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6 octobre 2012 6 06 /10 /octobre /2012 09:08

    Je voudrais dire quelques mots sur la drogue philosophique. Pour commencer, elle existe bien. Accoler drogue et philosophie, ce n'est pas une provocation. Des gens, au moins depuis Socrate et Platon, consomment un philtre, une boisson, et le font à l'insu de tous (ils se nomment par exemple Descartes, Kant...). Ils boivent à l'insu même - et cela est vraiment troublant - des instances chargées de surveiller l'acte de pensée philosophique, de le fouiller en ses structures les plus cachées. Ces instances, précisons-le quand même, sont elles-mêmes philosophiques. Le fait est à nouveau déconcertant : les philosophes développent tous de puissants moyens d'analyse et de diagnostic de leur propre acte philosophique (le faisant d'ailleurs passer pour un acte général, qui pourrait être le vôtre ou le mien, mais c'est une autre question). Jamais pourtant ils ne mettent au jour la source narcotique de leur pensée. Nous devons donc admettre que la philosophie, telle qu'elle se pratique depuis Platon, est en violente contradiction avec elle-même. Elle est une recherche de vérité, une volonté de lever les interdits qui pèsent sur la réflexion, une volonté d'aller à la source, au plus originaire de nos pensées. Pourtant, elle bloque toujours sur le dernier pas à faire : faire la lumière sur elle-même. Sans doute l'acte philosophique est-il analogue à un processus d'auto-analyse (voyez les Médiations de Descartes), qui bloque sur les limites mêmes d'une auto-analyse. A un moment ou à un autre, une analyse du sujet par lui-même atteint son mur de Planck.

   "Drogue" n'est pas à prendre ici en un sens métaphorique. C'est de la substance, de la bonne. C'est à goûter, à boire, à savourer, voire à s'injecter. C'est du banquet originaire. Il n'est pas sans conséquence que l'une des oeuvres fondatrices de la philosophie se nomme "Banquet". De même, l'un de ses textes exemplaires, le mythe central du Phèdre, décrit l'acte philosophique comme la consommation, en un lieu céleste, d'une ambroisie, d'un nectar. On pourrait aussi rappeler qu'Aristote qualifie la contemplation philosophique par sa saveur non pareille : "la contemplation est ce qu'il a de plus délicieux (hèdiston) et de plus relevé (ariston)" (Métaphysique, Lambda, 1072b). On pourrait enfin s'arrêter sur ces quelques mots de Schopenhauer : "La connaissance pure, débarrassée et affranchie de toute volonté, constitue quelque chose d'éminemment délectable" (Le Monde comme volonté et comme représentation, PUF, "Quadrige", p. 258). Mais tout ceci n'est que suggestions, traces d'un inavoué originaire. Elles nous incitent à remplacer le fameux et obscur "impensé" des philosophes par un très clair et très parlant "inavoué".

   C'est un secret gardé d'une certaine nature. Il ne tient pas exactement à une dissimulation, mais à une fidélité au geste platonicien de fondation de la philosophie. Platon a occulté "les transports bachiques produits par la philosophie" (Le Banquet, 218b). Il l'a fait d'une manière que les psychanalystes connaissent bien : en exposant les discours philosophiques aux retours incessants de ce qu'ils refoulent. Ces retours expliquent des accidents symptomatiques dans toutes les philosophies. Elles sont toutes tourmentées, du fait d'hériter d'un mode discours construit sur le secret. Globalement, nous pouvons esquisser ainsi l'ensemble des tourments dont souffre toute philosophie : elle cherche toujours à dire ce qu'il lui faut impérativement taire (sa source narcotique, la nature addictive de ses possibilités).

   Quelle est donc la drogue? Elle est un produit d'une grande simplicité. Et toutefois, il faut un peu de subtilité pour le décrire et en montrer la nature de stupéfiant. La drogue est le moi. Ce n'est pas le moi dicible, bien entendu. Ce n'est pas l'instance qui dit "Je", ni le noyau de notre identité sociale. Ce n'est d'ailleurs pas non plus le moi "indicible", "ineffable" etc., qui n'est que l'envers d'un moi "dicible", comme le mot l'indique d'ailleurs : "in-dicible". Un moi "indicible" est par définition dicible, sinon serais-je en train de vous en parler?

   Pour comprendre la nature du stupéfiant philosophique, il faut s'évader de tels couples conceptuels : pensé / impensé, dicible / indicible etc.  Le moi narcotique est la ligne propre du moi, le trait que dessine un moi dans le monde. Cette ligne ne se trace pas du fait d'événements (par exemple des rencontres, des incidents divers qui me forgent une personnalité), mais par l'effet d'une pensée. C'est la pensée que j'existe.

   Il est en effet une pensée qui dessine, et ce fait mériterait à lui seul une très grande attention. Prenant en compte mon existence, je vois immédiatement se graver un trait à même l'être, tout aussi auguste et parménidien que cet être soit. Ce tracé dans l'être est bien plus puissant, fait bien plus "différence" que tout autre singularité que je pourrais revendiquer par ailleurs.

   Ce phénomène de la marque laissée dans les choses par mon existence est le phénomène premier qui fait naître la philosophie. Il permet de dérouler un fil depuis le "Connais-toi toi-même" socratique jusqu'à la "différence ontologique" heideggérienne. Dans les deux cas, le message philosophique est le même. Socrate : "Connais ta différence d'avec l'étant". Heidegger : "la différence ontologique est ta différence". Attention toutefois à ne pas perdre de vue l'aspect totalement solipsiste de la situation. Si message, il y a, il est adressé à un seul. Replaçons-nous chez Platon. C'est, par exemple, à Alcibiade seul, qu'est adressé le message : "Connais-toi toi-même". Dans le cas de Heidegger, à qui est-il adressé? Il ne peut l'être, cela va de soi, qu'à Heidegger seul. Ce propos pourrait se généraliser. Une philosophie est toujours, en son fond, une adresse à soi, à soi seul. Je dis bien en son fond, en ce qui l'inspire au plus profond, en ce qu'elle goûte dans le plus grand des secrets. Que cette adresse à soi seul, soit aussi le plus puissant moyen qui nous soit donné pour nous adresser à d'autres, c'est un autre problème, que nous laissons de côté.

   Cela ne suffit certes pas à établir la nature de stupéfiant du moi, comme pur tracé dans l'être. Pourtant, cela est possible. Ce sont même des choses assez évidentes et familières qui montent à la surface, dès que l'on tombe sur une telle idée. Dans le fond, tout le monde sait que le moi est une drogue, même si c'est la dernière chose qu'il nous viendrait à l'esprit de dire. Pourtant Walter Benjamin est arrivé à le dire : "cette drogue la plus terrible de toutes, - nous-mêmes - que nous absorbons dans la solitude" (Oeuvres II, Gallimard).

   Pourquoi le moi est-il une drogue "terrible"? Tout Nietzsche, et tous les penseurs qui ont suivi sa trace (comme Heidegger ou Deleuze) tentent de répondre à cette question. Ce n'est pas notre sujet aujourd'hui. Nous voudrions juste que ne soit pas occulté l'essentiel : la drogue philosophique est surtout terriblement bonne. Dans une prochaine note, nous nous en expliquerons.

 

   La Philosophie comme drogue, 132 p., 9,90 euros, Germina, paraît le 31 octobre.

      

 

 

 

 

 


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Published by Jean Tellez
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