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Publié par Jean Tellez

   À 11 heures de la matinée, à Rio de Janeiro, la chaleur était accablante. Il y avait peu de gens dans les rues, la plage de Copacabana en revanche était noire de monde, quand on appris que le président du Brésil Leonardo Ribeiro venait d'être mis aux arrêts. L'événement de l'arrestation avait eu lieu au siège de l'ONU de New-York. Plusieurs ambassadeurs, pour la plupart sud-américains, qui portaient pour l'occasion des casques bleus, ainsi que des représentants de peuples autochtones de l'Amazonie et de paysans du mouvement des Sans Terre avaient interrompu Ribeiro en plein discours devant l'Assemblée Générale et lui avaient mis les menottes. Amanda Mamata, Bolivienne, représentante à l'ONU du peuple aymara, lui a administré une gifle. Il en a dégringolé de l'estrade où il tenait son discours, avec ses feuilles qui ont volé, et il a mis beaucoup de temps à se relever, donnant l'impression, visuellement très forte, d'être perclus, terrassé par la honte.

   Elle est sidérante, cette force que peut avoir une image. Le rutilant président du Brésil, ami des grands propriétaires terriens accapareurs de terres agricoles, complice des fortunes de l’agro-pétrochimie et de l'extraction minière, passant, d'un instant à l'autre, du personnage de rodomont intimidant au tremblement de la bête traquée.

   D'un effet presque autant dévastateur pour le pouvoir brésilien fut la vision des hommes de main de Ribeiro, couchés au sol dans les couloirs du siège de l'ONU à New York, mains sur la nuque, entourés d'indigènes des forêts amazoniennes qui leur donnaient des ordres et les fouillaient. C'est comme cela que tombent les soi-disant pouvoirs souverains. Médiatiquement, l'action avait dû être préparée, puisque des images de Ribeiro se relevant difficilement après la correction reçue ont instantanément circulé sur les chaînes d'infos, les réseaux sociaux, les sites communautaires.

   La statue du Christ Rédempteur se serait écroulée au sommet du mont du Corcovado qu'il n'y aurait pas eu de plus forte émotion. L'immense ville a été frappée d'un tremblement, puis d'une subite montée de fièvre, prenant son départ dans les favelas.

   À la favela Rocinha, l'une des plus anciennes de la métropole, les réseaux sociaux, les réseaux de quartier, les associations, les assemblées des églises évangéliques sont immédiatement entrés en ébullition. Les ruelles ont été envahies. Le pouvoir détesté pouvait être renversé pour de bon, voilà ce qui faisait crier d'enthousiasme.

   Les premiers moments ont été fatalement marqués par l'improvisation. Les armes ont été sorties de leurs cachettes, des pétarades ont retenti. La police « pacificatrice » du district a fui dès l'annonce de la chute de Ribeiro. Quand leur caserne a été envahie, on n'a trouvé nulle trace d'un quelconque agent en uniforme, en revanche on a fait basse sur tout l'armement, sur la literie, sur l'électro-ménager, sur les réserves de nourriture, sur la bière,

   La ferveur montait à mesure que l'on recevait des instructions émanant du secrétaire général de l'ONU. Hamza Sanjarzai demandait, aux Cariocas en particulier, de ne pas s'en prendre aux biens publics, de faire la fête autant qu'ils voulaient, pas de problème sur ce point, mais d'être, dès le soir même présents en masse dans les locaux des comités de quartier, dans les sièges d'associations humanitaires, dans les églises, pour commencer de construire le nouveau monde.

 

*

 

   Vers huit heures du matin, heure de San Francisco, Esther, assise à sa table dans sa cuisine, buvant son troisième café, plongée dans ses pensées, en a presque été rassurée quand elle a réalisé qu'elle avait le programme de sa journée. Elle n'irait pas travailler. Partager, communiquer, voilà quel était le planning du jour, prolonger ce qu'elle faisait, depuis une heure déjà, avec son amie inséparable.

   Brittney était en plein jogging dans les rues de San Francisco, et c'est au rythme de sa course qu'elle avait reçu les premières nouvelles. Habituellement, elle n'écoutait que sa musique.

   Un politologue de Fox News résumait les discours de milliers d'autres experts et analystes de par le monde : « De quelle façon tout va-t-il s'enflammer à présent ? »

   Esther sortit dans la rue Howard, où donnait son immeuble. Le jour venait de se lever. Une pluie drue et froide avait cessé, laissant place à une atmosphère bleue nuit pâle et fraîche. Cela promettait d'être un jour de grisaille. Cependant le soleil a percé sur la Neuvième rue. La lumière de l'astre succédant au manteau de la pluie a éveillé l'impression que l'on allait être cueillis, enveloppés, portés.

   L'impact des nouvelles du monde était immense. Des gens allaient comme sous hypnose, sans pouvoir se détacher de leur écran portable, d'autres semblaient courir à une fête, déguisés en vikings, grimés en hurons, avec des bandes rouges et noires sur le visage, d'autres portaient des masques en tête de mort, des masques d'animaux. La fièvre montait avec comme un fond d'ensauvagement, c'était assez manifeste, et puis on voyait aussi des familles avec des pancartes « Paix sur la Terre », « Bravo l'ONU », « Un procès pour les criminels climatiques », « Vive le Gouvernement mondial », « Il est encore temps de sauver les ours polaires », et des individus drapés dans les couleurs nationales. Les piétons envahissaient la chaussée, arrêtaient les voitures. Des concerts de klaxons éclataient.

   Cela aurait pu être très angoissant de se dire que la présidente des États-Unis Olivia Fox et tout son staff venaient d'être arrêtés à Séville, et que le pays le plus puissant du monde était en quelque sorte décapité. La vie basculait vers l'incertain. Mais Esther croisait aussi beaucoup de gens qui lui disaient : « Surtout : restez cool », « Vive les États-Unis », « On est la première puissance mondiale, on va gérer »

   Esther a joint Abel, en Israël. Abel était en second cycle d'agronomie à l'université Ben Gourion d'Israël, en plein désert du Néguev. L'université Ben Gourion était un lieu exceptionnel d'innovation, à la pointe du progrès, de l'imagination technologique, de l'excellence. On s'y activait pour apporter des solutions aux plus grands défis de l'humanité, médicaux, énergétiques, environnementaux, avec la passion de la science. Vingt mille étudiants, des centaines de boursiers étrangers, des professeurs prestigieux. C'était « la Silicon Valley » du Moyen Orient.

   « C'est dingue Esther », disait Abel, « on sortait tranquillement de l'un des bâtiments. On était une vingtaine. Tu sais, ceux de mon master. On vient des sciences de la Terre, des technologies agricoles, des biotechnologies des terres arides et des sciences climatiques... On assistait à une conférence sur l'agriculture dans les pays en développement et dans les régions arides, tu vois, sur les technologies de l'économie de l’eau, sur l’irrigation au goutte-à-goutte... et sur d'autres choses relatives aux activités agricoles en conditions de sécheresse... »

   Ils avaient rallumé leur portable en sortant de la salle de la conférence. Il y a peu d'occasions, sans doute, où vous vous coupez un moment du monde, et où vous revenez au monde en ne le trouvant plus.

   « Une nouvelle était en train de se répandre comme une traînée de poudre : le premier ministre Benjamin Rosenthal venait d'être appréhendé à Séville par des forces de l'ONU, au côté de cent trois autres chefs d’État... Tu imagines le choc... Ou plutôt, pour être tout à fait franc, il n'y a pas eu de coup de massue dans notre groupe... Une hébétude, oui, ça oui, une hébétude. »

   Ils devaient être un peu spéciaux, ces étudiants car, au milieu du tumulte générale qui s'est propagée, ils sont allés s'asseoir en cercle sous les oliviers d'un square et se sont mis à déballer leurs repas. Rien de commun entre tous ces en-cas, en dehors qu'ils étaient tous vegans, et ce sans qu'il y eût de débat possible sur la question. C'était là un marqueur, une donnée de leur petite communauté : on ne mange pas d'animaux. Il était 18 heures, la température était un peu fraîche, il y avait un agréable soleil de fin de novembre qui prenait de fortes teintes rouges.

   Partout autour d'eux couraient des groupes, beaucoup avec des uniformes de l'armée, certains avec des drapeaux israéliens. On entendait des « Manifestation ! Il faut soutenir Rosenthal ! », mais aussi : « Il faut soutenir Untel ! », « Il faut soutenir Machin ! », « Tsahal doit intervenir ! ».

   « C'est d'abord une sorte de retenue qui a prévalu chez nous. L'ambiance n'était pas anxiogène, peut-être légèrement hypnotique. Le vertige qu'on éprouvait, on l'intériorisait. On cherchait les infos précises, celui ou celle qui trouvait quelque chose de pertinent l'annonçait aux autres. »

   Bejamin Rosenthal, le premier ministre d'Israël, était aux mains de la police de l'ONU. Il allait devoir répondre pour son inaction face au danger climatique, mais aussi pour des manquements au droits de l'Homme, tout particulièrement pour sa complicité avec des entreprises de colonisation sauvage des territoires palestiniens.

   Tous ont visionné attentivement la vidéo dans laquelle le leader de l’État d'Israël, captif, prétendait accepter de bon cœur son arrestation et en comprendre entièrement les motifs, il demandait aux forces vives de son pays de se mettre au service d'une mandataire de l'ONU pour le Proche-Orient, laquelle serait nommée dans les prochaines heures. Le tout nouveau ex-premier ministre paraissait peu convaincu de ce qu'il disait, malgré tout il s'exprimait sans accrocs, avec aisance, comme s'il avait appris par cœur son texte.

   Une « Haute Autorité pour le développement humain » venait d'être créée. C'était une chose qui véritablement allait surgir à partir de rien. On ne savait pas encore grand chose sur cet organisme mondial, si ce n'est qu'il était destiné à devenir « l'Assemblée générale de la Terre ». Ce serait une assemblée élue, avec plusieurs représentants pour chaque pays. En attendant l'organisation des élections, tout le monde était convié à participer à l'acte suprême de fondation et au démarrage des travaux préliminaires, le tout devant avoir lieu à Paris, dans les deux jours.

   De cette assemblée mondiale générale devraient se détacher trois assemblées mondiales particulières, dont un Haut commissariat à l'environnement, constitué essentiellement de scientifiques et de cultivateurs qui devraient gérer de vastes zones de développement humain, d'agriculture et d'élevage respectueux de l’environnement.

   On prévoyait aussi des zones de développement végétal et animal, refuges sacrés pour la vie sauvage, réserves de biomasse, sanctuaires pour la biodiversité, puits de carbone appropriés dans la lutte contre le réchauffement climatique. Une réserve alimentaire mondiale serait mise en place, avec des moyens logistiques appropriés, pour régler enfin efficacement les problèmes de sous-alimentation et commencer à résoudre le dramatique problème des sécheresses.

   Un appel était lancé. L'humanité avait un besoin urgent de spécialistes, de personnes ingénieuses ou de bonne volonté, pour sortir des sentiers battus, pour travailler sur des approches locales, pour les transformer le cas échéant en solutions mondiales. L'ingéniosité humaine était convoquée. Il fallait s'atteler à des défis tels que le manque d’eau douce, l'insécurité alimentaire, le réchauffement climatique, la montée du niveau des océans, l'appauvrissement de la biodiversité, les risques de pandémies, l'énergie propre. Les chercheurs, en ingénierie environnementale, en science des matériaux, en médecine, en santé publique, en urbanisme intelligent, avaient un rôle immense à jouer, mais les personnes douées d'initiative et capable de proposer des idées nouvelles étaient tout autant attendues, d'autant plus que la grande mutation de l'humanité n'allait pas s'accomplir sans l'ingrédient de la justice sociale, et que tout le monde avait son grain de sel à apporter sur ce point. Sans doute même, celui-ci constituait le germe premier de la métamorphose mondiale.

   Il fallait prendre à bras le corps les problèmes de la Terre : comment nourrir l'humanité dans vingt, trente, cinquante ans ? Comment assurer l'abondance d'une énergie renouvelable et propre ? Comment lutter contre l'extension des zones arides ?

   « Jeunes générations de la Terre, c'est à vous de trouver les solutions pour demain, ainsi en ce qui concerne les agricultures durables. Je songe donc particulièrement à vous, à vous la pépinière, à vous les agronomes. Et plus particulièrement encore à vous les étudiants de toutes les facultés d'agronomie du monde, encadrés par vos professeurs. Vous recevez de ma part un simple signal, un simple appel à votre mobilisation. Mais répondez en masse. Mobilisez-vous ! Travaillez ensemble. Oubliez les frontières. Il n'y a plus d'étranger sur toute la surface du globe. Soyez audacieux. Soyez courageux. Ayez l'esprit pionner... »

   « On a eu une illumination » a dit Abel. « On est en train fabriquer une banderole énorme qui dit : « Camarade de Ben Gourion, rends-toi utile pour la planète, rejoins la Haute Autorité pour le développement humain. »

   On aurait dit, à l'approche du Civic Center de San Francisco, que le cœur d'une grande action collective s'était mis à battre. La foule se densifiait de minute en minute, il se dégageait une énergie des grands jours. Des jeunes taguaient les édifices à la bombe aérosol. Cela faisait fête de rue, il y avait de l'ébriété, ça buvait des bières en plein matin, mais avec un air bon-enfant qui restait la note dominante. Dans les unités de la police anti-émeute régnait un calme déconcertant, la plupart des agents avaient retiré leur casque, des officiers souriaient, d'autres donnaient des infos au porte-voix et demandaient aux jeunes de ne rien casser, de pas défier les autorités, puisque, les autorités, on attendait de savoir ce qu'elles allaient être.

   Dans un bar de la rue Market, elle trouva Brittney et aussi Malcolm, ce dernier, comme toujours accompagné d'Horatio.

   Brittney était engoncée dans un survêtement, manches longues et amples, où elle nageait littéralement. La masse de ses cheveux châtain clair frisés était maintenue par un serre-tête. Elle s'hydratait à sa bouteille d'eau tout en ayant l'air de se livrer, sur son portable, à un travail hors normes. Mais on voyait bien aussi qu'elle faisait le tri, il y avait des faits à habiter plus que d'autres.

   Il y avait un tel bouleversement dans toutes les choses ordinaires qu'on ne pouvait qu'hésiter à laisser courir sa pensée. On ne savait rien de palpable quant à l'environnement de la nouveauté mondiale, des réactions qui allaient se manifester, des risques immenses de chaos. Une jungle de terribles contingences n'allait-elle pas menacer ? On était un peu obligé de retenir son imaginaire, d'éviter de s'illusionner, même si l'on avait tellement envie de dire merci, merci à l'événement.

   Les yeux bleu clair de Brittney, des yeux bleu délavés, montraient un abandon qui était rafraîchissant, aérien. Un souffle doux passait sur son visage. Elle battait beaucoup des paupières, signe de son émotion. Relevant ses manches immenses, elle laissait voir des bras fins à l'origine, mais presque difformes d'être trop musclés.

   Que de choses à méditer sur l'annonce faite à propos de la Haute Autorité ! « Aucun pouvoir civil, économique, militaire, policier, médiatique ne pourra s'exercer sans en émaner expressément. » Qui jamais n'a espéré l'établissement d'une gouvernance politique et économique mondiale ? – en la trouvant certes utopique, contraire à la logique des nations toujours plus ou moins en guerre perpétuelle, mais en accord total avec l'idée que l'on se fait d'une bonne solution pour la planète et pour l'humanité.

   Les choses allaient très vite car, après avoir démarré dans la nuit ses travaux à Séville, la Haute Autorité commencerait aujourd'hui même à siéger à... Paris. Cri de surprise de Brittney. Pourquoi Paris ? Qu'est-ce que Paris avait de si spécial ? Brittney a dit, comme si elle s'ingéniait :

   « Paris, la ville lumière... la ville mythique... la première destination touristique au monde ?... »

   Sa voix était bizarre et faisait une grande partie de son charme. Une voix enfantine, un peu gnangnan, une voix très drôle en fait.

   « Non, ça ne peut pas être ça... Paris, la vitrine de l'art de vivre à la française, la capitale du luxe, de la mode, de la gastronomie ?... Paris, la ville troublante, excitante... Oui, pourquoi pas ?... »

   Malcolm, lui, ne disait mot. C'était un garçon doux, effacé, sans doute trop. Sa discrétion était telle que son visage en avait des contours flous et d'ailleurs sa psychologie même paraissait imprécise. Il portait des piercings sur les oreilles et le nez, arborait une barbe rare et sans personnalité. Ce jour-là, pourtant, à sa façon à lui, il était transfiguré par les événements. Sa tête aurait mérité une photo. Ses yeux luisaient, sans rien regarder pour autant, regardant ailleurs. La révolution mondiale inattendue lui donnait peut-être des visions. Et il murmurait aussi des mots comme : « C'est la fin du foutu capitalisme. »

   Jamais Malcolm ne se séparait d'Horatio, qui semblait son ange gardien et son pilote dans la vie. En ce moment, ce compagnon indispensable achevait d'explorer toute la surface de la table. Avec un sans gêne évident, il explorait aussi les deux convives, Allyson et Brittney, leurs épaules, leurs cheveux, leurs oreilles, leurs vêtements. Horatio était un perroquet gris. Malcolm l'amenait partout dans un sac à dos spécialement conçu pour le transport d'oiseaux, avec perchoir intégré et une surface transparente qui permettait à la bestiole, même enfermée, d'avoir toujours une vue panoramique sur l'environnement.

   Il ne fallait surtout pas demander à Malcolm si Horatio parlait comme tout perroquet sait le faire, parce qu'alors son esprit s'embrumait immédiatement, comme s'il avait reçu un mauvais signal ou devait répondre à une question importune. Difficilement, il finissait par dire quelque chose comme : « Les paroles, c'est pas ça l'essentiel. » Tout le monde comprenait que l'essentiel était qu'Horatio fût heureux et non qu'il sût dégoiser comme des humains.

    Les finalités ainsi que les objectifs de la Haute Autorité mondiale seraient d'assurer à chaque être humain les subsistances alimentaires et l'eau potable, de veiller à ce que chaque habitant de la Terre ait l'accès à la santé et à l'éducation, d'accomplir au plus vite la transition vers l'après-pétrole, de construire une nouvelle économie, décarbonée, inventive et entièrement orientée vers le bonheur collectif, d'encourager et de dynamiser la recherche scientifique, l'ingénierie et l'innovation, de protéger le patrimoine culturel et historique de l’humanité.

   « Le pouvoir financier relèvera de son seul ressort. La différence entre banque privée, banque publique, banque centrale n'a plus cours. Il sera interdit à quelque établissement financier que ce soit de financer autre chose que le développement humain et toute spéculation financière sera considérée comme criminelle et dûment châtiée. »

   « Dès à présent, la Haute Autorité commence à installer les fondements d'une société mondiale juste, en expropriant tous ceux qui ont cherché à concentrer entre leurs mains les richesses de l'humanité. Ce dernier volet de son action est donc d'ores et déjà effectif. Un travail très fouillé et très technique est actuellement en cours, ici même à Séville, pour bloquer les avoirs bancaires des riches et des accapareurs. »

   Un appel était lancé :

   « Nous avons besoin de personnels de très haut niveau professionnel et éthique, d'informaticiens, de mathématiciens, de chercheurs, d'ingénieurs en biologie, en robotique et intelligence artificielle, en nouveaux matériaux, d'économistes, de sociologues, d'architectes, de chefs cuisiniers, d'urbanistes, de juristes... Nous adressons un appel à toutes les bonnes volontés qui veulent se mettre au service de l'humanité et de la planète. Tous ceux qui répondent devront avoir l'âme de pionniers. Vous, les jeunes en particulier, vous avez rendez-vous avec vous-mêmes. Vous êtes désirés. C'est votre moment, ou jamais. Votre école, c'est désormais la Terre, les besoins des Terriens, leur bien-être. »

   « La planète, votre maison, attend tout de votre talent et de votre esprit de débrouille. Il y aura dans vos réveils, au matin, l'idée lancinante de trouver une idée, ou bien la certitude d'avoir trouvé et de vouloir essayer. »

   « Pour tous, rendez-vous dans vos mairies, où l'on vous attend déjà. Les mairies seront les premiers fers de lance de la révolution. Pour les plus audacieux, les plus courageux, rendez-vous à Paris, dans les prochaines heures, dans les prochains jours. Mais ne tardez pas trop si vous voulez être au cœur de la grande mutation de l'humanité. »

   « Sachez enfin, vous les forces vives de la Terre, vous les femmes, les jeunes, les moins jeunes, les exclus, les marginaux, mais aussi les experts, les scientifiques, les juristes, les enseignants, que vous êtes appelés, que vous êtes attendus partout où vous penserez vous rendre utiles. Tous les transports aériens, maritimes, terrestres sont désormais à votre service. Vous voyagerez gratuitement, les hôtels, les auberges, les casernements vous seront réservés. Tous les voyages touristiques sont suspendus, les voyages d'affaires interdits, et d'ailleurs tout responsable politique qui se présentera dans un aéroport, un embarcadère, une gare, devra être immédiatement mis aux arrêts, de préférence par la police des transports et des frontières, sinon par les services de douane, voire par les administrations des transports. »

   Rien dans le cours ordinaire de la vie n'affectait réellement ou durablement Malcolm. L'égalité d'humeur était sa marque de fabrique, avec une touche d'indolence qui était exaspérante, qu'on lui faisait remarquer pour le secouer, et l'électriser un peu. Sa façon d'être toujours languide, sans y pouvoir rien faire, et sans en faire des tonnes, était de fait émouvante. Il travaillait de nuit dans un hôtel.

   Longtemps Malcolm avait été SDF, ce qui avait stupéfait tout le monde. À Standford, il était le plus doué de leur promotion d'ingénieurs informaticiens. Et puis, il avait connu une dépression, de laquelle il n'est jamais sorti, même s'il a retrouvé une indubitable sérénité. Hélas, celle-ci l'a conduit à vivre dans la rue, comme si c'était la chose la plus normale du monde. Peut-être y serait-il resté à jamais, peut-être y serait-il mort, si Horacio, un jour, n'avait croisé sa route.

   C'était dans une allée du parc McLaren au sud de la ville. Depuis des semaines, Malcolm y dormait sous une tente de sans-abri. Un jour, il a trouvé, quasiment à ses pieds, une cage contenant deux perroquets, un abandon, c'était évident.

   La découverte a attiré du monde. Des gens se sont indignés qu'un SDF maltraitât deux créatures admirables. Les services de protection des animaux sont intervenus, ils se sont saisis de la cage aux perroquets. Entre-temps, Malcolm avait volé l'œuf qui s'y trouvait et l'avait dissimulé. Il l'a couvé. Il l'a couvé de longs jours, patient, déterminé. Sur son ventre, sous son pull, il avait collé pour ce faire un amas de chiffons qu'il coiffait perpétuellement de sa main. On aurait dit une grossesse.

   L'oiseau à naître l'avait fait sortir de l'abandon de soi.

   On n'attendait plus que Barrett. Il est arrivé. Il est arrivé en claquettes de piscine. Le jeune homme souffrait d'un bon embonpoint. En circonstances normales, sa voix était claire et bien posée. Ce jour-là, son débit était haché, sa voix était devenue de fausset. Il s'est commandé un café et des crêpes à la chantilly. Il pianotait compulsivement sur son portable, les yeux absents et pourtant rivés sur son écran, disant sans arrêt : « Putain de bordel. Mais ils sortent d'où ? »

   Il ne savait pas encore que la Haute Autorité pour le développement humain s'était mise au travail au moment même du coup d’État mondial de Séville. Des dizaines de hackeuses et hackers, secondés par des experts en algorithme et par des financiers, s'étaient abattus comme des éperviers sur les comptes de particuliers trop riches comme Barrett. L'impression produite a été celle d'une attaque rapide, rusée, réactive et, surtout, sans pitié.

   Barrett frappait la table, il faisait sonner son assiette de sa fourchette, il avait des mouvements saccadés qui se terminaient en contorsions pour se masser la tête ou attraper ses oreilles pour les tourmenter. Jusqu'à présent, il n'avait pas montré dans son comportement de tics, de tocs. Il a hurlé : « Mais il se passe quoi ? Putain, une révolution maintenant ? »

   Barrett travaillait à Google, comme ingénieur software. Son salaire avoisinait celui d'une star de cinéma. Il était en outre malin en spéculation financière, qui était son péché mignon. Ce type avait une Lamborghini, une villa au bord du lac Tahoe et, bien entendu, des comptes en banque débordant de fric.

   Il répétait : « ils sortent d'où ? » et « Comment peuvent-ils avoir accès aux comptes privés et comment... »

   Brittney, levant une seconde les yeux de son portable, dit :

   « Ils ont des hackers super-doués, ce sont des Bengalis, j'en ai déjà repéré au moins un, en fait une..., elle est très douée. Chapeau. »

   Ces fameux Bengalis étaient les étudiants du prix Nobel Morarji Barua, élève d'un autre prix Nobel bengali, Muhammad Yunus.

   Morarji Barua avait secrètement préparé, depuis des mois, ses doctorants en économie politique à l'université de Chittagong, à s'emparer des rênes de la finance mondiale, et à faire main basse sur les richesses financières en quelques clics. Ces jeunes gens avaient pu profiter aussi de la complicité de pas mal de présidents de banques et de fonds d'investissements, ainsi que de policiers spécialisés dans la lutte contre le blanchiment. C'est cela, une révolution : beaucoup de monde tourne casaque.

   On comprenait le désespoir de Barrett. Jamais, il n'aurait imaginé d'avoir à recevoir des mails comme : « Tous vos avoirs bancaires sont bloqués. Veuillez vous mettre en relation, dans les 24 heures avec la Haute Autorité mondiale, bureau de New-York. Tous vos avoirs seront saisis au bout de ce délai », « N'essayez pas de vous envoler dans la nature. Vous seriez interpellé, vous répondriez de l'inculpation de corruption, l'infamie tomberait sur vous », « Collaborez, ou vous serez un objet de scandale, devenant ignominieux aux yeux de vos parents, lâche aux yeux de vos enfants » etc.

   Ce qui était douloureux, et redoublait aussi l'inquiétude, c'était cette rhétorique qui en imposait, avec des relents fondamentalistes et apocalyptiques, style « le Jugement dernier est arrivé ». Cela battait tous les records de l'intimidation.

   C'était, pour de vrai, du cauchemar, et il n'en revenait pas de la violence du fait. Il avait les nerfs à vif et en même temps paraissait sonné. Un insecte, qui s'était cru tout permis parce qu'il se croyait très gros, était pris dans la toile, étonnamment solide d'une araignée étonnamment astucieuse.

   « Je n'ai pas reçu de mail de la sorte », dit Brittney. « Mais c'est normal, tu fais partie des super-riches. Ce sont les premiers visés. »

   Barrett avait toujours eu l'habitude de montrer en toute occasion qu'il était un être libéral, bienveillant, généreux, la blague aux lèvres en volubile qu'il était, donnant son opinion sur tout, parce que ça ne mange pas de pain d'opiner et qu'il y avait toujours de l'auditoire pour lui, surtout il ne doutait de rien. Il faisait partie de ces gens plongés en permanence dans leur personne et leur puissance sociale sans jamais y voir de hic, d'embêtement, social précisément, pour les autres.

   Il se mordait les lèvres en songeant à l'immensité des pertes. Il se tapait des call girls qu'il payait très cher, il croyait que ça ne se savait pas, et il vivait dans l'anxiété à y repenser.

   À un moment, Malcolm a dit :

   « De toute façon à quoi ça te sert tout ce fric ? T'en as cent fois trop pour toi tout seul. »

   Barrett a eu l'air de réellement se demander ce qu'il allait répondre. Une ombre est passé dans le regard qu'il a adressé à Malcolm. Sans doute, le voile mélancolique du passé. Il a laissé voir un découragement, comme s'il disait : « Comment se colleter à ça ? À une telle naïveté ? » Malcolm s'était retiré quelque part, dans une île déserte, et on l'y avait oublié, il s'y était retiré en Robinson, en bon sauvage, avec son perroquet à l'épaule.

   À ce moment a retenti la sonnerie très reconnaissable d'un portable. Tout le monde s'est demandé, un bref instant, lequel c'était. De fait, le point fort d'Horatio, qui ne montrait aucune aptitude à l'imitation des phrases humaines, était de reproduire les sonneries de téléphone, ainsi d'ailleurs que les avertisseurs de vélo et les sirènes d'ambulance ou de police. Malcolm a regardé son oiseau avec une drôle de timidité, comme un musicien, obligé de transporter partout son instrument enombrant mais ne répondant pas des conséquences.

   « Toi, évidemment », finit par dire Barrett, « tu ne peux pas comprendre, tu n'as rien d'autre à perdre que ton foutu oiseau ».

   Malcolm pouvait émettre une pensée longuement préparée, mais n'avait aucun sens de la répartie, il était évidemment incapable de la moindre agressivité, de la moindre méchanceté cela va sans dire, et de toute forme d'humour, on l'aura compris. Et pourtant, là, il a commencé :

   « Que je te dise, Barrett... »

   Tout le monde a été suspendu à ses lèvres :

   « Tu croyais avoir partie liée avec le succès, tu croyais que c'était naturel pour toi le succès, le fric, et de fait te voilà sur le cul, mais ce n'est pas plus mal, c'est même une chance... 'Pas de bol ?', c'est que tu crois.

   Sur ce, Malcolm a pris son sac à dos, il l'a ouvert, et Horatio s'est précipité sur son perchoir. C'est l'oiseau comme toujours qui allait piloter. Malcolm est parti.

 

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