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Publié par Jean Tellez

   Essayons à présent d'aborder plus en ligne droite le problème d'être né.

   Le fait que l'on aurait pu ne pas exister pourrait se traduire par un constat désenchanté quant à notre importance dans le monde, comme si l'on se disait : sans moi, tout aurait été pareil, ma naissance n'a donc rien pu apporter de fondamental.

  Mais à présent, songeons à l'écrasante probabilité de cette éventualité de n'avoir pas été, puisqu'il y avait une quantité incroyablement infime de chance que l'on naisse.

   À un certain point de vue, on peut parler de victoire, et cela dans des conditions où la défaite aurait été annoncée comme écrasante depuis toujours et pour toujours. Or, puisque notre réussite est clairement éclatante, il est assez logique de penser qu'elle soit l'origine de nos possibilités. Elle en est le fondement premier. L'origine de ce que nous sommes capables de faire est exactement la chance incroyable de pouvoir le faire, ce qui revient à dire que la probabilité nulle est précisément la faisabilité.

   Ainsi, pour la conscience du monde. D'où procède cette nature de réveil constant de la conscience et surtout cette impression de première fois qu'elle nous donne toujours ? Cela vient de ce que la route était impossible pour y arriver.

   Un jour, au cours d'une promenade, on s'arrête et l'on se met à regarder un vieil olivier solitaire, en retrait du chemin. L'éveil que nous avons à l'égard de sa présence et le temps qui file à le regarder sont explicables par l'évidence que l'on n'aurait pas dû se trouver là. Notre naissance est du hasard et du fait invraisemblable, en outre, nous n'avons cessé de répéter notre arrivée au monde, par nos choix de vie aléatoires, nos rencontres improbables, nos déraillements divers. Qu'il n'ait pas été possible de me trouver là est ce qui me donne toute la conscience que j'ai et peux avoir de ce vieil arbre.

   Si l'on a bien la conviction qu'il s'agit là de la condition première de la conscience, on se représente aussi que cette faculté n'a jamais pu être exercée encore, et que nous en sommes en quelque sorte, ici et maintenant, les inventeurs.

   Pour réellement prendre conscience de quelque chose, il faut sentir que nous sommes réellement les premiers à en exercer la possibilité. On en ressort avec une impression de très puissante négativité, qui revient à se dire : jamais personne encore n'a eu conscience de quoi que ce soit.

   Inutile de remarquer que l'affirmation est fausse en soi, car nous parlons ici de la condition de cette possibilité. Elle n'est possible que parce que je me représente nécessairement comme le premier à l'exercer.

   Logiquement, nous devrons dire de même pour l'ensemble des possibilités humaines. La condition de la pensée est l'idée d'être le premier à penser réellement.

   Encore une fois, nous parlons du fondement même de la pensée, nous ne décrivons pas ce qui se passe en général en son fait, ainsi nous n'évoquons ici que très vaguement la façon dont on pense en général. Il faudrait pour dire des choses générales sur cette question que nous nous prenions une sorte de position de non existant, équivalent grosso modo à n'être pas venu au monde.

   Ce qui est certes possible et, en un certain sens, tout le monde le fait. Cela assure même un droit à s'exprimer représenté comme une capacité que tous les humains ont et qui ne sera mise en doute par personne.

   Mais la perte est alors fantastique. Et pourtant, paradoxalement, celle-ci engendrera beaucoup de choses à dire, en outre des choses qui seront prises en compte. Je dirais qu'elle seront prises en compte avec un certain soulagement de principe, lequel est le cadre général de ce que l'immense majorité des hommes produit comme réflexion.

   Un soulagement général et massif soutient les capacités générales de penser, mais aussi de produite et de créer. C'est une détente de fond des consciences, laquelle sert de socle à la civilisation. Si l'on a besoin d'être rassuré pour que les choses continuent comme elles l'ont toujours fait, c'est que nécessairement un danger de principe est pressenti.

   Une des découvertes les plus intéressantes de Mélanie Klein est d'avoir détecté une angoisse extrême chez le tout jeune enfant, syndrome accompagnée d'une peur de terribles châtiments. Cet état, note-t-elle, est originaire : c'est la toute première donnée à laquelle nous pouvons remonter (« La personnification dans le jeu des enfants », 1929, et « Les situations d'angoisse de l'enfant [...] », 1929).

   Je voudrais risquer une hypothèse sur ce tout premier état de notre psychisme. Cette angoisse primaire du tout jeune enfant tient au sentiment d'être éventuellement le seul à exister. Ce n'est pas une sorte d'erreur qui nous frapperait aux premiers mois de notre vie : on ne peut découvrir l'existence que de cette façon.

   Et je crois qu'il faudrait généraliser : on ne peut rien découvrir dans le monde et rien y faire sans le sentiment (inconscient, pourrait-on dire peut-être) d'être littéralement des pionniers, des tout premiers. Cette angoisse d'ouvrir un chemin, une voie qui n'a jamais été soupçonnée, peut s'émousser, installant ainsi un apaisement où sont possibles la loi, l'autorité, l'institution, la légitimité. Mais elle peut se ranimer de loin en loin, produisant les grands moments de création et de révolution.

   Le danger reste permanent dans tout l'édifice des civilisations. Ce que l'on appelle un « sujet » peut, d'un moment à l'autre, s'éveiller à lui-même et se découvrir non plus comme une humanité quelconque, non plus comme un exemplaire de plus « d'un éternel zéro » comme dit Kierkegaard dans le Traité du désespoir, mais comme le sujet au sens originaire du terme.

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