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Publié par Jean Tellez

 

   Le « sujet » est d'abord une structure, ou une disposition de la condition humaine ouverte à toutes les surprises possibles et imaginables. C'est un dispositif profondément travaillé par la civilisation, par l'Histoire, par la vie des êtres qui nous ont précédés et ouvert la voie.

   Cependant, une fois arrivés à ce point, où l'on croit comprendre en général ce qu'est un sujet, on risque d'être pris dans un sur-place et de ne plus savoir quoi ajouter. Sans doute parce que, à ce niveau de la réflexion, des énigmes que nous pressentions s'installent dans toute leur puissance.

   Comment se fait-il qu'il y ait de la pensée ? Sans doute naît-elle de notre rapport au monde, aux autres, aux contextes où nous nous sommes trouvés, de notre langue... Mais comment ? Et comment se fait-il que nous puissions aussi facilement trouver notre place dans un monde général de la subjectivité qui se trouvait déjà là, dans la langue, les créations, les comportements ? Et qu'est-ce au juste que la conscience et la conscience de soi ?

   Dans le fond, toutes ces questions, et beaucoup d'autres, se ramènent à une seule : comment est possible un sujet ? Étonnant : nous avions le rassurant, et vague, sentiment d'avoir compris.

   Ce vague sentiment peut d'ailleurs nous saisir originairement et nous donner à jamais l'impression d'avoir compris ce que sont des possibilités humaines. La pensée, la réflexion, le jugement, la sensibilité, la connaissance peuvent s'abriter pour la vie en une apparence de sujet. Que nous puissions, toute une existence durant, utiliser un semblant de subjectivité est un fait étonnant.

   Pourquoi parlons-nous ici de semblant ? Parce que nous faisons toujours comme si les capacités humaines nous étaient toujours déjà données et qu'il ne s'agissait que de s'y glisser et de s'y régler. Or, cela ne tient pas une seconde. Tout est nécessairement remis en cause, à chaque moment nouveau de la vie, dans ce que nous pouvons faire et pouvons ressentir. Bien entendu, la finitude nous a toujours déjà fermé une immensité de chemins. Mais d'une infinité, on peut soustraire une infinité, sans diminuer d'un iota l'infinité (comme Cantor l'a bien montré dans sa théorie des nombres transfinis).

   En un certain sens, qui est fondamental, nous n'avons strictement rien dit jusqu'à présent d'éclairant sur la question du sujet. Prenons, comme exemple, la conscience du monde, parce que c'est un cas moins redoutable à aborder que la conscience de soi-même.

   La conscience du monde est sans aucun doute notre toute première expérience. Nous l'avons faite une première fois, puis n'avons cessé de la refaire. La conscience du monde est la conscience de l'existence de choses. Et sur ce point, sur la profondeur avec laquelle nous pouvons prendre en compte et observer l'être de la moindre des choses, il plane une énigme qui paraît bien absolue. Il faudrait réveiller le Proust, qui dort en chacun de nous, pour sentir l'intensité de cette énigme.

   Proust, dans Du côté de chez Swann, relate ses promenades sur les bords de la Vivonne et tente de décrire longuement le « parterre d’eau », le « parterre céleste » que formaient les nymphéas :

   « Il donnait aux fleurs un sol d’une couleur plus précieuse, plus émouvante que la couleur des fleurs elles-mêmes ; et, soit que pendant l’après-midi il fît étinceler sous les nymphéas le kaléidoscope d’un bonheur attentif, silencieux et mobile, ou qu’il s’emplît vers le soir, comme quelque port lointain, du rose et de la rêverie du couchant, changeant sans cesse pour rester toujours en accord, autour des corolles de teintes plus fixes, avec ce qu’il y a de plus profond, de plus fugitif, de plus mystérieux – avec ce qu’il y a d’infini – dans l’heure, il semblait les avoir fait fleurir en plein ciel. »

   Ce qui est étonnant, c'est que nous pouvons, à la condition de nous en donner le droit, refaire l'expérience de voir et regarder les choses avec l'impression d'y découvrir à chaque fois une première fois.

   Des scientifiques essaient de comprendre notre faculté de conscience. On cherche ainsi quelles zones de notre cortex cérébral interviennent dans une perception consciente (je songe en particulier aux travaux d'Antonio Damasio qui part à la recherche du phénomène de la conscience dans les « cartes cérébrales », dans les images du monde et des choses que notre cerveau est capable de former).

   Mais il y a ici une frontière absolue pour la connaissance, et il est étonnant que le fait ne soit pas davantage relevé. Ce qu'est la conscience du monde est en soi invisible, indétectable pour une connaissance générale, parce que cette connaissance devrait, pour y arriver, prendre en compte le fait même que je sois né.

   À cette étape, j'emploie le « Je », avec le maximum possible de précautions méthodologiques. Je parle d'un « je » que tout le monde peut vivre et expérimenter, et ainsi j'échappe au cercle vicieux désespérant qu'il y aurait inévitablement quand un « je », unique par destination, se mettrait à parler de la signification qu'il y aurait à dire « je ».

   Ma démarche est facile, et encore bien embourbée dans le semblant de sujet où nous vivons. Cependant elle est utile.

   Mais enfin, pour qu'une prise de conscience soit possible, il faut bien que surgisse un « Je », quel qu'il soit. Pour qu'un « Je » apparaisse, une existence particulière doit se montrer, doit faire signe vers elle-même. Il va de soi qu'un tel phénomène n'est pas scientifiquement, ni même généralement saisissable, pour bien des raisons, mais essentiellement parce que la venue au monde de quelqu'un n'est pas un événement représentable dans des données objectives (images cérébrales, IRM, imagerie par résonance magnétique, ou quelque autre technologie).

   C'est pourquoi, le cœur de l'affaire échappe à tous ceux qui voudraient expliquer (philosophiquement, scientifiquement...) l'émergence de la conscience.

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