Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Publié par Jean Tellez

   Max Weber a introduit la notion de désenchantement dans L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme (1904), il y est revenu dans sa conférence de 1917 : « La profession et la vocation de savant » (publiée en 1919 conjointement à une autre conférence : « Le métier et la vocation d'homme politique », le tout sous le titre : Le savant et le politique).

   Selon Max Weber, la science et la technique guidée par la science, toutes deux prises dans la logique du capitalisme moderne, ont conduit à une « rationalisation intellectualiste » du monde. Nous serions en mesure de maîtriser et contrôler le monde ambiant par les innovations scientifiques et techniques, par le calcul, par la prévision, l’anticipation. Ce dispositif efficace au service de nos volontés aurait par ailleurs installé la représentation que tout pouvait être expliqué rationnellement par les sciences fondamentales.

   Ce qui aurait disparu, c'est le sens du monde : l'idée que l'existence humaine et le monde de la vie ont un sens non rationnel, un sens mystérieux, qu'ils ne sont pas faits exclusivement de processus calculables. Cette idée était entretenue par les croyances religieuses, magiques, mystiques, poétiques, lesquelles sont fondamentalement des croyances au surnaturel. La science aurait ruiné l'adhésion des esprits au surnaturel et dès lors désenchanté, vidé le monde de spirituel.

   Notre rapport à la nature n'aurait plus été environné de mystère. La nature serait apparue comme un domaine à exploiter, à livrer au profit.

   Il est vrai que ce concept de désenchantement paraît être très éclairant dans le champ des sciences sociales et de la philosophie. La massification, l'urbanisation exponentielle des sociétés, l'arrachement des individus aux campagnes et aux paysages, n'ont-ils émoussé notre sens mystérieux d'être des habitants de la Terre ? Les flux constants d'informations qui se présentent chaotiquement, ne nous donnent-ils une image chaotique du monde, où il paraît a priori vain de trouver un sens ? L'explosion des technologies numériques, qui se présentent comme des atouts au service de la personne, ne deviennent-ils des outils de contrôle, de traçage, de formatage, de manipulation, d'intoxication des populations ?

   Cependant, on peut noter, déjà, que les progrès des sciences et des technologies n'ont nullement provoqué un affaiblissement des religions. Les racines anthropologiques du fait religieux sont autrement profondes.

   Les trois monothéismes (Judaïsme, Christianisme, Islam) connaissent aujourd'hui une vitalité incomparable, loin d'être affectés par l'avancée irrésistible des sciences et des technologies. Dans le cas du christianisme, il est vrai, la modernité semble avoir fait des ravages. Mais ceux-ci ont surtout frappé le caractère d'autorité de l'église et de son corpus doctrinal, l’orthodoxie, l'institution millénaire. Le christianisme n'a nullement perdu en lui-même de sa force. Il séduit plus que jamais comme l'a montré, par exemple, le mouvement du Renouveau charismatique. Dans les églises évangéliques, le nombre d'individus ayant vu leur vie bouleversée par une rencontre personnelle avec Jésus s'élève exponentiellement. Il faudrait aussi évoquer la croissance des sectes chrétiennes plus ou moins dissidentes en Afrique, en Amérique du Sud.

   Mouvements charismatiques, conversions personnelles, effusions spirituelles, églises évangéliques, églises baptistes où l'on connaît le rebirth, la nouvelle naissance et le nouveau baptême, sectes, groupes de dimension mondiale comme les Témoins de Jéhovah ou l’Église de scientologie, mouvance du « New age », thérapies, guérisons sensationnelles, prophéties, méditations, millénarismes...

   Même s'il peut paraître expéditif de mettre ensemble toutes ces manifestations de la ferveur chrétienne, elles ont en commun d'être sous le signe du merveilleux. Elles offrent une expérience palpable, ensorcelante et quasi sensuelle de la présence de Dieu et de l'action quotidienne de sa grâce. Les individus, tout à l'enchantement religieux, envisagent leur foi comme un engagement et une renaissance qui redonnent sens à leur vie. Ils ressentent un appel à témoigner, à se manifester dans le monde comme des élus.

   D'autres phénomènes mettent en lumière ce que l'on pourrait qualifier comme un envoûtement perpétuel de la conscience moderne. Ainsi le succès des ésotérismes, de la magie, de la sorcellerie, du satanisme, du chamanisme, de l’occultisme, des expériences de mort imminente (EMI), des théories du complot, de la croyance aux fantômes, de la croyance aux extra-terrestres...

   De cet envoûtement mondial en marche, témoigne aussi le travail souterrain des psychothérapies, toujours dites nouvelles, offertes par centaines à la consommation : les végétothérapies, la bio-énergie, les dynamiques de groupe, les psychodrames, les analyses existentielles, les psychothérapies humanistes, le cri primal, le rebirth, l'hypnose, les thérapies émotionnelles, les psychothérapies trans-personnelles, l'analyse transactionnelle, les thérapies conjugales et familiales, l'art-thérapie, les musicothérapies, les animalothérapies, les thérapies comportementales et cognitives (TCC)... L'offre thérapeutique peut présenter la forme d'un fourre-tout, un peu de spiritualité orientale, quelques techniques de respiration, de l'hypnose, de la pleine conscience, un peu de EMDR, eye movement desensitization and reprocessing, reprogrammation de l'esprit et désensibilisation par les mouvements de l'œil...

   Certes, il n'y a pas de raison a priori de nier les éventuels pouvoirs guérisseurs de ces pratiques : sur le stress, les anxiétés, les troubles sexuels, les pathologies du couple, les troubles obsessionnels compulsifs... Mais elles n'en témoignent pas moins de la persistance d'une conscience magique au cœur de la modernité.

   Non seulement on se met entre les mains d'une nouvelle sorte de magicien, le thérapeute, qui par ailleurs est pasteur d'âmes comme le disait Freud, on cède aussi au sortilège proprement dit de l'offre marchande, laquelle prend sans cesse la figure des fées et manie la baguette magique. Vous voulez être heureux et guérir de toutes les maux habituels aux hommes ? Consommez de la thérapie !

   L'un des problèmes les plus préoccupants de nos sociétés, c'est un charme qui a imprégné en profondeur l'acte même de consommation. On en connaît les ravages dans notre mode de vie en général. On ne souligne pas assez le ravage des thérapies.

   L'une des motivations les plus puissantes qui poussent les individus vers les nouvelles thérapies et pratiques de développement personnel, c'est le besoin de « trouver un sens à sa vie ». Trouver un sens à sa vie personnelle, c'est le nouveau paradigme de l'existence moderne, qui fait fleurir les maîtres et guides de sagesse, qui produit des best-sellers à la pelle.

   Nous sommes, certes, face à du rituel hédoniste, propre aux pays développés. Dans les régions de stress alimentaire, hydrique, dans les pays où règnent la guerre civile et les ravages du terrorisme, où les femmes perdent leurs enfants dans les maternités, l'heure n'est pas à la consommation de thérapies. Mais, posons-nous cependant la question : la personne humaine a-t-elle un besoin essentiel de trouver un sens à sa vie ?

   On peut en douter, d'une part, parce qu'il est tellement facile dans ce domaine de tomber dans des illusions et, en outre, de se faire avoir par des marchands ; d'autre part, parce que l'idée d'une existence qui aurait un sens est tout à la fois magique et soporifique. Le sens de la vie est peut-être une consolation, un remède éventuellement, un filtre pourquoi pas, mais nullement une solution réelle de vie.

   La personne a surtout besoin d'être, enfin, libérée des enchantements de toute espèce, de tous les scénarios, de toutes les pratiques qui voudraient la réconforter et l'illusionner.

   Par ailleurs les progrès des technologies n'ont pas eu pour effet, comme le pensait Max Weber, de maîtriser et d'accentuer le contrôle sur le monde ambiant par la puissance du calcul et l'effet des prévisions scientifiques, ces progrès ne nous donnent pas même le sentiment de quelque efficacité de la volonté sur le monde ou la nature.

   C'est bien plutôt l'évidence contraire qui s'impose : la perte du contrôle sur notre destin dont témoignent les événements climatiques de plus en plus extrêmes ou le risque désormais permanent de pandémies mondiales comme celle du Covid-19, sans compter que le développement exponentiel des technologies fait désormais de notre avenir un exode vers l'inconnu.

   En revanche, la succession vertigineuse des innovations technologiques produit sur quelques esprits influents un certain type de sidération magique, ainsi que le montrent des idéologies comme le transhumanisme. Cette doctrine, naïve, mais fervente aussi, mêle prophétisme (avènement d'un nouveau type d'humain) et démiurgisme (puissance créatrice et auto-créatrice de la technologie, puissance analogue à celle d'un dieu et capable de vaincre la mort).

   En fin de compte, des nouvelles thérapies et psychothérapies aux nouvelles technologies, en passant par les nouvelles sagesses, c'est une hypnose généralisée qui se produit.

   Tout ne peut être négatif dans les nouveautés et innovations et, d'ailleurs, rien a priori n'a de raison d'y être négatif. Ce qui nous menace plutôt, c'est une léthargie née de la consommation incessante de la nouveauté, un sommeil de notre raison, effet d'un nouvel opium des peuples plus efficace que ne l'ont été et ne le sont encore les religions. Plus efficace, parce que les promesses illusoires ne concernent plus l'au-delà, le paradis ou le salut éternel : elles ont à voir avec l'ici et le maintenant, la satisfaction immédiate des aspirations humaines.

   La vérité est que nous n'avons jamais déchanté du monde. Une partie de l'humanité (celle qui correspond approximativement à l'ère d'extension du catholicisme romain) a certes renoncé en partie aux illusions et dogmes des idéologies et des églises. Elle n'a pas déchanté de l’individualisme, du repli narcissique de l’individu sur lui-même, de la consommation comme valeur, sortilège, affirmation de soi.

   La logique d'un monde de fées et de magiciens gouverne toujours l'imaginaire, avec la complicité des promesses illusoires de la consommation, des magnificences stéréotypées de la publicité.

N.B. : La photo représente mon pigeon. Il s'appelle Gustave.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article

La Philosophie 30/06/2021 23:48

La mise en paragraphe saute malheureusement :)

La Philosophie 30/06/2021 23:47

C'est bien que tu sois de retour.
Content de connaître Gustave.
"Ce qui aurait disparu, c'est le sens du monde : l'idée que l'existence humaine et le monde de la vie ont un sens non rationnel, un sens mystérieux, qu'ils ne sont pas faits exclusivement de processus calculables. Cette idée était entretenue par les croyances religieuses, magiques, mystiques, poétiques, lesquelles sont fondamentalement des croyances au surnaturel. La science aurait ruiné l'adhésion des esprits au surnaturel et dès lors désenchanté, vidé le monde de spirituel."
Oui c'est le début de l'acosmisme (c'est qui est une gageure pour un esprit classique et romantique mais pas du tout pour un cerveau de la troisième modernité (quantique) ). Le calculable n'est pas le scientifique mais battre en bref les 3 idées de la Raison pure n'est rien qu'une démarche "matérialiste" pour parler en tes mots, même si cela est inapproprié dans le vocabulaire de la nouvelle époque (car il n'y a plus de matière ni d'esprit).

Si on entend par matière le réseau des atomes et par esprit l'outil de domination des corps mis en place par la chrétienté, principalement.