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Publié par Jean Tellez

   Est-on suffisamment conscient d'être né d'un traumatisme ? Ce que nous appelons la subjectivité – la faculté d'exprimer des sentiments, des jugements, d'argumenter, d'abriter aussi des secrets – tout cela se présente a priori dans un étonnant calme plat de principe. Comme s'il n'y avait pas là un problème susceptible de tourmenter.

   Pourquoi pouvons-nous, par exemple, regarder quelque chose ou quelqu'un avec attention, réfléchir, parler, aimer... ? Il a bien fallu un commencement à tous ces possibles. Notre hypothèse est que ce commencement a été traumatique, et il en découle que tout ce que nous pouvons vivre comme « affectivité » et « subjectivité » est l'effet d'un choc initial.

   Avez-vous un premier souvenir de vous-même ? Pouvez-vous évoquer le premier instant de votre vie consciente ? Pouvez-vous revivre le moment où vous avez pris conscience de vous-même ? Non, évidemment. Le souvenir le plus lointain dont vous disposez arrive après le premier moment. Cela indique déjà que ce premier moment de la vie lucide est invisible depuis le point de vue que vous occupez, depuis cette situation d'être toujours et déjà logé en vous-même. Notre hypothèse selon laquelle cet instant inaugural est traumatique implique qu'il l'est définitivement. On n'en guérira jamais.

   Un traumatisme est ressenti. Quelles que soient les façons dont nous réagissons ultérieurement, il demeure qu'il nous a marqués, influencés à jamais, et cela de manière absolument unilatérale. C'est lui que nous subissons, nous sommes agis par lui, nous ne pouvons agir sur lui. Ainsi la vie humaine n'est d'abord possible (dans son principe, dans sa condition première) qu'en tant que passivité.

   Disons sans plus attendre de quoi sommes-nous originairement traumatisés : d'exister, d'être là, d'apparaître dans un monde. Exister est d'ailleurs le fait d'apparaître dans un monde et, dès lors, nous pouvons dès à présent considérer l'existence d'un monde comme traumatique elle-même.

   Ce qui est à relever tout de suite, c'est que l'existence du monde ne peut apparaître plus énigmatique et choquante que celle du sujet que nous sommes. S'il fallait décider entre un traumatisme et un autre, il faudrait, selon une logique totalement aberrante, mais puissante, impérative, décider que le choc premier est celui d'exister, moi, le sujet particulier et contingent.

   Ce qui nous importe en premier lieu, ici, c'est cette conviction que l'entrée en nous-même a été un choc, on pourrait dire tout aussi bien une surprise, une secousse. Sigmund Freud, dans le début de ses recherches sur la cause première des hystéries, s'est engagé dans la voie d'une idée lumineuse : il cherchait obstinément chez ses patients un traumatisme originel, une scène traumatique originaire.

   Le facteur sexuel lui servait de fil directeur. Il a pris conscience, un jour, que tous les traumatismes évoqués dans les analyses pointaient vers une « scène originelle » : il s'agissait d'abus sexuels commis par le père sur l'enfant. Devant la difficulté qu'il y avait pour Freud d'admettre une fréquence aussi phénoménale des agressions du père (telle qu'elle voisinait avec l'universalité des cas), il a renoncé à sa théorie dite « de la séduction », mais dès lors il a renoncé aussi à l'idée précieuse qui le mettait sur la voie de la découverte d'un traumatisme originel propre à tout être humain (le choc tout simplement de se trouver au monde et la scène originaire de cette découverte). Sur tout ceci, voir en particulier la Lettre à Fliess du 21 septembre 1897.

   Si le traumatisme dont nous parlons est originaire, nous n'avons, comme nous l'avons souligné, aucune prise possible sur lui. Cela signifie que ce choc premier est libre. Il peut se rappeler à nous à tout moment, il n'est pas insérable, « récupérable », dans aucune de nos constructions mentales. Très énigmatiquement, il lui arrive de faire retour dans notre vie sous la forme d'une joie. C'est une joie erratique, flottante, immotivée, intempestive.

   Qui n'a éprouvé des moments d'intense jubilation, d'autant plus forts qu'ils paraissent immotivés et sans aucun lien avec la vie actuelle ? J'ai eu de loin en loin dans mon enfance, et plus rarement dans ma jeunesse, de ces moments de joie intense, apocalyptiques, qui n'étaient en rien rattachés à ce que je vivais et même tranchaient avec éclat sur la tristesse du présent d'alors.

   Dans la littérature, les témoignages sur cette joie intempestive ne sont pas nombreux, mais ils existent : Rousseau, Kierkegaard, Kafka, Nietzsche, Proust, Rosset... Notre hypothèse nous conduit à interpréter cette joie comme un admirable contentement d'être, d'exister, c'est-à-dire d'être arrivé, d'être né.

   Ce n'est pas essentiellement le pur fait d'être qui provoque une effervescence jubilatoire absolue (quoique, il y a déjà là une motivation profonde et apte à devenir des plus souterraines), mais la jouissance inattendue qu'il est possible d'avoir du phénomène que l'on est soi, comme être particulier surgi au monde.

   L'aspect libre de cette espèce de béatitude, qui peut donc nous surprendre à tout moment, est susceptible d'expliquer en partie le phénomène de la croyance religieuse. Il serait un peu long de développer tout le détail, mais déjà on peut sentir que l'idée de grâce gratuite, telle qu'elle est développée chez saint Paul et reprise chez saint Augustin, relève de cette joie erratique et énigmatique. « C'est par la grâce que vous êtes sauvés », dit saint Paul, ajoutant : « Cela ne vient pas de vous, c'est le don de Dieu », Éphésiens 2 : 8,9. Le don de Dieu est gratuit (ce qui signifie aussi libre). Cette générosité de la grâce n'a que faire de nos efforts personnels d'être des humains comme il faut et d'être heureux.

   Le concept du bonheur, d'ailleurs, a cette singularité qu'il assimile, semble-t-il nécessairement, cette idée de faveur imméritée du destin (ce que l'on pourrait appeler aussi la « chance », ce que confirme l'origine étymologique de « bonheur » : bon augure). Qui croirait à un bonheur qu'il se serait procuré à lui-même ? Allons plus loin : qui croirait à un bonheur qu'il aurait mérité ?

   Kant fait une remarque très profonde dans la Critique de la raison pure (veuillez pardonner ma formulation triviale : il se trouve que Kant ne fait que des remarques profondes) : « Il y a des concepts usurpés, comme le destin ou le bonheur, qui bénéficient d'une indulgence générale, et qu'on ne soumet pas à la question quid juris. » Le sens de cette remarque n'est pas difficile à saisir : nous parlons sans cesse du bonheur, nous le recherchons de toutes les façons possibles, nous en faisons même le but de la vie, mais nous est-il arrivé de nous demander : d'où vient ce concept de bonheur, d'où avons-nous pu le tirer ? De nulle part évidemment.

   Le concept de bonheur n'est pas tiré de notre expérience (essayez un peu, vous serez vite à court de données objectives), et il n'est pas tiré non plus de nos sublimes raisonnements métaphysiques (que Kant d'ailleurs soumet à une critique impitoyable).

   Le bonheur est un plus, improbable, s'attribuant lui-même comme un x, un facteur absolument libre de notre condition, et sur la présence et la variation duquel nous n'avons aucune prise. En d'autres termes, c'est la joie totalement erratique, c'est l'envers qui ne calcule pas, sur lequel on ne peut compter, de l'effet d'être au monde.

 

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