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Publié par Jean Tellez

  

   Quand il arrive à Aristote de signaler sa conception de l'être humain, ce qu'il met en avant n'est pas le fait de l'existence de quelqu'un en particulier, par exemple lui-même. Ce qu'il vise exclusivement c'est l'espèce, non l'individu concrètement existant. Pour lui, chaque individu n'est qu'une exemplification de caractères spécifiques, généraux, génériques. Les individus ne sont distingués par aucune marque fondamentale, il ne différent que « par le nombre », non « par l’espèce » comme dit le philosophe.

   Cela revient à dire que tous les êtres humains ont la même essence (ou « participent » de la même essence comme disent les gens de métier), ils ne sont divers que parce qu'on a la possibilité de les énumérer en disant : « Socrate, Platon, Alcibiade... », ou encore « celui-ci, celui-là... ».

   Tous les « propres » de l'homme qu'Aristote prend en compte et qui reviennent à dire : « seul l'homme est ceci, a cela », ne peuvent différencier fondamentalement aucun humain. Ainsi pour cette « définition » : « L'homme est le seul animal doté de logos (raison, parole, discours) », (Politiques, I, 2, 1253 a 9-10). Ou pour cette autre, non moins célèbre : « L'homme est par nature un animal politique » (Politiques, I, 2, 1253 a 2-4).

   Aristote néglige la question de l'essence humaine telle qu'elle avait été envisagée par Platon. Celui-ci n'avait jamais songé à se demander ce qu'était en général un être humain, mais il s'était concentré, quasiment toute sa vie et son œuvre durant, sur la personne d'un humain exemplaire et exceptionnel : Socrate.

   Ce dernier est apparu aux yeux de Platon comme l'humain par excellence. Ce qu'est un être de l'espèce humaine était fondamentalement, idéalement, paradigmatiquement représenté par Socrate. Il était donc, à lui tout seul, une définition, ou une essence incarnée.

   Socrate, en premier lieu, avait ce caractère d'être l'individu le plus élevé dans l'échelle des valeurs morales. En cela, il était l'unique « le meilleur et aussi le plus sensé et le plus juste » (Phédon) des hommes de son temps.

   Alcibiade, dans le portrait qu'il fait de Socrate dans Le Banquet, insiste sur l'exemplaire unique qu'est Socrate : « Cet homme qui n’a jamais froid, qui n’a jamais chaud, qui est le seul à savoir jeûner et le seul à savoir boire, le seul qui sache aimer la jeunesse et rester chaste dans cet amour. » Alcibiade relève que le personnage n'est susceptible d'aucune comparaison. Dans cette mesure, il ne peut pas être inséré dans un genre où l'on pourrait grouper tous les êtres êtres qui lui ressemblent ou auraient pu lui servir de modèle : « Ce qui rend Socrate digne d'une admiration particulière, c'est de n'avoir son semblable ni chez les anciens ni chez nos contemporains. On pourrait, par exemple, comparer Brasidas ou tel autre à Achille, Périclès à Nestor et à Anténor [...]. Mais on ne trouverait personne, soit chez les anciens, soit chez les modernes, qui approchât en rien de cet homme, de ses discours, de ses originalités. » Le Banquet, 221 cd.

   Socrate était le seul exemplaire de son genre, il était un genre à lui tout seul. Il échappe à toute caractérisation générale, il est totalement atypique. « Sachez bien qu'aucun de nous ne connaît Socrate », dit encore Alcibiade.

   Dans Le Banquet, Socrate arrive en retard aux festivités présidées par le poète Agathon. Il est resté un bon moment à l'entrée de la demeure, debout, immobile, comme paralysé. La seule explication que donne Platon de ce comportement insolite est que le philosophe s'est arrêté pour « appliquer son esprit à lui-même ».

   L'usage que Socrate paraissait faire de l'injonction bien connue des Grecs : « Connais-toi toi-même », est, semble-t-il, assez déconcertant. Cette formule, qui figurait à l'entrée du temple d'Apollon à Delphes, voulait probablement dire : « Connais tes limites, afin de ne pas sombrer dans cet orgueil démesuré qu'est l'hybris. »

   Socrate y aurait décelé plutôt, c'est du moins l'hypothèse que nous faisons, une incitation à s'interroger sur sa nature à lui, sur son fait humain particulier. « Qui suis-je ? », « que suis-je ? » paraissent bien être ses grandes questions, celles qui sont au fond de toutes les autres célèbres questions socratiques.

   Dans le Phèdre, Socrate fait une confidence : il n'a pas beaucoup de loisir pour s'occuper de n'importe quelles questions, comme par exemple de l'interprétation des vieilles fables de la mythologie. « Pourquoi ? c'est que j'en suis encore à accomplir le précepte de l'oracle de Delphes, Connais-toi toi-même […]. Je m'occupe non de ces choses indifférentes, mais de moi-même : suis-je un monstre plus imbu d'orgueil que Typhon, ou bien un être plus doux et plus simple qui porte l'empreinte d'une nature noble et divine ? » (Phèdre, 229e)

   Alcibiade, dans Le Banquet, en arrive à dire que Socrate n'est pas exactement un homme et pas davantage un dieu. Il ajoute : « C’est du moins […] un être vraiment exceptionnel, un dieu parmi les hommes et un homme qui participe à la vie des dieux. » Les paradoxes sont intéressants : ce n'est pas un dieu, mais parmi les hommes, il l'est ; c'est un homme, mais n'en participe pas moins à la vie des dieux.

   Pour ce qui est de comprendre ce qu'est authentiquement une personne, nous trouvons chez Platon, sinon une étape accomplie ou définitive, du moins quelque chose comme un passage obligé pour la réflexion. La personne apparaît en ce monde à la manière dont s'y montrerait un dieu. Certes, elle ne relève pas de la divinité incarnée, mais elle est en quelque manière l'esquisse de cette catégorie de la pensée religieuse et théologique.

   Pour suivre Platon en un certain sens, l'humanité est le fait que puisse apparaître au monde quelqu'un comme Socrate.

   La personne est, de son côté, cette possibilité mystérieuse d'où peut naître un Socrate. Cela nous dit, tout à la fois, que Socrate était un être ordinaire et qu'il était un être extraordinaire.

   Cela nous dit surtout que la personne ne peut avoir d'autre étoffe où se constituer que l'exceptionnalité. Sans doute ne sera-t-elle pas nécessairement exceptionnelle, mais elle sera faite d'exception, sinon elle ne sera rien.

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