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  • : LA PHILOSOPHIE CHEZ GERMINA
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1 janvier 2013 2 01 /01 /janvier /2013 11:24

-Le-Lys-Dans-La-Vallee-.jpg

 

   Questionner est une belle possibilité. À double titre : par son ampleur et par l’ingéniosité qu’elle peut montrer. Parlons de l’ampleur. Pour la saisir, il faut songer à tous les actes, toutes les attitudes qui pourraient se ramener à une question. Il peut être banal de dire qu’un regard, une attitude « interrogent ». Mais tant d’autres choses peuvent interroger. Des pas, par exemple. Je ne sais pas ce qu’il y a au bout de ce sentier, je l’interroge en m’y engageant, ma marche formule ma question.

   Nos pouvoirs techniques, intellectuels commencent là : quelques gestes posés comme question au monde ou à la nature. Ainsi pour l’élaboration d’un art du feu. Nos ancêtres ont dû se mettre à interroger anxieusement leurs silex : « voulez-vous aujourd’hui me donner cette merveille, le feu ? » La réponse « oui » était le jaillissement de la flamme.

   Il est une autre possibilité à considérer avec soin : notre capacité à recevoir des réponses. On croit trop qu’il s’agit de la même, que l’art d’interroger serait aussi l’art de trouver. Or, ce n’est nullement le cas. Nous avons là deux possibilités différentes et, quasiment, exclusives l’une de l’autre. On peut déjà le sentir dans la situation suivante. Je pose une question à quelqu’un. Il me répond : « Je vais te répondre mais, d’abord, es-tu prêt à entendre la réponse ? » Comme si interroger et recevoir la réponse étaient bien deux dispositions exclusives.

   L’explication de ce fait est assez simple. Les mots, les gestes qui demandent sont une action, le résultat éventuel – la réponse – est une passion (en son vieux sens de passivité, mais aussi en son sens courant, nous le verrons bientôt). On notera ainsi qu’une réponse nous affecte. Elle laisse en nous une marque, une empreinte. Sa matière n’est pas exactement faite de concepts que nous aurions à démêler, mais plutôt d’une impression où il s’agit de retrouver – l’opération peut être difficile – ce qui répond exactement à notre demande. Une réponse peut nous déborder, elle peut submerger, bousculer les concepts mis en place pour la recevoir. Si elle peut être éclairante, elle ne saurait jamais nous satisfaire vraiment.

   Je peux dire à quelqu’un « je t’aime ». Dans la plupart des cas, c’est une question : « M’aimes-tu aussi ? ». Les mots reçus en retour : « Je t’aime, moi aussi », peuvent m’affecter d’allégresse, mais ne sauraient me combler. Ce que j’attendais, un peu absurdement, ce n’était pas de recevoir une réponse, mais de savoir vraiment. M’aime-t-elle vraiment ? La question reste entière.

   Tout cela aide à comprendre la nature des questions philosophiques. Contrairement à ce que beaucoup croient, ce ne sont pas des questions « sans réponse ». C’est exactement le contraire. Ce sont des questions au sens le plus simple et le plus fondamental. Comme les gestes qui déclenchent le feu, elles cherchent à provoquer de la réponse. Prenons la question « Dieu existe-t-il ? ». Dans quelle mesure cette question sera-t-elle vraiment philosophique ? Il suffit d’examiner avec soin comment Descartes, par exemple, procède dans ses Méditations métaphysiques. On y trouve, certes, des raisonnements que Descartes met en œuvre, lesquels aboutissement à « démontrer » l’existence de Dieu. La réponse « Dieu existe » paraît donc produite par la seule force de la raison. Elle ne paraît pas reçue, de la manière que nous venons de décrire. Pourtant rien n’est plus faux. Cette preuve de l’existence de Dieu est produite par quelque chose qui a répondu à Descartes. Qu’est-ce ? L’idée d’infini, présente, en une marque, en une empreinte au fond de son esprit.

  Tout se passe si l’on veut ainsi. Je pose la question : « Dieu existe-t-il ? » et l’idée d’infini répond : « Oui, et il t’a créé, puisque je suis en toi pour en témoigner, telle la marque de l’ouvrier sur son ouvrage » (je paraphrase Descartes). Autrement dit, la question philosophique se formule d’abord, puis cherche où la réponse se reçoit. Cela peut être d’ailleurs l’inverse, sans que rien ne soit modifié à cette relation question/réponse : je trouve en moi une marque, une impression (par exemple cette idée d’infini, si mal nommée « idée ») et je cherche à quelle importante question elle pourrait bien répondre.

   Cette relation permanente entre question posée et réponse reçue explique la structure intime de notre être au monde. D’une part, nous sommes plongés dans une attitude qui est structurellement questionnante (y compris lorsque nous n’interrogeons pas explicitement ou consciemment). Heidegger est donc tout à fait fondé à définir le Dasein (l’existant que nous sommes) comme un être toujours en butte à la question de son être. D’autre part, nous sommes en permanence affectés de réponses. Si nous affrontons la question du sens de notre être, nous sommes tout autant en butte à des réponses qui nous assaillent. C’est pourquoi Heidegger donne une telle importance, dans Être et temps à des notions comme la Befindlichkeit (le sentiment d’être là), l’angoisse, et l’être-pour-la-mort. D’une certaine façon, nous avons à nous débrouiller avec tout ce qui fond sur nous quand nous questionnons le sens de notre être. Et il ne s’agit pas vraiment d’idées, de concepts. Cela déborde plutôt le champ intellectuel.

   Ainsi les « réponses » sensées, ou que l’on croit telles, à des questions comme « la vie a-t-elle un sens ? » sont de pures inepties. Elles sont un bavardage inutile, car des réponses, dans ce domaine, nous n’avons pas à les trouver nous-mêmes. Elles nous affectent bien assez. Songez à la grande différance de notre mort. C’est le mot forgé par Derrida, mais je l’emploie ici pour dire l’impression, qui nous marque profondément, d’avoir à mourir (Derrida devait bien songer lui aussi à quelque chose comme ça). Ainsi, d’avoir à mourir, c’est l’une des réponses reçues à la question : « Quel sens a ma vie ? ». Évidement, ce n’est pas la seule.

   D’avoir à passer notre vie dans le choc permanent de réponses reçues, fait de notre existence une histoire, de notre temps une intrigue. C’est parce que nous recevons des réponses capitales, de la part du monde et des êtres qui nous entourent, que nous avons véritablement des choses passionnantes à vivre. Ainsi, imaginons : je fais quelque chose qui revient à poser une question à quelqu’un. Une bonne question. Entendons par là une question provocante, de celles qui veulent déclencher la réponse. Mon action me revient alors sous la forme d’une intrigue à vivre. C’est cela le point intéressant : la réponse est une intrigue où s’aventurer. J’y aurai des possibilités nouvelles, une nouvelle vigueur, une envie de vivre renouvelée – car le bout de cette histoire, dont je suis désormais affecté, je veux absolument le connaître.

1311560-Honoré de Balzac le Lys dans la vallée

 

   Dans Le Lys dans la vallée de Balzac, le tout jeune Félix, pris d’une soudaine inspiration, embrasse les épaules nues de Madame de Mortsauf, et ce sans aucun type de préliminaires. Pour décrire la réaction, laissons la parole à Balzac :

   Cette femme poussa un cri perçant, que la musique empêcha d’entendre ; elle se retourna, me vit et me dit : « Monsieur ? » Ah ! si elle avait dit : « Mon petit bonhomme, qu’est-ce qui vous prend donc ? » je l’aurais tuée peut-être ; mais à ce « monsieur ! » des larmes chaudes jaillirent de mes yeux. Je fus pétrifié par un regard animé d’une sainte colère, par une tête sublime couronnée d’un diadème de cheveux cendrés, en harmonie avec ce dos d’amour. Le pourpre de la pudeur offensée étincela sur son visage, que désarmait déjà le pardon de la femme qui comprend une frénésie quand elle en est le principe, et devine des adorations infinies dans les larmes du repentir.

   On ne peut apprécier toute la provocation du geste de Félix qu’en y voyant une question. Une question à la sublime Madame de Mortsauf, certes, mais aussi à sa propre vie à lui : « Vais-je enfin être heureux ? » Le roman de Balzac ne raconte rien d’autre, au fond, que le dépliement de cette réponse, il se borne à plonger le lecteur dans la profondeur de cette passion qui vient de s’ouvrir – jamais mieux nommée passivité qu’ici.

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Published by Jean Tellez
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commentaires

pierrot, vagabond des mots et des routes 25/05/2013 21:37


quel magnifique blogue philosophique que le vôtre:)))


 


LE RIEN, (wow-t=2.7K)
se nomme peut-être
BEAUTÉ DU MONDE


Dans le cadre d’un doctorat en phénoménologie
sur la question suivante:


SI UNE PERSONNE
PREND SOIN DE LA BEAUTÉ DU MONDE
SE PEUT-IL QUE LA BEAUTÉ DU MONDE
PRENNE SOIN DE CETTE PERSONNE?


permettez-moi de vous offrir une de mes chansons:


—-


DANS LA BEAUTE DU MONDE


dans la beauté du monde
dans la beauté du monde
je marcherai


deux âmes sioux m’inondent
deux âmes sioux m’inondent


dans votre beauté du monde
France et Jean-René
je marcherai


suis devenu


un arbre qui marche
parce qu’il relève ses racines


un doux vieillard
qui le soir délasse ses bottines


une belle jeune fille
qui r’trousse sa jupe
parce qu’elle dessine


le bout d’ses doigts
dans la rivière


dejà fini
l’été d’hier


reste le canot de Jean-René
les fruits de France et sa bonté


sur leur galerie
de Notre-Dame de Montaubant


je me prépare pour l’hiver
tel un enfant


car mes deux ames sioux
ont fait de moi
un arbre-fou


comme le canot de Jean-René
sur la rivière Batiscan


comme les fruits de sa belle France
de Notre-Dame de Montauban


je traverserai
l’éternité
en marchant
la neige et le vent


Pierrot
vagabond céleste
—–
http://www.enracontantpierrot.blogspot.com
http://www.reveursequitables.com


http://www.demers.qc.ca
chansons de pierrot
paroles et musique


monsieur 2.7k (roman phénoménologique)
http://www.reveursequitables.com,presse,(monsieur 2.7k)


sur youtube,
Simon Gauthier conteur video vagabond celeste


longue vie à votre blogue


Pierrot

Anthony LC 04/02/2013 14:17


Plus expéditif la Révolution des orbes célestes n'est pas une insurrection, ce que tu nommes comme telle révolution, pourtant c'est de cette première que découle l'emploi de révolution pour
désigner les insurrections populaire. Même le terme d'explosion (numérique) est métaphorique.

Jean Tellez 03/02/2013 12:46


Sur la "révolution numérique", je prends note de tes nombreux arguments. Ils sont tous éclairants. Le problème, à mes yeux, c'est le mot "révolution". Nos moyens de communication changent à toute
vitesse, et changent en toutes directions, prenant des voies divergentes. Il faudrait se contenter de parler d'explosion numérique. Qu'elle nous bouleverse, c'est évident. mais je ne vois aucun
sens là-dedans. En particulier rien qui puisse éveiller quelque espoir, comme l'a fait dans le passé le terme de "révolution". Mais de même, pourrait-on dire, l'explosion numérique, ne nous
menace plus de tout ce que les "révolutions" des siècles passés nous ont apporté d'horreur. Le problème de l'explosion numérique est bien qu'elle est totalement neutre, absurde si l'on veut et,
j'insiste sur ce point, sans aucun effet sur la pensée. L'idée de philosopher sur les nouveaux modes de communication, c'est un passe-temps assez innocent, d'où il ne sortira rien.


Quant aux sauts quantiques, si tu entends par là les fulgurances philosophiques, je te suis pour en noter l'importance. Mais là aussi, je vois un problème. En matière de fulgurance philosophique,
il y aurait un considérable travail à faire, qui est de reprendre le point de vue nietzschéeen de l'évaluation. A quoi bon des fulgurances, si elles sont catastrophques pour la vie, barbares? Je
dirai même : à quoi bon des fulgurances, si elle n'apportent rien à l'existence et aux problèmes de l'humanité. Ce n'est pas que je veuille à tout prix que la philosophie soit utile. Mais c'est
que je me dis de plus en plus qu'il faudrait s'entendre sur le bien-fondé, sur la valeur des intuitions philosophiques. Par exemple, ce n'est pas parce que j'ai tout à coup cette vision, cette
fulgurance que ma pensée se révélera positivement bonne. Un jour, j'essaierai de m'expliquer mieux là-dessus. Aujourd'hui je suis assez expéditif.

Anthony LC 24/01/2013 14:09


Plutôt m'a réponse que je t'avais écrite ne s'est pas inscrite ici, tu en trouveras une version détutoyée concernant ta demande de précision sur ce que pouvait être un "saut quantique" de la
pensée.

Anthony LC 24/01/2013 14:07


Ces réponse figurent (corrigée et amendée pour la dernière) sur mon blog.