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  • : LA PHILOSOPHIE CHEZ GERMINA
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11 novembre 2012 7 11 /11 /novembre /2012 13:41

 

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   On gagnerait beaucoup à voir dans la philosophie une comédie et dans le philosophe un personnage plutôt risible. Je vous vois venir. Quel coup bas ! Attaque dérisoire de la philosophie ! Attaque excessive, donc nulle… Je m’empresse de dire que je n’attaque pas la philosophie. Je voudrais montrer qu’on la comprend mieux en saisissant sa nature de comédie. On prendrait plus au sérieux le philosophe en voyant le personnage comique qu’il est. Réciproquement, quand on veut y voir un personnage grave, et quand on tient la philosophie pour une affaire excessivement sérieuse, on accentue les traits dérisoires de l’un et l’autre.

   Un aspect comique est visible dans toute philosophie, et non pas seulement dans certaines, comme le soutient Rosset - qui qualifie de comiques, dans Le réel et son double, des philosophies comme celles de Hegel ou Lacan. Dans Le Démon de la tautologie, il compare assez heureusement la Critique de la raison pratique de Kant à un sketch de Fernand Reynaud. En fait, toute philosophie est risible, y compris celle de Rosset (ce qu’il sait de toute évidence, et arrive à suggérer l’air de rien, riant sous cape de tous les graves et susceptibles « rossétiens »).

   Une bonne part des éléments utiles à une compréhension de l’acte philosophique sont contenus dans la comédie de Molière : L’école des femmes. Je rappelle l’intrigue en quelques mots. Le bourgeois parvenu Arnolphe a fait enfermer une enfant, Agnès, dans un couvent, dans le but de l’isoler de toutes les influences du monde (qu’il juge pernicieuses pour les femmes). Pour tout dire, et il l’avoue cyniquement, le but était d’en faire une parfaite idiote : « Pour me faire une femme au gré de mon souhait ». Quand Agnès a l’âge de se marier, il la fait sortir, la maintient au secret dans une maison, à la garde de deux domestiques. Sa stratégie consiste à tout ordonner pour que la jeune fille ne soit tournée que vers lui, n’ait d’autre expérience de la vie que celle qu’il lui aura permise. En fait, il est obsédé par le risque de cocuage. Or dès le début de la pièce, les choses tournent mal pour lui. Il rencontre le jeune Horace qui lui révèle tout de go être amoureux d’Agnès (qu’il n’est pas censé avoir rencontré puisque la jeune fille est au secret). Dès lors, le bourgeois s’ingénie à empêcher cet amour naissant. Il n’y arrive évidemment pas. Il y arrive d’autant moins que sa stratégie prend un mauvais cours : forcer l’amour ou, tout au moins, la soumission d’Agnès, hâter le mariage.

 

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   Et pourtant, si tout échoue dans la stratégie d’Arnolphe, il réussit, sans le vouloir, une sorte de miracle. Le miracle était prévisible peut-être, il n’en est pas moins éclatant. La pièce de Molière fait jaillir une pure merveille, qui est l’amour éprouvé par Agnès pour Horace. Du fond de son âme d’enfant – « le petit chat est mort » – retentit, en toute sa magie, le coup de foudre amoureux. Arnolphe a bien des raisons d’être accablé. Ce qui était pour lui, dépasse en beauté toutes ses espérances. Mais ce qui était pour lui, lui échappe.

   Vous arrive-t-il de vous demander pourquoi les philosophes écrivent si fiévreusement ? Pourquoi trament-ils ces discours formidables, excessivement sérieux, hautains et péremptoires ? C’est qu’ils veulent y enfermer une Agnès (ou une « Sophie », mais restons avec la délicieuse héroïne de Molière). Agnès symbolise quelque chose qui obsède douloureusement les philosophes depuis Platon, le premier à avoir établi la philosophie comme amour et désir (geste décisif, dont on ne mesure pas encore la signification). Ce n’est pas exactement la « vérité »... En fait, oui, c’est elle, c’est la vérité. Mais les philosophes entendent par là quelque chose qui est si… qui a tant de… Ah c’est encore eux qui en parlent le mieux ! En fait, la « vérité » a, pour un philosophe, un je ne sais quoi, qui est une grâce insaisissable.

   Agnès est bien réelle. Il y a bien dans la condition humaine, dans notre rapport au monde et aux autres, quelque chose qui nous charmerait immédiatement, si cela pouvait seulement prendre corps. La très lourde erreur des philosophes à cet égard est de s’imaginer qu’Agnès est à eux, seulement à eux.

   Certes, ils savent que cette beauté, encore cachée, n’est pas a priori tournée vers eux. Son regard qui fait défaillir n’a pas dit son consentement. Il n’a pas dit « oui » au philosophe. Vous comprendrez maintenant la fureur, la véritable hubris qui s’empare de ce dernier. Il faut enfermer Agnès dans des discours intimidants et bien gardés. Il faut s’assurer qu’elle n’aimera jamais que celui-là même qui l’enchaîne. Pour comprendre la nature spécifique du discours philosophique, il faut saisir cette démence intime qui le constitue : s’approprier, faire sienne, une grâce insaisissable, une beauté qui n’appartient à personne. Mais il faut aussi prendre acte de ce que cette démence réussit. Dans la trame serrée des systèmes philosophiques, la merveille s’éveille à elle-même et éclate.

   La douleur, pour le philosophe, est alors à son comble. Car ce qu’il provoque n’est pas tourné vers lui. C’est pourtant bien lui qui a réuni les conditions pour cette manifestation ! Seule ressource : se remettre à l’écriture, enchaîner coûte que coûte cette manifestation miraculeuse, la faire sienne enfin. Cela permet d’éclairer le phénomène de la succession des livres chez un penseur. Elle ne répond pas à un programme fixé d’avance, mais à des tentatives de reprendre le contrôle de la situation, exactement comme Arnolphe tente à plusieurs reprises de forcer Agnès à l’aimer ou, tout au moins, à étouffer son amour naissant pour Horace.

   On pourrait le montrer pour la succession des trois Critiques de Kant. Dans la première Critique, Kant n’arrive qu’à faire reluire à son maximum d’intensité ce qu’il voulait arraisonner et maîtriser : le besoin métaphysique, pour notre raison, d’un inconditionné (qu’on peut appeler « Dieu », par exemple). Le problème était que cet inconditionné apparaissait dans tout son éclat, du fait précisément d’avoir été l’objet de la plus rigoureuse mise au pas. D’où une deuxième Critique, puis une troisième pour parvenir au contrôle de la merveille.

   Un autre exemple est le cas Badiou (mais en fait le cas de tout grand philosophe serait exemplaire). L’être et l’événement déploie un intimidant appareillage mathématique pour faire surgir « l’être des vérités ». Hélas, l’opération ne réussit que trop bien, non pas dans le sens où la vérité se révélerait en effet saisissable par une ontologie mathématisée (c'est-à-dire implacable), mais en ce que cette tentative d’enfermement fait paraître, dans tout son éclat, l’insaisissable événement « vérité ». Qu’il y ait des vérités, voilà un fait que le discours philosophique peut faire éclater en sa splendeur. Mais il n’y arrive que parce qu’il échoue à le contrôler, et même à en rendre raison. Ce qui est douloureux ici, c’est que l’entreprise n’avait de sens qu’au vu d’une conviction : cette vérité ne peut être saisie que par le philosophe, elle ne peut être tournée que vers lui, être voluptueusement sienne. Or, l’enfermant dans ses discours, il n’arrive jamais qu’à la manifester comme rebelle, et comme magnifiquement rebelle. Ce qui revient à dire : le philosophe ne peut manifester de la vérité qu’en démentant tout ce qu’il dit d’elle dans son dessein de l’arraisonner. Alors, pas d’autre issue, que de se remettre à l’ouvrage. Il faut enfermer, isoler Agnès plus efficacement. Il faut un nouveau livre, plus intimidant si possible dans son armature argumentative : il faut enchaîner l’apparition même des vérités au monde (Logiques des mondes, L’être et l’événement, II). Un troisième livre se prépare : L’immanence des vérités. Assez de précautions avec Agnès, il faut maintenant la forcer.

 

 

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   Si la philosophie est de l’ordre de la comédie, c’est surtout parce qu’elle est sans issue. Elle naît du fantasme d’appropriation de la vérité. Le philosophe la pense comme destinée à lui seul (au sens où lui seul pourrait en rendre raison). Chaque œuvre ne peut être qu’un démenti cruel du fantasme d’appropriation. Si l’on ne rit guère (il faut le reconnaître), c’est que l’on continue à penser cette entreprise comme grave et au plus haut point sérieuse.

   Un dernier mot. On devrait repenser le désir qu’est (selon l’étymologie) la philosophie. Le philosophe ne désire pas exactement la vérité. Mais il fait tout pour que la vérité, cette Agnès, le désire, lui et lui seul. Pourquoi pas ? Tous les fantasmes sont permis. Le malheur, qui redouble le comique de la situation, c’est de croire que l’on y arrive par des discours sur la vérité.                                    

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Published by Jean Tellez
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