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Publié par Jean Tellez

 

  Dans tout ce que l'on nomme culture, au sens le plus ample possible de ce que produisent les humains, il se crée un appel, presque un appel d'air, qui invite des êtres à exister, c'est-à-dire à agir et à se comporter comme sujets.

   De manière générale, un sujet est susceptible d'une définition très élaborée. On peut nommer ainsi un être qui dispose d'une conscience du monde et d'une conscience de soi, d'une réflexion sur le monde et sur lui-même. Un tel être dit « je » et prononce par exemple « je m'engage à ». C'est donc aussi l'être susceptible d'action volontaire, libre, qui par conséquent peut se considérer et être considéré comme responsable de ses paroles et de ses actes... Et ce n'est que le début !

   Le mot vient du latin subjectum, qui est lui-même la transposition latine d'un terme utilisé par Aristote, hupokeimenon (littéralement : « ce qui est placé dessous »). Le philosophe se réfère ainsi à quelque chose, à un x, dirions-nous, auquel on peut attribuer des prédicats. Dans l'expression « le tabouret est noir, il est lourd », « tabouret » est le sujet, « noir », « lourd », sont des prédicats.

   Autrement dit, le sujet, quand il apparaît dans la langue philosophique, est une simple façon de désigner un support pour des caractères. Cela rend possible l'énoncé verbal : « le tabouret est noir », à moins que ce ne soit le contraire : c'est l'assertion elle-même, avec sa structure grammaticale particulière, qui rend possible d'envisager un sujet, qui serait le tabouret... Est-ce le pouvoir de quelque chose d'apparaître comme un sujet qui est à l'origine du langage, ou est-ce le langage qui crée l'apparition de sujet ? Problème dont on ne sortirait pas facilement, si l'on s'y engageait...

   Sans entrer dans aucun des débats épineux qui ont agité les philosophies, nous remarquerons qu'une personne humaine aura toujours une tendance très forte à se poser comme sujet, et déjà au sens le plus simple du mot : comme un être qui est support, comme un centre auquel rapporter des prédicats (des caractères). Or, plus cette notion s'enrichit, plus elle devient essentielle pour comprendre en quelle manière nous nous insérons au monde, et donc comment nous désirons, aimons, rêvons, travaillons.

   Comme, nous le disions, le sujet, c'est ce qui vient se dessiner en creux dans toute production humaine, et aussi dans toute activité humaine. Ce creux n'est bien entendu pas un vide, mais un appel vers tout être qui pourrait venir. Dans les produits de la culture, redisons-le, rien ne peut arriver de plus fondamental que du sujet.

   Cette proposition semble, dans un premier temps, aller de soi : on écrit des poèmes, on compose de la musique, on peint pour des sujets qui liront, écouteront, regarderont. Que pourrait-ce être d'autre qu'une invocation à des sujets ? Mais il faut accompagner cette remarque d'une double généralisation qui est aussi un double approfondissement.

   Premier approfondissement : une œuvre est aussi (et peut-être d'abord) une propre invocation à notre être personnel, afin qu'il s'y découvre, afin qu'il s'accueille en quelque sorte lui-même.

   Je ne crois dire rien de bien nouveau (Nietzsche l'a déjà dit), ni rien de particulièrement dérangeant, à remarquer qu'un écrit philosophique, pour prendre cet exemple, est un dispositif inventé pour s'y projeter en personne : Dans la Critique de la raison pure, on trouve Kant à l'état pur en quelque sorte, comme dans Être et Temps, on trouve Heidegger (du moins le Heidegger d'alors, en 1927), là blotti, au creux de pages très difficiles à lire (si le lecteur s'y retrouve avec peine, et s'il doit beaucoup prendre sur soi pour ne pas lâcher le livre et le laisser là, Heidegger, sans qu'aucun doute puisse subsister, lui, s'y reconnaissait sans avoir à accomplir d'effort particulier).

   Ce premier approfondissement (qui une première généralisation), nous conduit à admettre qu'on ne peut entreprendre un travail de création, on ne peut même en avoir l'idée, sans y voir un moyen d'y être et d'y exister comme sujet. Cela paraît vraiment une évidence, on ne soulève nul voile, on ne décèle rien de caché en le faisant remarquer.

   Et cependant, cela reste assez troublant, assez énigmatique même. Pourquoi l'être humain a-t-il toujours envie de créer ? Par ailleurs, si l'œuvre est accomplie afin de s'y écrire soi-même, pour quelle raison exacte pose-t-elle l'épineux problème de la reconnaissance ? Et pourquoi le créateur veut-il annoncer aux autres qu'il existe ?

   Second approfondissement. Tout ce que l'humanité peut instituer se ramène, tout autant qu'une œuvre personnelle, à une sorte d'appel à témoins généralisée. Ce qui signifie que des êtres humains sont nécessairement interpellés, appelés à se prononcer, et appelés à exister aussi aux creux de cette institution.

   Passons sur l'exemple le plus évident, mais aussi le plus poignant qu'est la famille, le père, la mère, les sœurs et frères, la maison natale, les animaux dans la maison, les premières croyances, les premières lectures, l'école... Il va tellement de soi que le sentiment de s'être trouvés accueillis, et invités à exister et à nous déployer comme des sujets, a été la condition fondamentale qui nous permet précisément d'être des sujets.

   Il y aurait une réflexion particulière à faire sur la langue maternelle. L'expression est savoureuse et dit beaucoup. C'est la langue qui nous a accueillis comme une mère sait le faire. Qui donc a jamais éprouvé du ressentiment à l'égard de sa langue ? Qui garde de mauvais souvenirs de sa familiarisation avec elle ?

   Saint Augustin, qui a conservé de très mauvais souvenirs de son apprentissage scolaire du grec (une langue étrangère), dit à propos de sa langue maternelle (le latin) :

   « Ce n'est pas que la langue latine ne m'eût été aussi inconnue [que la langue grecque] lorsque j'étais à la mamelle : mais remarquant moi-même ce que chaque mot signifiait, je l'appris non seulement sans qu'on employât aucune rudesse ni aucune sévérité pour m'y obliger, mais même parmi les caresses de mes nourrices, parmi les divertissements que me donnaient ceux qui prenaient plaisir à me faire rire, et parmi les jeux et les passe-temps dont ils m'amusaient », Confessions, Livre premier, chap. 14, traduction d'Arnaud d'Andilly.

   Ludwig Wittgenstein, qui s'inspire beaucoup de quelques lignes des Confessions au début de ses Recherches logiques, aurait dû s'arrêter un peu sur cette dernière phrase. Il aurait eu le pressentiment de ce qu'avait d'incomplet sa conception des « jeux de langage », et particulièrement des types de « jeux » que suppose l'apprentissage d'une langue (je ne peux me permettre de préciser ce point, la parenthèse serait trop longue, hélas).

   Toute institution humaine est faite pour accueillir de nouveaux humains, leur faire une place, faire place à leur nouveauté. Et cela quels que fussent les intentions de ceux qui ont pu la mettre en place ou voudraient simplement la défendre comme un legs intouchable.

   Ainsi en est-il, parmi tant d'autres cas, que l'on pourrait analyser, de l'institution qu'est la démocratie. La démocratie a été directe, représentative, parlementaire, sociale, populaire, participative... Elle a pu être tout cela, et pourrait revêtir bien d'autres formes, parce qu'elle n'a rien en elle, en tant qu'établissement humain, pour arrêter le flot des nouveaux sujets qui viennent l'habiter et la repenser.

   Ce qui signifie que toute institution humaine (la langue, la famille, l’État, le droit, la démocratie, la société, l'Europe...) a un immense avenir, contrairement à ce que l'on entend dire sans arrêt par les déclinistes et nihilistes d'aujourd'hui. Qu'on me pardonne, s'il vous plaît, l'hyperbole ou la grandiloquence : il s'agit réellement d'un immense avenir.

 

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Anthony Le Cazals 29/06/2021 23:00

Salut

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