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Publié par Jean Tellez

   À Sacramento, au Capitole, siège des institutions de l'État de Californie, l'Assemblée et le Sénat se réunissaient en catastrophe. Les visages grimaçants qui sortaient des voitures, les silhouettes pressées sur les marches laissaient voir de la gravité de circonstance, mais de fait surtout une peur panique.

   « Nous allons nous concerter », a dit un sénateur démocrate à des journalistes. « Des choses sont à examiner évidemment dans le fait qui s'impose à nous : la création de cette Haute Autorité mondiale pour le développement humain, tout ne peut pas être à rejeter... Mais je ne vous cache pas que le plus préoccupant est cet ordre qui court d'arrêter le gouverneur de notre État et toute son équipe. Je ne sais pas ce que vont faire les Fédéraux. Le chef du FBI n'a pas encore pris la parole. Mais quand on sait que le moindre agent en service, y compris de la police municipale, peut à tout moment prendre sur lui d'arrêter le gouverneur... »

   Justement, vers 9 heures, le directeur du FBI s'est exprimé, brièvement d'abord sur son compte Twitter, plus longuement ensuite sur un message publié sur le site officiel de l'Agence : Insurrection ? Qu'est-ce que c'est que cette histoire ? En ce qui le concernait, il ne couvrait pas. Les citoyens américains devaient absolument éviter les émeutes et les destructions de biens. Et puis, il fallait surtout se tenir sur ses gardes devant cet apparent retour malheureux des utopies : les égalitarismes, les communismes, les anarchismes. L'idée d'une justice sociale, prise au pied de la lettre, restait, quoi qu'on en dise, une idée dangereuse. Et puis, il fallait à présent très vite déplacer l'attention vers la question de la légitimité. Quel pouvoir allait se mettre en place et avec quel degré d'adhésion des populations ? Il n'était absolument pas interdit de voir le côté positif des choses, puisque nous étions devant un fait de société, un fait de société mondiale même. Il n'était pas du tout absurde de miser sur plus d'amitié et de solidarité entre les gens, sur l'intelligence organisatrice des citoyens, mais on ne devait jamais oublier le devoir à l'égard de la grande nation des États-Unis d'Amérique.

   « Je dois m'appesantir un peu sur le cas de conscience qui se pose à l'esprit de tous les agents, les femmes, les hommes, qui dépendent de l'Agence Fédérale d'Investigation. Un appel international vient d'être adressé à leur conscience. On leur intime d'agir en protecteurs de l'humanité et de rompre toutes leurs allégeances aux pouvoirs politiques, qu'ils soient étatiques ou fédéraux. Que puis-je dire dans cette situation ? Eh bien, je dis : 'Vive notre grande nation ! Dieu préserve les États-Unis !'

   À aucun moment il n'a fait allusion au fait que l'on venait, il y avait à peine plus d'une heure, de faire prêter serment à Dick Banning, le vice-président, qui devenait de fait et de droit le nouveau président, par intérim, des États-Unis. Le lâchage était évident.

   Donc, pendant ce temps-là à Washington, Dick Banning, venait de prêter serment en catastrophe sur la Bible pour être le nouveau président des États-Unis. Les médias ne parvenaient pas à savoir quel était son état d'esprit et comment comptait-il redresser la situation, puisqu'il s'était réfugié avec ses proches conseillers dans la salle de gestion de crise, au sous-sol de la Maison Blanche. Selon toute vraisemblance, un nouveau ballon de foot (le terminal portable lui assurant la maîtrise de la force nucléaire des États-Unis) lui avait été remis, avec de nouveaux codes. Un grand absent dans ce bunker souterrain : le général Thomas Trigano. chef d'état-major des armées.

   Le haut-gradé a fini par faire, en milieu de matinée, une déclaration depuis son bureau du Pentagone, reprise par toutes les chaînes d'infos et les radios. Il a fait part d'un échange qu'il avait eu avec la présidente Olivia Fox, au moment où cette dernière se trouvait dans un commissariat de quartier de la police de Séville, s'attendant à être interpellée d'un moment à l'autre.

   Le général a souligné à quel point il était surréaliste que l'armée des États-Unis, la plus puissante du monde, dût réaffirmer son allégeance à un pouvoir à ce point fragilisé. Il n'avait pas, en tant que militaire, à juger du bien-fondé, du caractère acceptable ou pas du renversement de la plupart des États de la planète. Mais son devoir était de préserver la sécurité extérieure de la grande nation. Il attendait donc, de pied ferme, que s'établisse à Washington un pouvoir civil, fort, incontesté. D'ici-là, il ne prendrait aucune initiative et, bien entendu, la garde nationale resterait dans ses casernes.

   Les choses ont dû évoluer très vite car, à peine une heure plus tard, le plus haut galonné de l'armée américaine tenait une conférence dans la salle de presse du Pentagone. Appuyé au pupitre, devant le logo représentant le glorieux bâtiment pentagonal, accompagné sur sa gauche et sur sa droite par une masse attentive d'officiers supérieurs de toutes les armes, il a dit :

   « Nous ne sommes pas, nous les militaires, des experts en anticipation politique. Nous ne pouvons nous permettre de supputer qui ou quoi détiendra l'autorité civile dans notre pays, de soutenir untel ou untel. La vieille démocratie américaine ne peut se permettre ces errements. Tout ce que je peux dire c'est que, pour le moment, la soi-disant équipe présidentielle à Washington, et le propre président par intérim, Dick Banning, sont devenus des hystériques, retranchés dans un bunker souterrain, morts de trouille à l'idée de se faire arrêter par la propre garde de la Maison Blanche. Un grand pays peut-il accepter ça ? Peut-on supporter longtemps cette situation de se demander si des ordres venus de l'autorité civile doivent ou non être pris au sérieux ? Ces siphonnés croient, pour ne vous parler que de ça, avoir sous la main le commandement des forces stratégiques, ou du moins ils sont en train de tout faire pour s'assurer qu'ils l'ont. Désolé, de le dire comme ça, mais ils l'ont dans le cul. L'armée américaine, sous mon commandement, s'abstiendra de toute folie mettant en danger le peuple américain ou les autres peuples de la Terre. Dans le chaos mondial qui menace, pas question d'en rajouter. Je prends solennellement la décision de neutralité. J'attends. L'armée des États-Unis tout entière attend à mes côtés. Il paraît qu'on va nous envoyer une représentante, et puis un autre encore qui arrive derrière et qui n'est même pas Américain, et tout ça soi-disant va prendre je ne sais trop quoi en main. Je préviens : s'il s'agit de politicards à nouveau, si le bordel s'installe dans notre grande nation, je ne réponds plus de moi-même, ni de mes troupes, qui de toute façon me suivront. Dès à présent, les services de l'état-major commencent sous ma direction un travail de nettoyage au Pentagone. Les officiers généraux qui ne seraient pas prêts à obéir à mes seuls ordres seront mis aux arrêts. »

   À ce moment-là, on commençait à se faire une idée des deux représentants qui allaient provisoirement prendre en main l'armée, les agences et l'ensemble des administrations fédérales.

   Ursula Barclays était New-yorkaise, fille de Joe Barclays, chef du plus important syndicat des contrôleurs aériens de New-York. La curiosité éveillée par la toute jeune Ursula fut tout de suite immense.

   Elle avait, sur ses photos publiées dans les réseaux sociaux, un casque d'or presque éblouissant, des yeux énormes, des pupilles vertes et des sourcils montant haut sur le front, arqués, avec de petites rides humoristiques.

   On a eu vite fait le tour de ses comptes Facebook et Instragram : le parcours classique d'une jeune fille de la classe moyenne, sans histoire, et apparemment sans expérience proprement politique en dehors d'une passion, certes véritablement addictive, pour la série britannique The Crown. Pour être tout à fait juste, Ursula était très engagée dans les questions climatiques, membre de l'ONG Climate Action Network dont elle a été la déléguée à Séville pour les USA. Elle avait fait par ailleurs, dans le cadre de son master en Anthropologie à l'Université de New York, un stage au Soudan pour étudier la vie des communautés agricoles.

   Un portrait plutôt rassurant de la jeune fille se dessinait à partir de ce qu'elle disait d'elle-même sur les réseaux sociaux (antérieurement certes à sa nomination comme dirigeante suprême de transition pour les États-Unis) : « Je ne suis pas une winneuse à proprement parler, peut-être, mais je suis obstinée... Je peux paraître un peu pacifique à l'abord, mais, je vous préviens, il ne faut pas me chercher... Mon défaut, c'est peut-être d'être un peu épidermique, de surréagir, mais je crois, enfin j'espère que c'est toujours pour la bonne cause... Ma grande peur, car j'en ai une, c'est la vie active... Est-ce que je serai à la hauteur dans une vie où il faut se rendre utile aux autres, à la communauté ?... Mais qui ne doute pas de soi-même ne mérite pas la confiance des autres, enfin c'est mon avis. »

   Le second futur dirigeant transitoire pour les États-Unis était un Chilien, du même âge qu'Ursula : Gustavo Villareal. Son père était ambassadeur pour le Chili auprès des Nations-Unies. Gustavo était ingénieur agronome. Il avait suivi un stage d'un an à l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture, la FAO, et, à la Conférence de Séville pour le climat, il était délégué pour le Chili de l'ONG Climate Mobilisation.

   Il était évident que l'on changeait de catégorie. Gustavo était un de ces penseurs maudits, humanistes et écologistes, qui sommeille peut-être en chacun de nous. Le ton était mélancolique, à la limite du nihilisme. Le propre de la condition humaine est d'entrer dans la vie par une porte de service et, là, une fois sur la scène, il faudrait commencer tout de suite à faire ses adieux.

   Parce qu'une existence humaine dite conforme et acceptable est désormais un spectacle détestable donné aux plantes, aux animaux, aux autres humains, à nos descendants. Nous n'avons jamais su vivre, nous la civilisation occidentale, que dévergondés, débauchés, cyniques à l'égard des conditions qui nous ont permis d'exister. Cette dépravation de l'homme occidental est un scandale. Dans le fond, nous ne mériterions, si un monde adéquat et humain pouvait être créé, que des lazzis et des huées avant les grands tourments de l'Apocalypse climatique dans laquelle nous serons bientôt précipités. Notre vie est devenue lubrique, égoïste, désenchantée mais avide pourtant de plaisirs. Pourquoi la condition des humains ne paraît plus avoir de sens ? Il n'y a pas à chercher loin : nous ne savons plus tout simplement habiter la Terre. Habiter la Terre, chez tous les peuples qu'on dit « primitifs », était quelque chose qui s'apprenait, avec douleur, avec patience, avec humilité.

   La première impression donnée par Gustavo n'a pas été très positive. Ses textes étaient dans l'ensemble royalement ignorés, les images, les vidéos peu « likées » ou peu reprises. Il est vrai que du moment où l'on a appris qu'il allait codiriger la conversion des États-Unis vers un nouveau monde, tous ses comptes sur les réseaux sociaux ont été embouteillés.

   Ce jour-là, le secrétaire général des Nations-Unies n'a cessé toute cette matinée d'envoyer des messages pour préciser, aller au-devant des objections, éviter les malentendus etc.

   « Il ne faut surtout pas voir les représentants de l'ONU qui sont nommés en ce moment même dans chaque pays comme de nouveaux 'dirigeants'. Ils risquent dans un premier temps d'être inévitablement perçus comme tels et même ils pourront, dans le contexte délicat de la transition, être amenés à avoir l'air d'agir comme tels. Si je peux me permettre de le suggérer, il faudrait arriver à les voir comme des personnalités entraînantes, qui poussent la porte, qui ont bien plus de culot que d'ambition, qui arrivent, qui débarquent, ils apparaissent, soudain, comme par un miracle, dans la lumière crue. Leur présence aura un peu l'effet d'un électrochoc. S'il fallait prendre une image, ils seraient la déesse Athéna dans l'Odyssée d'Homère apparaissant à Télémaque sous les traits de Mentor pour l'animer dans la voie qu'il doit suivre. N'ayez plus de scrupules à agir sans commandement. Dans le même temps que vous allez répondre tous ensemble, sans plus aucun délai maintenant, aux périls qui menacent l'humanité, entendez sonner le glas des chefs partout sur la planète. »

   Les nouveaux représentants de l'ONU, nommés dans chaque pays, n'auraient pas ainsi pour fonction d'être des sommités nouvelle formule, des décisionnaires qui sauraient en toute occasion quoi faire, mais des personnalités, comme le soulignait assez Hamza Sanjarzai, qui auraient à se glisser dans cette phase de conversion vers l'après. Plus que tout, ils devaient être des coordonnateurs des acteurs sociaux et, par là, des gens doués d'esprit d'initiative et de bonne volonté. Sous ce point de vue, ils illustraient le thème des citoyens engagés désireux de servir la communauté humaine, sans autre titre que leur appartenance à cette communauté. Des êtres ordinaires allaient être appelés par le destin, par les circonstances, par eux-mêmes, peu importe, à diriger le monde. Et en cela ils étaient précisément des « représentants », des êtres typiques et modestement exemplaires de tous ces humains innombrables qui ne voulaient plus vivre sous emprise et qui voulaient, eux qui étaient en quelque sorte des premiers venus, donner de la visibilité à ceux que l'on ne voit pas, donner une voix à ceux que l'on n'entend jamais.

   Sans doute devra-t-on affronter un paradoxe. Mais y a-t-il quelque chose qui ne soit pas paradoxal dans les affaires humaines ? Ces représentants qui devront défaire la dureté des régimes politiques, il leur faudra avoir eux-mêmes la main dure. Précisément, il était important que le saut vers une nouvelle société se produisît sans accrocs ni cahots tragiques dès le commencement, et parce que cet aspect de commencement ne pouvait être que net et sans bavures, le pourvoir des représentants serait quasi-absolu dès le principe, et il leur serait demandé de savoir admonester et, bien sûr, de châtier sans pitié et de manière toujours exemplaire. Les peuples ont besoin de chefs à poigne pour découvrir qu'ils n'en ont pas tant besoin que ça, après tout, de chefs.

   Devant la Maison Blanche des manifestants s'étaient amassés réclamant qu'on le neutralise tout de suite, le tout nouveau président des États-Unis, Dick Banning, nommé dans la précipitation parce la présidente Fox était sous les verrous à l'étranger. C'était extrêmement tendu, les foules envahissaient aussi le National Mall, devant le mémorial Lincoln, là où Martin Luther King avait prononcé son discours « I have a dream ». Dick Banning, a finalement été maîtrisé par les propres membres du Secret service qui devaient le protéger. En une pareille journée de folie, on s'y attendait un peu.

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