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Publié par Jean Tellez

 

   Pour dire ce qu'est une personne, il faudrait aller contre beaucoup d'habitudes de penser, et surtout contre l'habitude même de ne pas penser.

   La personne souffre du mal de n'être pas réellement pensée. Ce n'est pas seulement à cause d'une négligence, ou d'un découragement devant les difficultés d'une approche sincère et radicale. Ces derniers états subjectifs (et d'autres qui pourraient y être associés) expliquent cependant une partie du renoncement des Modernes devant le problème de l'essence de l'être humain.

   Il y a un facteur plus objectif qui explique la difficulté de l'enquête. Il tient à la part irréductible de mystère que l'on doit y affronter. On jugera peut-être que la meilleure façon de ne pas traiter une question, et de se contenter d'effets de manche métaphysiques, est de déclarer qu'elle relève du mystère. Cependant, « mystère » n'est peut-être pas le terme exact qui convienne. Serait-il plus pertinent de parler d'une énigme de la personne ? Alors, mystère ou énigme ?

   Les deux termes ont en commun de renvoyer à une limitation de l'intelligence. Plus précisément, il s'agit de deux modalités discursives : dans les deux cas, on fait l'expérience du discours, dans les deux cas on est dans l'acte de parole qui cherche à expliquer. Cependant, dans l'expérience du mystère, les mots se trouvent à un moment bloqués, dans celle de l'énigme ils entrent en régime de crise.

   Face à ce qui paraît mystérieux, les explications ont un coté déplacé : vouloir discourir sur un mystère, avec l'idée de l'élucider, cela manque précisément le mystère, cela revient à montrer de l'inconséquence ou de l'ignorance.

   En revanche, devant une énigme, le discours n'est pas frappé de nullité. Certes, les mots, la langue se font rebelles, mais en aucune manière on ne rencontre l'injonction de se taire. L'énigme se présente plutôt comme une paradoxale mise en disponibilité du langage.

   Face à un mystère, les attitudes et les émotions appropriées sont l’extase, la contemplation, l'émerveillement. Ce sont des états muets qui ont ceci de particulier que les problèmes s’évanouissent en tant qu'objets de l'intelligence, les obscurités demeurent à jamais mais ne tourmentent plus.

   Le résultat, comme dans le cas de la « nuit obscure » de saint Jean de la Croix, est très paradoxalement celui d'une illumination. Dans le cas du mystique religieux, l'expérience du mystère naît de la seule évidence immédiate et à jamais ténébreuse qu'il y a Dieu, qu'il y a du miracle, qu'il y a de la splendeur dans l'être.

   Pour éprouver d'une manière générale le mystérieux, il faut sentir l'insondable, l’absence de fondement et de pourquoi. Cela ne va pas sans un sentiment très spécial d'indicible, qui revient à retenir le mots – et à le faire avec jubilation – plutôt qu'à éprouver leur impuissance. On les imagine trop bien là, les mots, prêt à couler comme s'ils étaient assurés de leur source. Mais justement, on les contient. L'indicible, comme le dit tautologiquement et profondément Wittgenstein, dans le Tractatus, « il faut le taire ».

   L'expérience mystique, comme on le voit bien chez Vladimir Jankélévitch, ne naît pas d'une connaissance qui ne serait qu'incomplète, ou d'une quelconque faculté d'intuition exceptionnelle des choses et des êtres, des essences ou des principes ontologiques, mais du seul contact de l'esprit avec le fait dépouillé et immédiat de l'existence, avec le fait qu'il y a de l'être. « Tel est le mystère de la vie et de la mort, qui est un mystère de transparence sans profondeur, un mystère ineffable et diaphane sur lequel il n'y a presque rien à dire », Debussy et le mystère de l'instant, p.15-17.

   On voit que l'indicible n'est pas exactement pour Jankélévitch ce qu'il était pour Wittgenstein : un terme mis à la parole. Jankélévitch entrevoit l'espace d'un « presque rien à dire » où j'exprime ce « je ne sais quoi » que sont conceptuellement l'existence, le temps, la mort, et que la musique seule effleure parfois complètement, en une réussite qui est exceptionnelle.

   Si le mystère nous jette dans l'aporie, l'énigme nous place très exactement dans un problème. Ce qui et énigmatique pose toujours problème, maintient toujours ce dernier vivant et actuel malgré son caractère insoluble. L'absence de solution n'est pas ici ce qui supprime le problème ou le rendrait vain (le réduisant à un « faux problème »), c'est précisément ce qui maintient intact et toujours neuf le caractère problématique. La question reste actuelle et prenante du fait qu'elle ouvre justement sur de l'énigme.

   Une énigme ne cessera jamais de nous déconcerter, tout en stimulant notre intelligence, tout en offrant de quoi toujours penser. Heidegger nomme alêtheia ce qui concerne prioritairement l'énigme de l'être. Ce terme, qui signifie « vérité » en grec, dit littéralement : le non-voilé, le dévoilement. Ce qui rend l'être énigmatique est précisément qu'il ne parvient pas, pour nous, au dévoilement, il demeure, quant à son fond, son fondement, en retrait, secret. Ce voilement est pour Heidegger « l’énigme même » « Hegel et les Grecs », dans Questions I et II.

   Il est vrai que, nous qui sommes de l'être, (de l'« étant » dans le vocabulaire heideggerien), nous devrions comprendre le « il y a de l'être » et comprendre aussi ce que signifie « exister ». Or, il n'est pas de problème plus environné d'inaccessibilité. Heidegger fait de cette énigme « l’affaire de la pensée », c'est le thème à méditer par excellence, c'est le problème fondamental de la pensée philosophique.

   En ce qui concerne la personne, on est à l'abord de deux voies possibles, toutes deux sont attirantes. Soit la personne est un mystère, soit elle est une énigme.

   Si nous y éprouvons principalement un mystère, nous y verrons aussi une lumière troublante sur nous-mêmes qui n'a pas d'explication. Pour reprendre les termes de Jankélévitch, elle sera le presque rien d'être dont nous sommes pétris, le je-ne-sais-quoi indicible qui, étrangement, libère de la volonté de savoir.

   Peut-être avons-nous le besoin d'être en premier lieu faits de mystère. Ainsi, concernant notre essence, nous ne resterons pas sur notre faim, car il n'y aura rien à chercher, rien à trouver, et malgré tout nous serons à l'abri du sentiment de l'absurde.

   D'un point de vue pratique, le mystère est un mobile puissant. Si l'essence de l'humain est indicible irréductiblement, au point que toute réflexion sur lui-même tourne court et n'aboutira jamais, c'est alors le champ de l'action qui s'ouvre sans limite. « Sans limite » ne veut dire que tout est possible pour l'humain dans le domaine de l'agir, mais que le possible proprement humain n'est pas borné a priori. Dans le fond, ce qui est mystérieux dans le mystère de l'être-là est précisément cette libération du possible.

   Si la personne est une énigme, tout se réoriente autrement. Toutes les puissances de l'esprit se trouveront mobilisées autour du problème de l'essence de l'être humain, le génie sera au travail, l'inspiration un jour pourra être heureuse, elle a pu l'être déjà, des penseurs marquants, des humains ordinaires aussi, ont pu faire des avancées décisives.

   Le plus troublant dans notre expérience de l'énigme, est que la pensée chercheuse n'est jamais découragée face à ce qui la dépasse absolument. Si la science s'arrête au seuil du mystère, elle s'électrise face à l'énigme. L'origine du cosmos, la composition ultime de la matière, la nature de la vie et de la conscience demeureront à jamais des énigmes et, cependant combien d'avancées dans ce domaine ne pouvons-nous espérer !

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