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5 janvier 2011 3 05 /01 /janvier /2011 18:17

   Kant n’a pas prévu que j’existerais, c’est là sa faiblesse (et ce qui m’intéresse donc dans le kantisme). J’ai peut-être l’air de plaisanter. En fait, je voudrais insister sur une propriété des textes philosophiques dont les philosophes ne semblent jamais assez conscients. Ils ne songent pas que leurs systèmes sont ouverts à l’intrusion, qu’un genre de sauvageon, de caillera peut se mettre en tête de les lire. Les penseurs sont des Michaël Youn. Sur leur Twitter, ils postent des clichés de leurs belles demeures (leurs systèmes philosophiques, où ils habitent) ; ils ne réalisent pas qu’ils incitent des malappris à les visiter par effraction. Décrivons cette intrusion avec soin pour comprendre qu’elle n’est pas banale.

   Kant n’a pu tenir aucun discours sans se soumettre à la condition que nous venons de signaler pour tout discours (cf note précédente) : y dessiner un lieu ou un point, une place qui s’appelle sujet. La philosophie est du discours en un sens très pur et très fort, car une subjectivité (disons quelqu’un ou quelque chose qui pense) se creuse toujours très visiblement en elle. C’est pourquoi elle commence avec Platon, qui place des doctrines dans la bouche de Socrate. La manière de penser inventée par Platon (qui se nomme « philosophie ») introduit des discours en même temps que celui qui les tient (Socrate). Elle donne d’ailleurs à ce dernier une vie surabondante, une sorte d’excès par rapport aux discours tenus. La condition qui permet le discours (un sujet) écrase ainsi les discours tenus.

   Les philosophes se sont toujours pliés à cette règle posée par Platon : produire des doctrines aptes à l’incrustation, à l’insertion d’un sujet. Cela peut prendre (rarement, il est vrai) la forme très concrète d’une apparition du philosophe lui-même dans sa philosophie : ainsi Descartes dans le Discours de la méthode ou dans les Méditations métaphysiques. Quelquefois le philosophe utilise un pseudo, comme Berkeley dans les trois Dialogues entre Hylas et Philonous, ou comme Fichte qui, dans La destination de l’homme, s’introduit subrepticement sous le nom de « L’Esprit ». Le plus souvent les philosophes ménagent dans leur philosophie des espaces neutres de subjectivité : ils ont l’air de décrire objectivement le sujet humain et ses facultés ; en fait, ils creusent l’espace du sujet même qui produit leur philosophie (c'est-à-dire eux-mêmes).

   Pour en revenir à Kant, « l’aperception transcendantale » (ou « pure » ou « originaire »), c’est un bon point de vue (nullement le seul) où se placer pour avoir sous les yeux une bonne partie de la Critique de la raison pure et la voir comme Kant la voyait : l’équivalent des belvédères et des tables d’orientation des circuits touristiques. Ce que Kant n’a pu prévoir, en tout cas, c’est que je passerais par là, monterais le sentier qui mène au belvédère.

   Peu importe que vous ne sachiez pas exactement ce qu’est « l’aperception transcendantale » (ou la « raison pratique » du même, ou la « connaissance du troisième genre » chez Spinoza, ou le « savoir absolu » chez Hegel…). Il suffit de savoir que vous pouvez vous y glisser, tâcher de sentir ce qu’on y sent, vous faire une idée de ce qu’on y voit… Je peux, vous pouvez vous incruster sans gêne chez un philosophe, essayer son chapeau, ses manteaux, son fauteuil de bureau, son transat sur la terrasse, écouter ses CD, feuilleter ses livres et ses revues. Si on le fait avec un minimum de mauvais esprit (normal chez un voyou), on découvre quelque chose d’intéressant : on se dit : « Non, non ce n’est pas ça… Je ne vois pas les choses tout à fait comme ça ». Elle est assez extraordinaire cette faculté de n’être jamais tout à fait convaincu par le plus formidable des philosophes. Il est pourtant évident que ces esprits dépassent le commun, ils brassent, embrassent, jaugent, déduisent comme peu d’intelligences le font !

   Comment cela est-il possible ? Il y a une première raison toute externe. Les philosophes sont des architectes qui proposent une maison sur plan ou des entrepreneurs immobiliers qui font visiter des appartements. Il est impossible que l’on soit convaincu par tout : on peut trouver le lieu génial, mais on jugera les placards trop petits, la vue horrible, la déco à refaire. La raison interne est beaucoup plus intéressante. Chaque humain est un existant. Un existant est quelque chose de génial. Pour beaucoup de raisons ; en particulier parce qu’il ne s’inscrit jamais tout à fait dans aucun modèle. Il est sans précédent, sans règle, sans discipline ontologique (un existant, ça ne se range pas quelque part dans l’être).

   Que se passe-t-il en cette manière d’intrusion qu’est la lecture d’une philosophie ? On découvre que l’habit du sujet proposé par les philosophes ne convient jamais tout à fait à l’existant que je suis. C’est d’ailleurs la faiblesse de toute conception philosophique du sujet : elle ne tient jamais compte du sens particulier que revêt à mes yeux ma propre existence, c'est-à-dire de ma propre manière de me tenir pour un sujet (et il en est pourtant de raffinées, spacieuses, tortueuses ; des classiques, des modernes, des postmodernes, des révolutionnaires, des réactionnaires, des grandiloquentes, des étranges…). Cette faiblesse de toute philosophie est d’ailleurs ce qui la rend reproductible. Malebranche, Leibniz, Spinoza sont des lecteurs voyous de Descartes, comme Fichte, Schelling, Jacobi l’ont été de Kant, comme Marx et d’autres l’ont été de Hegel… Être un lecteur voyou, ce n’est nullement être un lecteur superficiel ; c’est être un lecteur scrupuleux et attentif, intéressé mais jamais d’accord, captivé mais chipoteur, bien installé dans ce qu’il lit et pourtant mal à l’aise. Le pivot qui fait sortir les philosophes du système où ils ont séjourné pour en bâtir un autre est d’être des existants (c'est-à-dire des êtres mal à l’aise dans tout système, quel qu’il soit). Tout philosophe se voit ainsi obligé de recommencer la philosophie : puisque toute la pensée qui les a précédés n’a pas tenu compte de leur existence, elle est déjà morte, elle est à refaire sur de toutes autres bases.

   Comme le dit Badiou : « Le meilleur moyen de dire : Je suis un philosophe nouveau est probablement de dire : la philosophie est finie, la philosophie est morte. Donc je propose que commence avec moi quelque chose d’entièrement nouveau. » Non plus « la vieille philosophie, mais la nouvelle philosophie, qui, par un hasard remarquable, se trouve être la mienne » (La relation énigmatique entre philosophie et politique, Germina, à paraître le 19 janvier 2011) (à suivre).

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Published by Tellez
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