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3 novembre 2012 6 03 /11 /novembre /2012 14:46

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   A quoi tient vraiment la différence entre le rationalisme et l’empirisme ? Sans doute à une conviction relative à ce qu’il y a, à ce qu’on trouve d’abord dans le monde. L’empiriste aura la conviction que l’on trouve en tout premier lieu des impressions, des sensations, à recueillir patiemment et attentivement. Il cherchera à leur donner du sens, à en extraire des schémas, des lois. Le rationaliste pense tout autrement. Pour lui, on trouve d’abord dans le monde une « raison ».

   L’un et l’autre font face à un objet qui les déconcerte. L’empiriste est déconcerté par l’expérience. Comme le dit très justement Jean-Clet Martin : « Et il convient d’entendre (…), par ce mot, une manière d’indécision, le péril de l’experiri [faire expérience de ceci ou cela], le côté périlleux de l’empirisme où tout pourrait empirer et, comme dirait Beckett, prendra le cap au pire. » L’expérience est un incroyable et inquiétant événement perpétuel. C’est exactement pour cela qu’elle est éclairante. Parce qu’elle est déstabilisante.

   Quant au rationaliste, il est déconcerté par l’événement « raison ». Qu’il puisse trouver en lui-même une faculté de comprendre le monde, et que cette faculté soit déjà là, en lui, voilà qui le déconcerte. « Ce qui est incompréhensible, c’est que le monde soit compréhensible » disait Einstein. C’est là l’étonnement dont procède l’attitude rationaliste.

  Rectifions donc les choses sur un point. Certes l’empiriste dira : « Toute connaissance vient de l’expérience. » Le rationaliste de son coté pensera : « Toute connaissance naît de la raison. » Mais aucun des deux ne songera que ces deux thèses vont de soi. C’est justement parce qu’elles ne vont pas de soi que ce sont des thèses et qu’elles sont éclairantes.

   On devient donc rationaliste ou empiriste sur la base d’un choix dans l’étonnement. On peut dire que le premier s’étonne d’exister (il est profondément perturbé par son être au monde), le second s’étonne de l’existence des choses (qu’il y ait de l’être, là sous nos yeux, quelle énigme !). On comprend que leurs positions puissent apparaître difficiles à concilier (Kant n’y arrive dans la Critique de la raison pure qu’en s’efforçant, pour sa part, d’éliminer les deux sources de stupéfaction, tournant ainsi le dos, et à Descartes et à Hume). On ne peut être remué fondamentalement par deux choses. On se laisse plutôt prendre irrésistiblement par l’un ou l’autre des motifs d’étonnement (« ou » exclusif). Pourtant, la connaissance humaine dans son ensemble, réclame les deux. Il est clair qu’elle a besoin, pour être possible, et pour s’étendre, des deux types de sujets.

   La série américaine des Experts nous aidera à le comprendre. Le célèbre labo de criminalistes de Las Vegas fonctionne sur un double registre. D’un côté, il y a Gil Grissom, le patron, rationaliste, de l’autre Catherine Willows, Nick Stokes, Sara Sidle, Warrick Brown, l’équipe d’empiristes, de spécialistes du terrain. Certes, Grissom est profondément en phase avec ses experts. Lui aussi est sur les scènes de crime (il est même le tout premier à s’y montrer), lui aussi scrute les moindres détails, s’étonne des moindres choses (ses premières observations sont, en général, décisives). Mais il y a une différence profonde entre lui et ses équipiers. Ces derniers arrivent sur les lieux de crime avec leur valise à outils à la main, leurs appareils photo, leurs gants de latex, leurs brosses, leurs lampes à ultraviolets etc. Tout le nécessaire pour observer, mais sans aucune idée préconçue. C’est d’ailleurs en cela qu’ils sont efficaces. Il leur arrive de raisonner dans la foulée, de conclure trop vite sur le profil du tueur. Mais Grissom, d’un coup d’œil implacable, les ramène à leur fonction préalable de purs observateurs d’indices. Justement, lui, comment se comporte-t-il ? Avec une étrange distance aux faits. Il paraît les observer rêveusement, méditativement. Il semble toujours penser qu’il y a quelque chose d’infiniment supérieur à tous les relevés, tous les résultats d’analyse, tous les profils ADN du monde. Il l’exprime par une citation de Shakespeare, de Proust ( !) ou une remarque qui laisse tout le monde pantois.

   Pour prendre un exemple au hasard, dans l’épisode 19 de la saison 4 (Bad words, Le dernier mot), lui et le commandant James Brass, observent le cadavre d’un type qui a été affreusement défiguré (il a été tué à coups de poings) :

                

James Brass (observant les papiers de la victime) : Il vient de Philadelphie.

Gil Grissom : « Amour fraternel »

James Brass : Hein ?

Gil Grissom : « Philadelphie », « amour fraternel » en grec.

 

   Grissom, par cette réplique, transcende tout empirisme. La donnée qu’il apporte n’a rien à voir avec ce qu’il est en train d’observer. Et pourtant, son air grave et inspiré suggère qu’il vient de donner le bon départ à l’enquête. C’est là le propre d’un pur rationaliste : la vérité, si elle n’est certes pas indépendante des faits, n’en surgira nullement. Elle vient d’un mystérieux ailleurs (un « Rosebud », comme dans Citizen Kane). Quel est cet ailleurs, cette « raison », puisque c’est bien d’elle qu’il s’agit ? Il faut avouer qu’elle est en effet bien énigmatique. Si on comprend bien comment l’équipe arrive, dans tous les cas, à pincer le coupable, on a quelque mal à saisir la mécanique intellectuelle sur laquelle elle s’appuie, et qui se nomme « Grissom ». Car si les résultats du labo ont une grande part dans la réussite, la perplexité constante du chef, son être-là songeur dans son bureau, sont tout aussi essentiels. Si on pouvait répondre à cette question, on comprendrait d’où le rationalisme tire son exacte force. Mais clignons les yeux à la belle manière de Warrick (son clignement d’yeux est superbe). Alors, on comprend. Toute l’efficacité de Grissom est dans son être-là. A la différence de ses équipiers, qui ont tous quelque difficulté d’être (quelque tourment existentiel), il est en toute sa puissance. Il est là. Il est entièrement pétri par son être au monde. Il est si près de son événement d’être, si adhérent à lui, qu’il en tire ses illuminations. A vrai dire, il n’en tire pas le nom et l’identité du coupable que tous recherchent. Mais il a dans son être au monde son ailleurs et, par là, sa faculté d’une autre vision.


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   On ferait des remarques analogues sur Horatio Cane, de l’autre série des Experts, ceux de Miami. Sa faculté d’orienter son équipe, il la transporte par sa manière même d’être au monde. Ses traits impassibles (il faut un très grand événement pour lui arracher un petit rictus de tristesse ou de joie), sa démarche bizarre, sa façon de s’adresser à son interlocuteur en surgissant sous son menton… En fait, ses traits ne sont pas exactement impassibles. Ils sont même singulièrement pathétiques. Horatio paraît vivre sous le coup d’un écrasement véritablement transcendantal. Qu’est-ce donc qui l’accable ainsi, en quelque sorte a priori ? Ce n’est nullement le nombre effarant de tueurs que l’on trouve à Miami. C’est plutôt un accablement originaire, qui lui donne une infatigable énergie et un génie dans la traque des criminels. C’est le poids insoutenable d’être, d’exister, qui lui donne sa mission de policier justicier en même temps que ses facultés éblouissantes d’investigation. Ajoutons que cela lui donne aussi sa fibre éthique. Il est incongru, comme un Sénèque tombé du ciel sur les plages de Floride. Il transporte son ailleurs, l’ailleurs qu’il est à lui-même, aux autres et au monde, chez les jouisseurs, les fêtards, les superficiels.

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Published by Jean Tellez
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commentaires

Anthony Le Cazals 09/11/2012 22:39


La méthode de recoupement est exposé peu après le début des Deux sources de la morale et de la religion. Cette manière de tirer des lois (nécéessité plus que déterminisme) à partir de
partcularités éparses est le propre du philosophe selon un certain moustachu adepte de la philosohie critique.

Anthony Le Cazals 09/11/2012 22:35


« Empirisme et dogmatisme s’accordent, au fond, à partir des phénomènes ainsi reconstitués, et diffèrent seulement en ce que le dogmatisme s’attache davantage à cette forme, l’empirisme à cette
matière. L’empirisme, en effet, sentant vaguement ce qu’il y a d’artificiel dans les rapports qui unissent les termes entre eux, s’en tient aux termes et néglige les rapports. Son tort n’est pas
de priser trop haut l’expérience, mais au contraire de substituer à l’expérience vraie, à celle qui naît du contact immédiat de l’esprit avec son objet, une expérience désarti­culée et par
conséquent sans doute dénaturée, arrangée en tout cas pour la plus grande facilité de l’action et du langage. Justement parce que ce morcellement du réel s’est opéré en vue des exigences de la
vie pratique, il n’a pas suivi les lignes intérieures de la structure des choses : c’est pourquoi l’empirisme ne peut satisfaire l’esprit sur aucun des grands problèmes, et même, quand il
arrive à la pleine conscience de son principe, s’abstient de les poser. — Le dog­matisme découvre et dégage les difficultés sur lesquelles l’empirisme ferme les yeux ; mais, à vrai dire, il
en cherche la solution dans la voie que l’empiris­me a tracée. Il accepte, lui aussi, ces phénomènes détachés, discon­tinus, dont l’empirisme se contente, et s’efforce simplement d’en faire une
synthèse qui, n’ayant pas été donnée dans une intuition, aura nécessairement toujours une forme arbitraire. En d’autres termes, si la métaphysique n’est qu’une construc­tion, il y a plusieurs
métaphysiques également vraisemblables, qui se réfutent par conséquent les unes les autres, et le dernier mot restera à une philosophie critique, qui tient toute connaissance pour relative et le
fond des choses pour inaccessible à l’esprit. Telle est en effet la marche régulière de la pensée philosophique : nous partons de ce que nous croyons être l’expérience, nous essayons des
divers arrangements possibles entre les fragments qui la compo­sent apparemment, et, devant la fragilité reconnue de toutes nos constructions, nous finissons par renoncer à construire. — Mais il
y aurait une dernière entreprise à tenter. Ce serait d’aller chercher l’expérience à sa source, ou plutôt au-dessus de ce tournant décisif où, s’infléchissant dans le sens de notre
utilité, elle devient proprement l’expérience humaine. L’impuissance de la rai­son spéculative, telle que Kant l’a démontrée, n’est peut-être, au fond, que l’impuissance d’une
intelligence asservie à certaines nécessités de la vie corporelle et s’exerçant sur une matière qu’il a fallu désorganiser pour la satis­faction de nos besoins. Notre connaissance des choses ne
serait plus alors relative à la structure fondamentale de notre esprit, mais seulement à ses habi­tudes superficielles et acquises, à la forme contingente qu’il tient de nos fonctions corporelles
et de nos besoins inférieurs. La relativité de la connais­sance ne serait donc pas définitive. En défaisant ce que ces besoins ont fait, nous rétablirions l’intuition dans sa pureté première et
nous reprendrions contact avec le réel. » Bergson, Matière et mémoire, 202-203. Ce tournant de l'expérience qui tend à séparer les « lignes de faits » est à mettre en lien avec la
méthode de recoupement qui serait le recroisement de ces mêmes « lignes de faits ». Recoupement/enquête CQFD.