Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Publié par Jean Tellez

 

  Je reviens rapidement sur ce qui me paraît une évidence : une œuvre écrite, qu'elle soit roman, poésie, théâtre, essai, traité, dessine toujours en elle les contours d'un sujet, lequel peut n'avoir pas, à première vue, de relation immédiate avec l'auteur, quoique... 

   Le « narrateur » de La Recherche du temps perdu doit être très proche de Marcel Proust, l'auteur. De la même façon, pour reprendre un exemple que nous développerons bientôt, la Critique de la raison pure de Kant esquisse ce qui a bien l'air d'être un sujet, c'est-à-dire une manière de vivre le monde, de l'interpréter, d'y agir. Que ce sujet, développé discursivement et littérairement, soit très proche, voire quasiment identique, à la manière dont Kant a pensé sa propre existence comme sujet dans le monde, ce n'est pas raisonnablement douteux.

   Ce que les œuvres nous fournissent, c'est bien une manière ou une autre d'être un sujet spécial ou particulier, et cela elles nous le proposent sous le nom d'un auteur incomparable, de préférence célèbre (ou autrice, concédons ce terme).

   Pour résumer ce point, disons qu'un auteur est celui qui inscrit une subjectivité absolument particulière dans une œuvre destinée à tous, laquelle subjectivité ne peut être (soyons logiques, soyons raisonnables) que la sienne. Être auteur, ou se proclamer tel, ou être reconnu comme tel, c'est vouloir inaugurer une manière particulière d'être un sujet, la sienne en propre, seulement la sienne.

   Être auteur, ou seulement vouloir apparaître comme tel, cela peut sonner comme une véritable fausse note quand on a plutôt la prétention de défendre un point de vue universel, ou bien, tout simplement, une vérité.

   Cela explique les contorsions assez étranges (et assez drôles) de Foucault à l'heure de s'expliquer sur ce que c'est un auteur. Rappelons ce qu'il s'est toujours arrangé pour dire, sous une forme ou sous une autre : le sujet ne l'aurait intéressé que comme processus d'une insertion dans une vérité. Un exemple : « J’ai cherché à savoir comment le sujet humain entrait dans des jeux de vérité, que ce soit des jeux de vérité qui ont la forme d’une science ou qui se réfèrent à un modèle scientifique, ou des jeux de vérité comme ceux qu’on peut trouver dans des institutions ou des pratiques de contrôle. C’est le thème de mon travail dans Les Mots et les choses, où j’ai essayé de voir comment, dans des discours scientifiques, le sujet humain va se définir comme individu parlant, vivant, travaillant », Dits et écrits, vol. 4, pp. 708-709.

   Rien donc, apparemment, qui renvoie à lui, Michel Foucault, à sa sujéité, à sa subjectivité singulières. Surtout, oubliez que je suis Michel Foucault.

   Cependant, cela ne tient pas. Les œuvres écrites, les conférences prononcées sont précédées et permises par une reconnaissance, qui se traduit dans le nom d'auteur célébré et écouté religieusement : « Michel Foucault », le seul, l'unique.

    Il se dégage de sa fameuse conférence à la Société française de philosophie le 22 février 1969 où il devait traiter de la question « Qu'est-ce qu'un auteur ? », une indéniable puissance comique (comique involontaire, le meilleur). Ceux qui étaient venus l'écouter étaient Jean Wahl, Lucien Goldmann, Maurice de Gandillac, Jacques Lacan, Jean d'Ormesson et quelques autres, tous des « auteurs » et certains très imbus d'eux-mêmes.

   Et voici, entre bien d'autres choses étranges, ce qu'il leur assène : « La marque de l'écrivain n'est plus que la singularité de son absence ; il lui faut tenir le rôle du mort dans le jeu de l'écriture. Tout cela est connu ; et il y a beau temps que la critique et la philosophie ont pris acte de cette disparition ou de cette mort de l'auteur. » Ces propos n'ont pas déclenché l'hilarité générale (les transcriptions des débats de la Société française de philosophie étaient très rigoureux, et n'omettaient rien), ils ont été pris incroyablement au sérieux, au point que cette conférence est même devenue un texte culte pour les foucaldiens.

   De fait, je pense que Foucault (qui n'était pas si bête en fait) était le seul à vraiment comprendre ce qu'il disait (ou bien quelques autres, je pense à Jacques Lacan, en particulier, ont bien dû comprendre inconsciemment).

   Désolé d'être aussi direct, mais ces célèbres propos signifient : en l'absence de moi, Foucault, c'est-à-dire, moi Foucault mort, la notion d'auteur meurt par là même, et ma mort comme l'auteur, le seul, est à prendre en compte, comme fait fondamental, par toute critique et toute philosophie.

   Je ne voudrais pas avoir l'air de railler Foucault, parce que je l'aime bien dans le fond, et surtout parce qu'il a au moins énoncé la moitié de ce qui est vrai. Une œuvre, cela est vrai, obéit, comme il s'acharne à le montrer dans sa conférence, à une « fonction d'auteur », laquelle peut être diverse et inattendue, mais de toute façon demeure.

   Ce qu'il omet de dire : c'est moi, Foucault, qui l'occupe, cette fonction, de manière transcendante et absolue.

   Ce que nous essayons de dire, nous allons le résumer clairement, de peur que cela ne paraisse insaisissable.

   La fonction d'auteur d'une œuvre existe évidemment, et peut être décrite de bien des manières, et se trouver soumise à bien des transformations. Mais il demeure qu'elle prend le maximum de son sens, un maximum qui est difficile à concevoir, et qui de fait est absolu, si l'auteur, c'est moi.

   Nous devons dire quelque chose d'analogue à propos du sujet. « Sujet » et « auteur » sont d'ailleurs des termes pris dans une dialectique tourbillonnaire, où l'un et l'autre sont poussés à remonter, avec des flux et des reflux, mais de toute façon avec une force irrésistible, vers moi, vers le phénomène absolument propre qu'est mon arrivée dans le monde.

   "Sujet" est le nom de dispositions, de processus culturels et de civilisation (cela Foucault l'a bien décrit), qui demeurent vides en soi, et dans une attente énigmatique de quelqu'un, quelqu'un qui occupera cette « fonction » de sujet et en révélera toute la portée et la vraie puissance.

   Malheureusement, cette potentialité du sujet humain, on ne peut jamais la cerner exactement, à cause du fait que tant d'être humains sont annoncés.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article