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16 janvier 2011 7 16 /01 /janvier /2011 18:56

   Quand la philosophie devient-elle un narcotique ? Quand des gens se mettent à consommer des expériences subjectives philosophiques et en deviennent dépendants (ils ne consomment plus d’autres subjectivités de ce type, ils n’essaient pas du Bergson parce qu’ils ne jurent que par la came heideggérienne, ils n’arrivent même plus à réaliser que la consommation de philosophie est une erreur sur la philosophie...). 

   Décrivons précisément le mode de consommation que nous trouvons ici. Mais rappelons auparavant quelques points acquis. Tout philosophe crée à l’intérieur de son système une ou des figures de sujet. Cela est sans exception. Une philosophie rigoureusement « impersonnelle » ou faite de pures « objectivités » assemblées est impossible. Disons-le autrement : une philosophie se présente toujours comme une construction de pensée habitable, on peut toujours venir y séjourner. Cela implique que moi, vous, pouvons nous décider à occuper la place ou les places que le penseur a aménagées.

   Il se trouve qu’il les a aménagées dans la logique de la propriété privée. Si la philosophie est universelle dans son discours, elle est strictement particulière dans son élaboration. D’où les difficultés, le côté ardu d’un texte philosophique. Les embûches dans la lecture sont des systèmes de sécurité, des moyens de protéger un domaine privé. Il n’est donc pas facile de se faufiler jusqu’à la place du penseur, pas plus que de s’introduire chez quelqu’un qui blinde sa porte et met des barreaux à ses fenêtres. C’est pour lui-même que le philosophe construit, pour se donner une demeure où penser. À la rigueur, et très exceptionnellement, il rêvera d’y introduire un ou des disciples et de leur faire essayer son fauteuil à penser.

   Il se trouve que peu de gens oseront l’intrusion. La très grande majorité de ceux qui s’intéressent à une philosophie se bornent à consommer les expériences subjectives décrites par le philosophe. Ils auront un rapport d’addiction à ces expériences. Il y a la même différence entre les premiers et les seconds qu’entre des cambrioleurs et des lecteurs de Gala, Vogue ou Paris Match, même s’il est clair que les cambrioleurs sérieux lisent ces magazines. Quelle est exactement cette différence ? Les cambrioleurs font réellement irruption dans les belles demeures qu’on entrevoit dans les reportages-photo.

   Le comte de, la présidente de, la star de télé sont saisis par l’objectif. L’un travaille à son bureau, sa bibliothèque nettement visible, un autre est enfoncé dans les canapés en cuir de son salon, sa moitié à ses côtés, un autre mijote une spécialité dans sa cuisine. Les lecteurs ordinaires savourent ces clichés comme des fragments de vie auxquels ils n’auront jamais d’accès direct. Le cambrioleur, lui, remarque une horloge Premier empire, des diamants au cou de Madame, des livres anciens dans les rayonnages, un bout de tableau au mur qui pourrait bien être un Picasso.

   Il se trouve qu’il y a un rapport aux philosophes qui est d’irruption dans leurs systèmes. Il n’est jamais mis en œuvre dans le sérail, ni chez les disciples ou fervents admirateurs : un « hégélien », un « heideggérien », un « deleuzien » se contentent de consommer les productions subjectives que l’on trouve chez Hegel, chez Heidegger, chez Deleuze. Ils peuvent connaître à la perfection les systèmes en question, sonder avec avidité chaque œuvre, chaque article et même chaque phrase de leur philosophe maître, ils garderont toujours un rapport d’extériorité. Ils ne verront jamais que produits à avaler dans les textes qu’ils décortiquent : ils n’oseront jamais l’effraction qui ferait d’eux des visiteurs. Ils seront sous l’effet des expériences subjectives que propose un philosophe.

   Ce faisant, ils ne passent pas entièrement à côté du contenu réel d’une philosophie. Ils deviennent des amateurs aptes à savourer de la subjectivité philosophique. Des amateurs toutefois au goût fixé à jamais (ce qui est le propre d’une dépendance). Un « deleuzien », par exemple, acclimatera à jamais ses jouissances, ses discours, son écriture à des expérimentations « deleuziennes » du monde : au « monde vibrant des singularités », des « multiplicités », des « densités », des « anomalités » des « chocs », des « rencontres », des « agencements de machines », des « espace de jeu », des « délires et errances schizophréniques », des « coupes », « torsions », « plis »… Il croira toujours entendre un même bruit fondamental : celui d’une « machine » deleuzienne produisant sans compter, où personne n’est aux commandes (pas même Deleuze bien entendu : le disciple prenant naïvement au mot Deleuze quand ce dernier se présente comme hors-jeu dans son propre œuvre).

   Il y a ici consommation (et addiction) parce qu’on savoure des productions subjectives comme de véritables produits ; ce faisant, on n’entre pas dans cette subjectivité, dans cet espace de sujet que Deleuze incruste dans ses textes (il est vrai qu’il le fait en protégeant et sécurisant les lieux). On ne pourrait y entrer que par irruption, ce qui implique une situation surprenante, profondément imprévisible. On ne pourrait entrer véritablement dans Deleuze (ou dans Hegel, dans Heidegger…) que par un acte de recommencement de leur système, donc en arrivant, en se présentant, en surgissant soi-même à leur place… Si un deleuzien n’a aucune chance d’entrer dans Deleuze, c’est qu’il se borne à le reprendre (à se familiariser avec ses innombrables trouvailles, à les réutiliser ou à les décrire minutieusement, sans saisir le secret de l’invention philosophique deleuzienne).

   Entre l’œuvre d’un philosophe et celle d’un disciple ou commentateur, il y a la même différence qu’entre un film à succès et la suite de ce film, celle que l’on s’ingénie à faire pour tenter de prolonger et d’exploiter commercialement le succès. Ainsi Mafia blues, le film d’Harold Ramis de 1999. Robert de Niro est Paul Vitti, grand patron de la mafia new-yorkaise. Il débarque un jour chez le docteur Ben Sobel (interprété par Billy Crystal). Il exige d’être guéri des angoisses qui l’entravent dans ses responsabilités de parrain ; depuis quelque temps il n’arrive plus à cogner quiconque ni à appuyer sur la détente d’une arme à feu. Le psychiatre ne soignait jusque là que des patients aux névroses désespérément ennuyeuses. Tout change évidemment avec cette spectaculaire arrivée. Le film est fait de gags irrésistibles et de situations réellement nouvelles dans le genre aussi bien de la comédie de mœurs que du film de gangsters.

   Nous avons là l’équivalent des trouvailles dans une philosophie. De même que le film « repense » la figure ultra-classique du parrain, une philosophie « repense » le sujet, mais aussi l’être, le sens, la vie, la mort, autant de choses que l’on croit convenablement balisées et codées, en sens et non-sens, à force de voir se succéder les philosophies. La machinerie de gags et de réparties savoureuses du film est l’exact analogue de la machine deleuzienne (ou hégélienne, heideggérienne...). Dans les deux cas il y a production de subjectivité détonante et captivante (de visions du monde inattendues, inclassables, rebelles, anarchiques…). On sait que Mafia blues a eu une suite en 2002 : Mafia blues 2, la rechute. C’est peu dire que le charme n’est plus là. Pourquoi ? On sent que la recherche de gags, de bons mots, de situations inouïes est désormais l’objectif en soi. Pour tenter de demeurer dans la magie du premier volet, le second volet joue sur la surabondance, l’outrance, l’obsession de la trouvaille : le parrain de la mafia doit maintenant chanter des airs de West Side Story et danser sur les tables d’une prison (et il n’arrive même plus à faire rire).

   Le cœur de ce qui faisait l’invention de Mafia blues est perdu. Il tenait à l’arrivée inopinée d’un parrain de la mafia là où personne n’aurait pu l’attendre. Dans le pouvoir d’invention d’une philosophie, il se passe exactement la même chose. Le génie d’invention deleuzien tient à l’arrivée de quelqu’un, Deleuze, dans le champ hyper-balisé de l’empirisme humien, du kantisme, du bergsonisme, du nietzschéisme… La nouveauté est impossible à estimer raisonnablement, car elle est absolue. Elle est absolue parce qu’elle découle d’une existence. Un être humain, quand il décide d’user de son existence, peut faire une irruption surprenante dans tout ce qui a été pensé jusqu’à lui, bousculer les codes, malmener génialement les systèmes… Il lui suffit pour cela de repenser radicalement la figure et le concept du sujet. Ce n’est jamais une affaire bouclé, et ce ne le sera jamais, que d’être un sujet. Le choc même d’exister exige de reprendre à zéro le sens de l’être-sujet (comme de l’être tout court, du monde, de la mort…)

   Mais que se passe-t-il dans le second volet de cet acte absolu, dans l’interprétation, l’explication, le commentaire que font les « x-iens » (deleuziens etc.) ? On s’arrête aux effets de ce que produit de génial l’insertion au monde d’un existant. On consomme des effets subjectifs géniaux, on ne remonte pas à la cause géniale, laquelle se ramène toujours à la stupéfaction d’être, d’être là, de débarquer. Le film de Jean-Marie Poiré, Les Visiteurs, offre un autre exemple de succès formidable et de suite ratée. Dans le deuxième volet, le visiteur du Moyen-âge, Godefroy de Montmirail, revient une seconde fois en 1992 auprès de sa descendance. L’effet génial est perdu : pas plus qu’on ne peut naître deux fois (malgré tous les fantasmes du rebirth), on ne peut reproduire l’effet génial d’une arrivée inopinée et fracassante. Jacquouille la Fripouille, de son côté, n’est plus l’être de pur génie comique qu’il était dans le premier volet ; il ne crée plus des gags jaillissant d’une situation géniale, il les produit maintenant en fonction d’un modèle : le Jacquouille premier, originaire qu’il était dans le premier film.

   Comparez soigneusement les deux Jacquouille. Ils se ressemblent beaucoup et pourtant ils diffèrent « de toute l’étendue du ciel » comme dit Spinoza. L’un est un effet illuminé par une cause miraculeuse (son apparition au XXe siècle), l’autre est un pur effet marchand, une redondance laborieuse. Il suffit au premier de paraître pour déclencher le rire, le second doit en faire des tonnes et n’arrive même plus à faire rire. C’est exactement la différence entre le philosophe et le philosophant, entre le maître inspiré et le disciple fervent, entre le fabricant de substance et le camé. Le premier produit, le second reproduit. Le premier creuse dans l’être une subjectivité, le second se contente de consommer les génialités subjectives produites. (à suivre) 

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Published by Tellez
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