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Publié par Jean Tellez

  

 

  Une philosophie ne peut parler d'autre chose que de la conscience. Mais d'abord, quelques mots de plus sur la conscience.

   Nous pourrions dire que la conscience du monde est une faculté perpétuellement suspendue. Nous entendons par là une faculté qui n'est pas continuellement effective, comme peut l'être la sensation d'avoir chaud, d'avoir froid, d'avoir faim, de n'avoir pas faim. Certes, on dit que l'on a « conscience d'avoir faim », mais pour cela il faut que la sensation soit prise en compte à un moment donnée, ce qui implique d'ailleurs que, l'instant d'après, je peux cesser d'avoir conscience que j'ai faim.

   Mais ce qui est le plus remarquable est la qualité particulière de la prise de conscience d'avoir faim, ce que l'on pourrait appeler sa densité singulière, laquelle arrive toujours en excès, ou comme un excès. Ce qui est en plus, en un mode excessif, c'est que je me vois en train de vivre avec la douleur de la faim, en train d'arriver là avec cette modalité. Voilà donc ce qu'une théorie de la conscience devrait pouvoir expliquer : que je puisse m'insérer là en ayant faim ; elle devrait le faire, puisque c'est là toute la substance, si l'on veut bien admettre ce terme, de la conscience d'avoir faim.

   La conscience du monde a pour condition l'apparition au monde de quelqu'un, ce qui peut sonner comme un véritable truisme. Mais c'est dire aussi que la conscience n'existe pas comme phénomène observable, dans des données cérébrales, ni surtout n'est pas compréhensible à partir de discours généraux, de concepts, de définitions. Car aucun discours à visée générale (en sorte qu'un tel ou untel peut les reprendre et les analyser à son tour), ne contient le fait de notre venue au monde.

   Pour que la conscience soit possible il faut que quelqu'un soit là. Entendons-nous bien, même si ce point peut paraître pour le moment difficile à saisir. Il ne suffit absolument pas « qu'il y ait quelqu'un en général ». Il faut quelqu'un de très exactement situé. Cette précise situation est en l'occurrence un fait absolument contingent : quelqu'un est là, qui aurait pu être ailleurs et qui, surtout, aurait pu ne pas exister. Cette éventualité, que la personne en question ait pu ne pas être, n'est pas une limite à la possibilité de la conscience, c'en est la condition nécessaire et absolue.

   Ainsi, pour comprendre le phénomène de la conscience, la position que l'on chercherait à se donner d'être un semblant de sujet est totalement inopérante (rappelons qu'un semblant de sujet est un sujet généralisable). Redisons-le, on ne peut pas comprendre que l'on soit conscient du monde si l'on part de quelque propriété commune aux êtres humains (et à ce titre susceptible d'être conceptualisée), c'est-à-dire d'une de ces situations sur lesquelles travaille la science. Il y faut une propriété, qui ne peut être rabattue sur aucune autre, qui ne peut prêter à aucune induction : le fait que soi, l'on soit né.

   Si la seule conscience du monde est toujours une faculté suspendue, il est logique que toute possibilité humaine, ou du moins les plus aiguës, les plus prometteuses d'entre elles, le soient aussi.

   Dès lors, toute création humaine n'est possible que si se trouve annulé cet état de suspension. Mais comment ? Il faut que le fait de notre naissance soit au cœur même de ce que nous produisons. Cela éclaire déjà la façon dont naît une philosophie. Car qu'est-ce que la philosophie, si elle n'est une manière particulièrement approfondie et sincère de prendre conscience du monde ?

   Si l'hypothèse que nous suivons est exacte, on devrait trouver en chaque œuvre philosophique véritablement universelle, paradigmatique pourrait-on dire, l'indice de son improbabilité même, c'est-à-dire l'inscription de la naissance du philosophe, le fait totalement imprévisible de sa venue au monde.

   Je crois que c'est le cas pour la première de toutes les philosophies, celle qui est le prototype de celles qui surviendront, et viendront s'abriter sous elle. Beaucoup de candidats à laisser une œuvre philosophique s'autoriseront de l'existence même de la philosophie de Platon. L'impression est très pertinente, si l'on veut bien y réfléchir, que tous les penseurs et tous les débatteurs de notre tradition occidentale ne sont que les des pis-aller de Platon, ou, si l'on veut, de Socrate. On n'a pas de Platon, alors, faute de mieux...

   Ou bien, les candidats à la pensée prendront leurs titres dans l'œuvre de Descartes, autre créateur de geste philosophique. Le Discours de la méthode est une auto-biographie avant d'être un discours proprement dit sur la méthode. Quasiment tout y parle de la venue au monde du penseur, avec cette note perturbante de la destinée en arrière-plan : « Mais je ne craindrai pas de dire que je pense avoir eu beaucoup d'heur de m'être rencontré dès ma jeunesse en certains chemins... »

   Nous avons un troisième cas paradigmatique : Hegel, dont la Phénoménologie de l'Esprit est le long parcours passionnant de la naissance de Hegel à lui-même.

   Si l'on devait approfondir cette question des philosophes que l'on peut appeler originaires, parce qu'ils partent véritablement d'un début, d'un commencement de la réflexion (la naissance de la pensée, donc la naissance du penseur à lui-même, ce qui implique la naissance tout court comme problème clé), il faudrait laisser une place importante aux « anti-philosophes », c'est-à-dire ceux qui ont cru déceler un départ (ou un redémarrage) de la pensée dans le refus même du geste philosophique : Nietzsche, Wittgenstein. Du fait même qu'ils voulaient rejeter ce geste philosophique, ils l'ont pris en compte, et ainsi ont acquis un statut paradoxal de prototypes.

   Il serait utile d'examiner le rôle exact joué par Heidegger au 20è siècle : prototype du philosophe ou faux-semblant intégral de penseur, s'autorisant de sources qui le dépassent? Je ne crois pas que le débat soit facile à trancher, étant donné l'ampleur du travail de dissimulation de sa pensée véritable, chez ce philosophe.

   Tout ce que l'on peut dire, peut-être, c'est que Heidegger représente quelque chose comme un semblant de paradigme de philosophe (ce qui est assez contradictoire, et confus, il est vrai). D'une part, parce qu'il s'abstient de toute réflexion sur sa naissance (en cela, il est un semblant de philosophe), d'autre part parce qu'il a réussi à gagner quantité d'esprits, il a eu et a encore des disciples à foison. Or, il me semble qu'un tel charisme philosophique, créant une déferlante de suiveurs, tient à quelque approche paradigmatique de la philosophie.

   Revenons au premier des philosophes, à l'inventeur du genre, à Platon. En plein cœur du Phèdre, au-delà d'un véritable déferlement d'images oniriques et de concepts appelés à une postérité qui ne saurait plus jamais les contourner, le philosophe met en scène la naissance du philosophe. Car, si l'on lit attentivement, le mythe central exposé dans cette œuvre, on s'aperçoit qu'il raconte, en un récit évidemment merveilleusement poétique, le surgissement dans le monde du philosophe. Il est tombé depuis la plus haute sphère de l'univers, celle au-delà de laquelle est directement visible la vérité. Soit dit en passant, et même si l'approche de Platon privilégie, cela va de soi, la naissance du philosophe, il donne par là même à penser la naissance de tout être humain, comme chute depuis un septième ciel.

   Tout le reste en découle, c'est-à-dire toute la philosophie platonicienne. Elle n'aurait pas cette ampleur, avec ses retournements, ses réveils incessants de dialogue en dialogue, et la présence de Socrate n'aurait pas cette puissance invraisemblable, si tout cela n'était pas la répercussion assumée d'une venue au jour.

 

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