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Publié par Jean Tellez

   Esther a fait la queue pendant plus de deux heures avant de pouvoir franchir l'un des sas qui conduisaient à la grande salle. Des volontaires vérifiaient que les convocations étaient bien affichées sur les portables. Des policiers parisiens aidaient. Les policiers arboraient des brassards de l'ONU où il était écrit : « Paris, capitale du monde ».

   Dans cette file, l'adrénaline coulait à flots. L'ambiance était chaleureuse. On avait le sentiment d'être des élèves attendant d'entrer dans la classe. C'étaient des partis de rien et des partis de loin. Une variété réjouissante. Des costumes ethniques, des femmes en boubous multicolores, des femmes en coiffe zoulou ayant sorti pour l'occasion tout ce qu'elles avaient comme parures, des professeurs en robe et toque, des avocats en robe, et beaucoup d'uniformes militaires de tous grades et de tous pays.

   Le bavardage était assourdissant, en bon anglais, en anglais de globe-trotteurs, en mélange d'anglais et de langue vernaculaire, et aussi en français. Tout le monde cherchait plus ou moins ses notions de français, bien conscient qu'il faudrait les renforcer, puisque cette langue allait, allait détrôner l'anglais, et devenir la plus porteuse internationalement.

   Quelle qu'elle fût, la langue était le courant électrique qui allumait des milliers de circuits. Servir, être utile, ça se communique et l'on sentait que les redoutables concertations, qui renverseraient les inerties et les préjugés avaient démarré.

   Un orchestre tzigane, des violonistes et des guitaristes, ont remonté la file en donnant l'aubade.

   Esther, pour le moment, cherchait ce qui pourrait ressembler à des compagnons providentiels. Elle se sentait un peu seule et téléphonait régulièrement à son amie Marlène, reporter à BFM TV, la télé d'infos française. Marlène, la volubile, lui avait dit : « On se retrouve là où tu seras. Porte 127, c'est ça ? »

   La capitaine M'ba avait pris ses fonction de représentante de l'ONU au Sahel.

   Au Sahel, comme partout sur la planète, les frontières avaient disparu. L'incertitude demeurait sur cette disparition : sur le papier ou dans la réalité ? La région correspondant aux anciens pays du Mali, du Niger, de la Mauritanie, du Burkina Faso, du Tchad et du Soudan avait pris le nom de « Communauté démocratique du Sahel ».

   L'arrivée de la capitaine M'ba à Djamena avait été un grand moment, qui resterait dans les mémoires. Elle a surgi, devant les caméras, sur le tarmac, immédiatement rejointe par une cohorte invraisemblable de soldats : des militaires français de l'ex-opération Barkhane, des forces spéciales de plusieurs pays, des gendarmes tchadiens, des officiers et des sous-officiers maliens, nigériens, mauritaniens etc, des policiers de l'ONU en casque bleu, tous armés comme si l'on allait partir tout de suite en guerre. Pour toute cette soldatesque bigarrée, rien n'était plus précieux à protéger que la capitaine M'ba, la porteuse d'espérance.

   Personne ne pouvait oublier la lourde inquiétude pesant sur le moment.

   Les groupes islamistes armés au Sahel venaient de décréter, devant l'effondrement des États centraux, une guerre sainte généralisée. Un certain Salif Amar, jusque-là inconnu, s'était auto-proclamé calife pour l'ensemble de la région. Dans la zone dite des trois frontières (Mali, Niger, Burkina), des rassemblements de terroristes avaient lieu, profitant de ce qui pouvait paraître comme un affaiblissement des autorités nationales et internationales. La fameuse disparition des frontières, c'était du fait de la volonté d'Allah. Le Djihad allait maintenant gagner toute la planète et, pour commencer, l'ensemble saharo-sahélien tout entier.

   Esther cherchait à savoir où en était Abel, en Israël.

   L'aéroport international David-Ben-Gourion était totalement bloqué. Aucun avion n'atterrissait ni ne décollait. Des partisans de droite et d'extrême droite, des factions ultra-nationalistes, des suprémacistes, des colons activistes avaient envahi les pistes pour empêcher l'arrivée de la mandataire de l'ONU pour la Palestine.

   Cette dernière aurait eu pour mission, entre autres monstruosités impensables, de s'assurer d'un contrôle immédiat sur l'armée et la police de l’État dit « ex-État juif » et de réunir en un seul ensemble, dit « Communautés de Palestine », les territoires d'Israël, de la Cisjordanie et de la Bande Gaza.

   Dans ces premiers moments de la révolution en Israël, très incertains, dangereux, on ne savait rien encore de la position et de l'état d'esprit de ceux qu'on appelait « extrémistes religieux », ou « ultra-religieux », ou « ultraorthodoxes », toutes ces dénominations faisant craindre que leur réaction, s'il y en avait une, serait virulente. Leur mot d'ordre était « Béni soit Dieu » et leur loi était la Torah. Quand on savait que les haredim, les « craignant-Dieu », qui refusaient une bonne part de la modernité, s'en tenaient à : « le nouveau est interdit par la Torah », on ne pouvait les imaginer en fieffés révolutionnaires. Il restait à connaître le point de vue des rabbins, lesquels avaient une emprise absolue sur les communautés haredi et sur leurs armées, les étudiants en sciences talmudiques.

   Abel et ses camarades, partis dès le matin, étaient bloqués au poste frontière d'Israël avec le Liban. À force de ruses et aussi d'un sens de l'intimidation, qu'ils avaient tout naturellement comme futurs représentants de la Terre, il avaient réussi à louer un bus à la gare routière de Beer-Sheva.

   « C'est vrai, Esther, qu'on se jette dans l'inconnu... Et c'est assez angoissant de voir déjà comme inaccessible le franchissement d'une seule frontière, alors que les frontières n'existent plus. On se heurte à des grades-frontières qui n'ont pas encore compris qu'ils allaient devoir changer de métier. On nous demande : 'En quel honneur êtes-vous là ? Qu'allez-vous faire au Liban ? On répond : 'Nous allons à Paris'. »

   La salle était gigantesque, grande comme un terrain de foot. 40 000 personnes de contenance, paraissait-il. Le spectacle explosait à la figure. Un choc visuel. Des dizaines de travées pleines de tumulte, nourries de torrents humains qui déferlaient sur des gradins déjà saturés qui faisaient l'effet d'une dentelle invraisemblablement complexe de corps qui s'agitaient tous. Des gens s'époumonaient comme pour arriver à s'interpeller d'un podium à l'autre. Mais tout était podium. Des drapeaux de tous les pays étaient agités. Des râleurs réclamaient des sièges, beaucoup de monde devrait rester debout. Une transe. C'était bien l'image de la mère de toutes les révolutions.

 

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