du marketing intellectuel). Mais nous ne disposons toujours pas d’une genèse de l’acte philosophique habituel lui-même. Je ne prétends pas la fournir toute faite, mais au moins la suggérer.

   La philosophie n’a été jusqu’ici possible que sur la base d’une auto-intoxication de certains esprits. La toxine, le virus, la drogue, c’est l’idée d’un moi exceptionnel. Être hors du commun, voilà l’hallucination de base qui a produit jusqu’ici de la pensée philosophique. La communication cérémonieuse des pensées philosophiques, dans des livres, des discours publics, n’a pu être possible qu’en vertu du sentiment aigu de parcourir, en discourant, un moi éclatant de différence, une subjectivité à nulle autre pareille. Mais alors, voyez le paradoxe : le discours qui se dicte est autiste, la parole adressée à autrui est un soliloque. Cela tient, cela marche, malgré le violent paradoxe, par un effet d’anesthésie intellectuelle où nous sommes plongés devant quiconque a réussi à gagner l’étiquette d’« intellectuel ». Perrichon, nous en rions, l’intellectuel de service nous l’écoutons, tous sens excités, stimulés – c’est-à-dire profondément éteints.

   Nous vivons un long crépuscule de la pensée, dont aucune modernité n’a même cherché à nous tirer. C’est l’idée, qui est accablante – mais qui continue à être massivement excitante, universel opium des masses – que penser c’est suivre des cheminements excessivement particuliers, des sentiers que nous n’avons pas tracés et qui se trouvent être là : les pages, les discours, les mots maîtres, les slogans de penseurs. Comment est-ce possible ? Comment cet universel esclavage de la pensée peut-il encore nous stimuler ? C’est triste à dire, mais la seule explication est celle de notre dépendance : nous ne pouvons plus nous en passer de cette image de la pensée, aussi nocive, aussi malsaine soit-elle. C’est que nous y trouvons bien quelque aliment apaisant, aussi toxique soit-il. Sans doute cette idée, qui transparaît, sans être jamais explicitée pour elle-même : celle d’un moi intéressant. Si nous n’avons aucune expérience d’un moi intéressant, nous en goûtons au moins la vague saveur ici ou là.       

Partager cet article

Repost 0
Published by Jean Tellez
commenter cet article

commentaires