Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Publié par Jean Tellez

   À l'arrivée à Pékin de la représentante de l'ONU pour la Chine, Lucy Chan, on a tout de suite frôlé le fiasco, puis finalement on l'a atteint. C'était un sacré défi de se présenter là, à l'aéroport de Pékin-Capitale.

   Elle ne s'était pas fait attendre beaucoup, la représentante. La rapidité avait été sans doute la clé dans ces premiers moments où les choses ont marché pour la révolution mondiale. Avant même que des autorités, quelles qu'elles fussent, eussent pu interdire l'atterrissage du long courrier, celui-ci était déjà sur la piste, la passerelle était déployée. Des complicités dans l'administration de l'aviation civile chinoise ont été sans doute opportunes pour qu'on ne mette aucun obstacle à l'arrivée de la Hongkongaise Lucy Chan.

   Innombrables ont été, dans le monde entier, les actions isolées, quelquefois héroïques, quelquefois intéressées, qui ont permis les tout premiers succès de la révolution, disons aux heures de son déclenchement. Un jour, il faudrait écrire le rôle que tel et tel ont joué dans l'ombre.

   Au petit matin donc, l'avion en provenance de New-York se posait à l'aéroport international de la capitale de la Chine. Madame Chang était accompagnée de très peu de monde et il y avait aussi très peu de monde à l'attendre : une petite dizaine de courageux, des écrivains, des militants des droits de l'homme, des écologistes. En revanche, des médias assez nombreux s'étaient déployés : des chaînes d'infos et des journaux étrangers.

   Rapidement, on a pu voir que ça ne se réveillait pas beaucoup dans les rues de la capitale. Personne ne s'attendait certes, du moins pas en l'avouant, à une haie d'honneur ou à une cérémonie improvisée de passage de relais. Mais tout de même, la crise qui était en train de secouer le régime laissait espérer des mouvements de foule qui n'auraient pas dû, de loin, être tous hostiles. Or le peu de monde qu'il y avait faisait un peu froid dans le dos.

   La représentante montrait malgré tout de l'autorité et du sang froid. On n'allait pas réquisitionner tout de suite le nombre de taxis nécessaires pour se rendre au palais du Comité central du parti communiste, dans le district de Zhongnanhai, où devaient être installés les bureaux provisoires de la délégation onusienne. La question du symbole, est-ce utile d'en rappeler l'importance ? Occuper immédiatement le lieu les plus importants de l'ex-pouvoir chinois, ça allait de source. On allait quand même attendre d'être un peu plus nombreux.

   Des renforts étaient effectivement sur le point de débarquer. Le panneau des arrivées indiquait plusieurs avions, dont un provenait de Los Angeles, un autre de Londres, un autre de Sydney, un autre de Johannesburg, un autre de Rome, un autre d'Alger etc. Ces appareils étaient bourrés de jeunes volontaires qui venaient faire la révolution en Chine et c'étaient les seuls atterrissages prévus pour toute la journée. Les autorités avaient suspendu tous les autres vols commerciaux. Quelles autorités au juste ? Toujours le même problème de savoir qui étaient ceux qui, en ces instants cruciaux et incertains, étaient en train de prendre des décisions.

   Le petit groupe des futurs dirigeants de la Chine s'est installé dans une aire de repos. La représentante, qui était épuisée, a dormi quelques moments à même les sièges inconfortables. À son réveil, après un café, elle a donné les quelques directives que l'on attendait. Une telle devait, une bonne fois pour toutes, s'assurer que les masses étudiantes des principales universités allaient se mobiliser. Une telle devait concrétiser enfin les innombrables contacts passés avec les milieux de la grande industrie et les faire adhérer à la révolution. Une telle devait s'assurer qu'on avait le contrôle sur l'Armée populaire de Chine...

   Mais ça restait un groupuscule, perdu dans un salon pour voyageurs en transit. Les accès avaient été bloqués par les forces de sécurité de l'aéroport. La salle où se tenait le petit peloton de fonctionnaires internationaux avait été bouclé par des hommes en armes, lesquels voulaient peut-être, ou non, se rallier au nouvel ordre mondial, mais ne laissaient rien paraître.

   On ne pouvait pas plus mal commencer cette mission en Chine.

   Au moins, personne dans la petite tribu n'avait encore été arrêté.

   De plus, à mesure que les heures passaient, un atout se confirmait : l'arrivée des vols internationaux. Ceux-ci étaient tous affrétés par l'ONU, à partir de New-York, et ils obtenaient, depuis la tour de contrôle, l'autorisation d'atterrir. Encore une fois, les conjurés ont profité de quelque grâce, il faut nommer ainsi cette espèce de sidération mêlée d'opportunisme qui a paralysé quelque temps les prises de décision dans l'appareil chinois, certainement encore presque intact, certainement encore redoutable.

   Les contingents étrangers attendus de pied ferme et avec espoir arrivaient : une masse de très jeunes gens, une majorité de femmes. Tout fonctionnait au débarquement : le contrôle des autorisations d'entrée sur le territoire, le hochement de tête des policiers aéroportuaires devant les ordres de mission signés par l'ONU, la récupération des bagages, les services de douane.

   À l'égard de ces arrivées de voyageurs étrangers, de ces envahisseurs presque, il se pourrait que régnât, un peu comme le fond de l'affaire, une très ancienne tradition chinoise de l'hospitalité. Mais ne nous leurrons pas : toute cette petite armée de volontaires était dirigée vers un des halls et priée de rester sur place. Parmi eux, il y avait Brittney, qui avait pu récupérer, au service des bagages, son arc de compétition, ses flèches, et surtout Judith, sa chatte.

   Pendant ce temps, la place Tian'anmen, haut lieu symbolique, aurait dû à cette heure, être envahie de manifestants, de quelque bord qu'ils fussent. La Chine était ébranlée, des Chinois auraient dû être là, dans l'immense place de toutes les commémorations depuis Mao. Or, l'espace était complètement investi par la fameuse Police populaire armée. Personne s'y entrait. Personne n'en sortait qui aurait prétendu manifester. Et d'ailleurs, strictement personne ne manifestait.

   On se demandait, dans les chaînes et les sites d'infos, qui les commandait, ces unités de la police. Y avait-il d'ailleurs des gens aux manœuvres ?

   La Chine allait-elle tenir ? Plus précisément, l'escroquerie historique qu'était la République populaire de Chine allait-elle survivre ? Il paraissait logique que les dirigeants « communistes » fissent tout ce qui était encore en leur pouvoir pour s'accrocher mordicus à ce pouvoir. Mais le propre régime qu'ils avaient cru dominer, n'était-il pas, parce qu'on était en Chine, et qu'on abordait là les aspirations de centaines de millions de personnes, voire de toute l'humanité, profondément insaisissable ?

   Le membres du Comité central permanent du parti communiste s'abritaient toujours dans leurs demeures palatiales à l'ouest de la Cité interdite, dans cette autre cité à eux qu'ils croyaient tout aussi interdite. Assez d'infos circulaient pour qu'on sût qu'ils étaient en train de rassembler des régiments d'infanterie, de blindés, pour protéger leur sanctuaire, garantir leur continuité au sommet de l’État, sauver leur peau. Mais sur quelles forces militaires comptaient-ils ? L'Armée populaire chinoise donnait peut-être l'image d'un bloc inaltérable, capable de magnifiques parades millimétrées, elle jouissait d'un prestige incomparable, d'une puissance de feu n'en parlons même pas, mais qui la tenait en main ?

   Mais surtout, à ce moment-là, il manquait aux gros manitous du parti un certain appui qui, de manière assez inattendue, était en train de se montrer plus difficile à obtenir que celui des armées, et sûrement ils étaient morts de trouille à l'idée que ça foire de ce côté-là. L'Assemblée populaire de Chine, dont le Comité permanent était toujours en train de débattre au Palais du peuple, devait officialiser la nomination du premier ministre Li Xiang comme nouveau président de la République populaire de Chine.

   Celui-ci, dans les premières heures du coup d’État mondial, avait fait une déclaration, à la Télévision centrale de Chine, qui peut-être avait été un peu trop précipitée, parce qu'un principe de ruse politique consiste à ne pas se mettre trop vite en avant.

   « Au nom », avait-il dit, « du Conseil des affaires d'État, de la Commission militaire centrale, de la direction militaire suprême de l’État, du Comité national de la Conférence consultative politique du peuple chinois etc., etc., j'annonce à tous les citoyens et citoyennes de la Chine, à tous mes camarades, que je viens de prendre l'initiative d'assurer par intérim toutes les fonctions de notre président, le bien nommé 'guide suprême' de la Chine, lequel a été, en terre étrangère, lâchement attaqué et mis en prison. La Chine, sous ma conduite, va envisager toutes les options pour le faire libérer, sans exclure l'option militaire. »

   Li Xiang s'était tu à ce moment-là, longuement, trop pour faire maîtrisé dans une allocution officielle.

   « La nouvelle voie de la prospérité pour la Chine est toujours, plus que jamais à l'ordre du jour. Citoyens, citoyennes de Chine, camarades du Parti communiste, vous avez toujours le devoir sacré de travailler avec acharnement dans l'industrie, dans l'agriculture, dans les sciences et les techniques, étudiants, étudiantes, vous devez étudier avec zèle et courage dans vos universités, respecter les matériels qui vous sont fournis, respecter vos professeurs ; si vous sentez monter en vous la flamme de la jeunesse, si vous vous sentez révolutionnaires, trouvez votre aliment dans la doctrine socialiste, dans le marxisme-léninisme-maoïsme de vos manuels et dans les applications idéologiques qui vous sont fournies et que vous devez télécharger immédiatement, si cela n'a pas encore été fait. Soldats, soldates de la grande Armée populaire de Chine, votre devoir est plus que jamais la défense nationale, la défense des frontières et la sécurité intérieure de notre très grand pays. N'écoutez aucun traître qui voudrait vous détourner de votre devoir et, si vous en trouvez, mettez-les aux arrêts. Citoyens, citoyennes, camarades, nous allons continuer à faire de la Chine un pays socialiste puissant, démocratique et hautement civilisé. »

   Tout cela était bien joli. Mais pourquoi Li Xiang se mettait-il ainsi en avant ? Dans une dictature, il faut paradoxalement avoir bien plus de soutien populaire que dans une démocratie, pour le dire vite, en tout cas beaucoup de gens prêts à vous suivre.

   Bref, tout le monde avait compris que les dirigeants voulaient s'accrocher au pouvoir, et que l'un s'était présenté avant les autres pour s'en emparer. Voilà qui n'était pas forcément un bon point dans un pays aussi difficile à appréhender que la Chine et où, de toute façon, et à cause en partie précisément de cette complexité, le système du consensus devait absolument fonctionner. On avait donc pu juger Li Xiang pour le moins imprudent.

   Cependant une telle déclaration faisait froid dans le dos. Et si cette intervention était, tout compte fait, la plus appropriée dans une pure logique politique ? Que savait-on au juste de la force des décisions qui sont prises dans le feu des événements ? Peut-être que ce discours venait de remporter la partie. Peut-être avait-il produit son effet et, peut-être, la Chine allait-elle, une nouvelle fois, s'incliner, se coucher même, hélas. Mais le plus terrible ce n'était pas encore ça. Le plus terrible, c'était le sentiment que la répression allait s'abattre toutes affaires cessantes, que les soldats, les policiers, la milice allaient à nouveau encore soutenir d'imprésentables dictateurs, qu'ils allaient emprisonner, ouvrir le feu sur des gens.

   Il est vrai qu'il y avait quelques mauvais signes pour les petits empereurs communistes qui leur parvenaient depuis ce Comité permanent de l'Assemblée populaire réuni tout près de la place Tian'anmen. Déjà, le simple fait qu'il y ait eu du débat. N'exagérons rien cependant. La plupart des membres de ce Comité populaire étaient saisis d'une pétoche sans nom. Ils auraient volontiers dit amen, dit oui pour un nouveau potentat « communiste », mais des députés se succédaient à la tribune et parlaient avec une liberté de ton invraisemblable. L'ordre du jour était : doit-on déclarer le caractère criminel du gouvernement chinois et demander l'arrestation de tous ses membres, conformément aux directives reçues de l'Organisation des Nations-Unies ? Autant dire que ça allait loin, beaucoup trop loin et que la frousse risquait d'avoir le dernier mot.

 

*

 

   « Moi, c'est Suzy », a dit à Barrett l'inconnue en chaussette LGBT. « Relevez-vous tout de suite. Il faut qu'on parle. »

   Comme Barrett ne réagissait pas, deux péronnelles, musclées, l'ont soulevé du sol et conduit dans le salon. Des jeunes qui glandaient dans la maison, quelques uns en bermudas, chemises et shorts hawaïens, canette de bière à la main, se sont approchés pour voir. Ceux qui étaient aveulis sur les coussins ont paresseusement fixé leur attention.

   Une fille en bleu de travail, une hommasse en fait et qui assumait totalement son image, paraissait dire qu'attention c'était sérieux, elle a fermé les portes coulissantes insonorisées pour qu'on pût s'entendre.

   Susy, qui avait tout l'air de la patronne des lieux, les yeux très clairs, la bouche fine, les cheveux châtain clair bouclés recouverts par un bonnet de laine de type andin, a fait libérer un canapé pour que Barrett puisse s'asseoir. Une fois accompli tout cela, elle a proféré :

   « On va passer un accord, Barrett : on va tout se dire. OK ? »

   Barrett, pitoyablement, a répondu :

   « OK. »

   Susy a dit :

   « Je vais te montrer quelque chose qu'on a trouvé dans ta chambre à coucher. »

   La femme en combinaison de travail est arrivée avec la mallette qui contenait une arme de poing et une grande quantité de cartouches et a posé le tout sur le table basse.

   « Tu m'expliques ? », a demandé Susy.

   Barrett, ce qu'il n'arrivait toujours pas à digérer évidemment, c'était sa maison devenue un squat, pas du tout du genre on se fait discret, mais du type vainqueur, avec des droits qui paraissaient évidents. Il aurait été volontiers arrogant, mais un insidieux sentiment de culpabilité commençait à l'envahir.

   « Nous allons clarifier. Est-ce que tu es un putain de propriétaire prêt à tirer à balles réelles si quelqu'un envahit ta soi-disant propriété ? »

   Susy était d’un genre qui ne pouvait que rendre prudent un interlocuteur, on devinait chez elle un survoltage permanent, de la névrose à fleur de peau.

   Il allait riposter évidemment. Mais quelle forme allait prendre sa protestation ? Malgré le ressenti viscéral de son bon droit bafoué, malgré la rage, il continuait de baisser la tête. Sa plus puissante force, dans le fond, était ineffable. L'enfance dans le quartier pauvre et noir (ça va si souvent ensemble) de Bayview, l'idée qu'il avait eu si souvent à expliquer pourquoi il n'avait pas de père, le silence qu'il s'était imposé sur ses commencements dans la vie. Peut-être que tout cela eût servi sa cause.

   Mais les épreuves de ce jour-là n'avaient pas de fin.

   Un flandrin, lui aussi en bleu de travail, avec des lunettes, des tatouages et des piercings partout, s'est pointé avec des liasses de billets :

   « On a trouvé ça sous le tapis du siège avant de sa bagnole. »

   Les biffetons ont été déposés à côté de l'autre pièce à conviction, le flingue honteux et le tas de munitions.

   « C'est bien ce que je disais, Barrett », a dit Suzy. « Il faut qu'on s'explique. »

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article