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Publié par Jean Tellez

   L'affluence des manifestants augmentait devant l'Hôtel de ville de San Francisco et dans tout le périmètre du Civic Center. C'était bondé devant les marches, où on attendait un discours du maire. Il ne faisait pas chaud malgré le soleil bienveillant ce matin-là, un petit vent frisquet soufflait qui transportait des bruits d'explosifs et des échos de tous les gens qui s'époumonaient avec des mégaphones ou avec leurs poumons. La façon dont cela virait au spectacle était réjouissante. Plaisir fou, gourmandise. Roulements de tambours, cymbales.

   Beaucoup de gens avaient des sacs à dos gonflés comme des baudruches prêtes à exploser, ou des vélos chargés comme pour une équipée : des bourgeons qui se seraient mis sur pattes pour aller éclore quelque part.

   Barrett s'était levé pour échanger plus à son aise avec son avocat. Que faire ? Déposer des recours en justice ? Évidemment. On entendait des choses comme ils allaient voir de quel bois il se chauffait et qu'il n'était pas un idiot prêt à se laisser dévorer tout cru.

   « Mais merde travailler pour le bien commun, ce n'est pas ce que j'ai fait toute ma vie ? »

   « Attends, tu fais quoi ? », demanda Esther à Brittney, surprenant le contenu de son écran.

   La fille était appliquée à dévorer des yeux la liste musicale sur son fichier MP3. Il s'agissait bien sûr de sa playlist motivante, mais le scandale n'en était pas moins énorme : peux-tu, Brittney, te complaire dans des motivations ? En ce moment ?

   Brittney a regardé Esther avec perplexité. Un moment, elle n'a plus eu l'air de savoir contextualiser. Puis un éclair est passé dans ses yeux vert d'eau. À quelle vitesse reluisait en elle la guerrière, qui était la Brittney d'après, c'était hallucinant. On a vu se réveiller instantanément l'inconditionnelle de Hunger Games, la bible de Brittney.

   Elle a dit, et elle a atteint alors Esther en plein cœur :

   « Les frontières viennent d'être abolies. Ça vient de passer à l'instant même sur le site de l'ONU. C'est un décret. »

   À San Francisco, il était aux environs de 10 heures. En cet instant, un hourvari a retenti partout, suivi d'un redoublement des klaxons et des pétarades. Une trompette a sonné.

   Le maire s'était déjà présenté au podium qui avait été dressé, s'était lancé dans un discours, il fallait bien qu'il y ait un discours, et tout le monde l'attendait. L'homme accusait le coup de l'annonce de l'arrestation des leaders de la planète et de la propre présidente des États-Unis. On ne savait rien de ce qui s'était passé au juste dans l'équipe municipale, mais cela avait tout d'un tsunami. Les collaborateurs qui se serraient derrière le premier édile avaient le visage marqué de ne savoir quoi montrer comme faciès et d'avoir été réveillés aux premières heures de la nuit. Et cependant le maire gardait un sourire en coin. Au lieu d'afficher une mine pour temps de catastrophe, l'élu était en train de faire le show, et obtenait même des applaudissements.

   Il avait dit par exemple : « Vous le savez, je respecte et j'admire beaucoup la présidente Fox, et j'étais partant pour ses grands chantiers pour l'Amérique, mais il faut se rendre à l'évidence : son grand chantier est désormais de se sortir du procès qui va lui être intenté pour inaction climatique ! », « Ce sera dur de faire sans elle, mais on va s'y faire », « L'Amérique va se remettre de ce malheur » (avec l'air de n'être rien moins que malheureux, et déclenchant logiquement l'hilarité), étincelle dans les pupilles, « J'espère de tout mon cœur qu'elle n'aura pas perdu son sac Hermès dans l'arrestation ».

   Et puis surtout : « N'oubliez pas : on est aux États-Unis, on n'oublie jamais le business chez nous. »

   Encore quelques rires dans la foule, et puis aussi quelques murmures.

   Et le maire a cru pouvoir se lâcher :

   « Vous le savez sans doute, les capitoles, les municipalités, les maisons communes vont devenir le fer de lance... Oh, je suis en train de vous parler là, de ce temps de changement inouï, comme si l'on était dans l'état de fait... Eh bien, sautons le pas... Nous l'attendions, n'est-ce pas ? Nous sommes dans le jour d'après... Mais nous devons songer d'abord aux opportunités, à l'impact positif sur notre économie. Le changement climatique, c'est catastrophique à bien des égards et ça nous promet encore des catastrophes, comme les feux dramatiques qui dévorent nos forêts en Californie... Parlons de rupture historique, parlons de new deal, pourquoi pas ? Voyez les gains d'emplois, les nouveaux jobs dans les économies renouvelables... Dans le social, oui... N'oubliez surtout pas d'acheter, téléchargez en streaming, allez au restaurant, allez dans les musées. Adaptez-vous, soyez ambitieux, bref soyez Américains... Dans le fond, j'aime la façon dont les jeunes envisagent la politique, les réseaux sociaux, les engagements concrets, l'importance du terrain... Nous commençons une révolution d'une importance immense... Ayez de l'audace, prenez des risques, entreprenez... C'est vrai qu'il restait peu de temps pour agir au niveau mondial, au niveau local... Chapeau bas, monsieur le secrétaire général... »

   Coup de tonnerre, big bang quand se propagea la nouvelle donne. Fulmination immense immédiatement perceptible. La foule était en train d'enregistrer comme un tremblement de terre le communiqué de l'abolition des frontières. Ce fut peut-être à ce moment que les choses apparurent comme de la pure poésie, cette poésie que les humains massivement n'ont jamais attendu, ni même espéré, mais qui est inscrite en eux, ou préparée en eux, comme leur grammaire.

   La commotion s'est traduite par un immense silence, recueilli. Le saisissement était tel que l'on n'avait plus aucun registre de bruits. Sans doute, le maire a-t-il senti cet aspect de traumatisme de la nouvelle. Il a eu le plus grand mal à reprendre, il a bredouillé et, de fait, plus personne n'avait le cœur à l'écouter.

   Faire tomber les barrières entre les peuples ! Peut-on aller contre ça et peut-on réagir à ça ? Et s'il fallait exprimer quelque chose, quoi d'autre, sur l'instant, qu'un immense vide ?

   « C'est vrai après tout », dit-il, « vous me direz, n'est-ce pas, pourquoi des frontières ?... »

   Le temps a paru suspendu.

   En effet, plus personne n'écoutait le maire.

   « … Ah, si j'avais vingt ans de moins... »

   Sur le campus de Standford, leur université à eux quatre, leur lieu de naissance en quelque sorte, une vingtaine d'étudiants formaient un cercle. Ils avaient déjà eu le temps d'apprêter leurs valises, de remplir leurs sacs à dos, certains avaient tout leur équipement pour partir en moto, d'autres avaient été chercher des piles de brochures dans leurs chambres, dans les bibliothèques de leur département, tous tenaient sur leurs genoux leurs ordinateurs portables ouverts. Il y avait des géographes, des biologistes, des élèves-vétérinaires, des élèves-médecins, des chimistes, des physiciens des matériaux, des informaticiens, des mathématiciens, des élèves-enseignants, des étudiants en lettres américaines, en lettres classiques, en philosophie, en musique... Chacun à tour de rôle levait la main, disait son nom, sa spécialité, résumait son idéal pour la Terre et finissait par son lieu de destination : Abidjan, Johannesburg, New-York, Mexico, São Paulo, La Paz, Jérusalem, Calcutta, Paris... Et puis ils prononçaient tous ensemble un serment : « Nous jurons de ne pas nous réunir de nouveau avant que la planète n'ait un gouvernement intelligent, juste et démocratique. »

   « On devrait faire pareil », dit Brittney.

   « OK », dit Esther. « On jure ? »

   Elles se tapèrent dans les mains

   « On fait ça. »

   C'était le temps où... Disons, le temps des origines.

   « Tu pars pour où ? », demanda Brittney.

   Esther répondit sans réfléchir.

   « À Paris, bien sûr. Et toi ? »

   Brittney, ses yeux vagues, dit :

   « Je dois réfléchir, ça mérite un peu de temps. »

   Ça se gâtait à l'angle de la Neuvième rue et de la rue Market. Des panneaux publicitaires ont été arrachés du sol. La police a lancé du gaz lacrimo.

   « ...quand je me suis engagé en politique, c'était attendez voir, c'était en... »

   Esther et Brittney ont regardé quelques selfies d'insurrection urbaine. Les gens se shootaient eux-mêmes, avec une fierté comique, sur fond de violences urbaines. Ce qui était caractéristique du moment, c'est qu'ils le faisaient souvent en prenant aux épaules les policiers anti-émeute, qui se laissaient faire.

   « … Comment vont réagir les grands groupes médiatiques de l'establishment : Le Washington Post, Le New York Times ? Ça reste à savoir. C'est un élément important de l'équation, car... »

    Ce qui était en ce jour encore indéterminé, et faisait finalement tout l'immense bonheur de cette journée, c'est que le plus terrible n'était pas là, ne donnait même pas de signes.

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