L'usage du tamis en philosophie, extrait, à paraître en mars 2010
Dans une rue d’Athènes, Socrate aborde Alcibiade. Le jeune homme n’a pas encore vingt ans. Il s’apprête à commencer une carrière politique qui pourrait bien le conduire très haut et
très loin. Il est issu des plus puissantes familles de la cité et semble doué d’évidentes capacités de chef. Socrate, depuis longtemps, le suit à distance, silencieux, perdu dans la foule de ses
admirateurs et amants. Pourquoi le suit-il ainsi ? Pour de mystérieuses raisons, comme le montrera la suite de cette histoire. Mais Socrate suit aussi Alcibiade comme son ombre pour une
raison claire et toute naturelle : il l’aime.
Qui est ce Socrate ? D’origine modeste, sans fortune, affublé d’un physique ingrat, toujours pieds nus, vêtu d’un vieux manteau, il n’en fascine pas moins nombre de ceux qui l’approchent. Il en inquiète aussi beaucoup d’autres. Quelques admirateurs et amants le suivent enthousiastes – sans doute moins nombreux que ceux d’Alcibiade. Pourquoi fascine-t-il ? Pourquoi inquiète-t-il ? Si l’on pouvait tout de suite répondre à ces questions, on aurait éclairé l’origine de la philosophie. Car Socrate est le personnage clé de toute l’histoire de la philosophie. Une aventure intellectuelle extraordinaire commence avec lui.
Cette aventure n’est pas achevée aujourd’hui, elle demeure riche de potentialités comme aux premiers jours. Pour en retrouver l’esprit, pour nous laisser emporter à nouveau, il suffirait de retrouver les pensées que Socrate exprimait. Cela permettrait de saisir, en une vision directe, ce qu’est une philosophie. On verrait chacune naître d’un terreau originel. On en comprendrait les virtualités ; on verrait que l’aventure philosophique ne fait que commencer.
Mais peut-on retrouver les pensées de Socrate ? On pourrait juger la tâche est désespérée. L’homme n’a pas laissé d’écrits. En outre, les témoignages assez nombreux que nous avons sur lui ne s’accordent guère. Nous disposons toutefois d’un témoignage capital. Platon nous a transmis plusieurs magnifiques portraits de Socrate. Il a mis dans sa bouche d’innombrables propos, certains d’une grande banalité, d’autres obscurs, d’autres éblouissants. Son œuvre a toutes les chances – nous nous en convaincrons progressivement – d’être la meilleure des sources.
Allons-nous prendre pour argent comptant tout ce que Platon rapporte de Socrate, tous les propos qu’il lui prête ? Évidemment, non. L’auteur de la République n’a sans doute jamais cherché à livrer un témoignage complet et transparent sur celui qui fut l’initiateur et l’inspirateur de son œuvre. Par ailleurs de très nombreux indices du plus haut intérêt sont dispersés dans l’ensemble de cet œuvre. Ils suggèrent que Platon n’a pas reçu de son aîné un enseignement à proprement parler. Ce qu’ils laissent voir est plutôt un choc. Socrate apparaît comme quelqu’un qui a profondément déstabilisé le jeune homme qu’était Platon. Cette déstabilisation a pu être angoissante, elle a été aussi enivrante. Le rapport entre les deux hommes n’est donc pas celui de maître à disciple. Un maître conforte, rassure, transmet des certitudes, il ne fait pas perdre la tête.
De quelle façon transmet-on la figure et les propos de quelqu’un qui déstabilise, traumatise et, dans le même temps, émerveille ? Notons qu’il sera très difficile d’être fidèle, très délicat d’être objectif. On donnera sans cesse à voir son trouble, on revivra toujours à nouveau son malaise. Les aspects enivrants et fascinants étant eux-mêmes déstabilisateurs ne sont pas plus faciles à dévoiler. Comment, donc, transmet-on l’héritage que l’on a reçu dans de telles conditions ? Sans aucun doute en le recréant, en le soumettant à une réélaboration, en faisant une œuvre littéraire ou artistique… L’intérêt de cette option est double : on cache en partie son trouble toujours prêt à renaître, et on le transforme en force créatrice. Ajoutons qu’il est impossible de ne pas laisser voir une pensée qu’on veut cacher. Des éclats, des fragments reviennent sans cesse à la surface. Une œuvre qui se construit sur de telles bases devient un terrain à prospecter… une aubaine pour les chercheurs d’or.
Il se trouve que nous serons vite convaincus, pour peu que nous aventurions dans la lecture de Platon, de l’aspect de terrain à prospecter qu’offre la totalité de son œuvre. De très nombreux passages donnent l’impression d’une recherche harassante. Par moments cette recherche se perd dans des détails fastidieux, à d’autres moments, elle n’aboutit à rien de clair. Elle procure cette exaspération particulière du chercheur d’or qui ne trouve pas de pépites là où tout paraissait en indiquer la présence. Mais voilà, soudainement le texte s’ouvre, des idées brillantes, des images au charme étrange surgissent, comme cette « allégorie de la caverne », au beau milieu du long et tortueux livre qu’est la République. La forme de dialogue qu’ont toutes les œuvres de Platon explique en partie cette singularité. Un dialogue réserve en effet toujours des surprises. La prise de parole soudaine d’un interlocuteur, l’idée éveillée chez quelqu’un par une remarque incidente, la gêne que l’on peut montrer à répondre à une question ou, au contraire, la soudaine inspiration qui gagne, tout cela fait que le dialogue est fort apte à faire surgir des trouvailles inattendues.
| Décembre 2009 | ||||||||||
| L | M | M | J | V | S | D | ||||
| 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | |||||
| 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | ||||
| 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | ||||
| 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | ||||
| 28 | 29 | 30 | 31 | |||||||
|
||||||||||
Commentaires