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Publié par Jean Tellez

   Malgré la grande qualité de la sonorisation dans cette salle démesurée, on n'arrivait pas à entendre ni à suivre ce qui se disait. On ne savait jamais qui s'exprimait et ça cafouillait constamment dans les prises de parole sur la scène du milieu.

   Soit des gens prenaient des poses, se mettaient à pontifier, faisaient les pédants, parlaient de principes universels etc., dans ce cas des nuées grondeuses parcouraient les gradins ; soit ils ânonnaient, perdaient leurs moyens, pleuraient, cette fois des sifflets terribles les éjectaient de la scène. Par moments, des bousculades confuses avaient lieu autour de la plate-forme qui servait d'estrade, des individus voulaient y monter, d'autres les repoussaient. Le problème, c'était que rien n'était orchestré dans cette toute première réunion à Paris des représentants de la Terre.

   Et les speech continuaient, se succédant à toute vitesse, comme des bulles montant à la surface. Ça entretenait un climat d'attente anxieuse, où l'on se disait : « ça va commencer quand ? », mais rien de décisif ne se produisait. Beaucoup en avaient plus qu'assez. Ils avaient des milliers de kilomètres pour ça ? N'était-il pas question de grande refondation, de moment historique, d'assemblée inaugurale de la Terre etc. ?

   Ô humanité, comment te réinventer ? Te convertir à toi-même ?

   Une adolescente s'est présentée ; sa forme minuscule sur l'immense plateau et son image géante sur les écrans ont fait courir des vagues de « chut » pour qu'on l'écoute.

   Elle a dit :

   « Arrêtez avec ce besoin de vous affirmer vous-mêmes. C'est la Terre, les glaces des pôles, les forêts, les animaux sauvages qu'il faut sauver. Pas vous et vos petites idées. »

   Le silence a été phénoménal, d'un très rare qualité, étant donné les nuées humaines qui se tenaient là. Le silence a duré, duré, peut-être dure-t-il encore, il a duré éternellement.

   Quelqu'un a fini par s'avancer et se décider :

   « Heu, je propose... »

   Il aurait pu proposer un suicide collectif pour préserver la Terre qu'il aurait été suivi.

   Le silence durait, il durait pendant que la personne cherchait ses mots.

   « … Je propose qu'on se mette au travail. Vous avez tous reçu votre feuille de route, avec les points de rendez-vous pour les différentes commissions... Eh bien, heu, eh bien... Oui, il faudrait quelque chose comme un début un peu solennel pour ce qui sera la Haute Autorité pour le développement humain... Je ne sais pas trop comment faire pour que ce soit solennel, du genre, je sais pas, proclamation grandiose à tous les peuples de la Terre... Quelqu'un a-t-il une idée ?... »

   Non personne ne savait quoi faire de solennel pour marquer le premier jour, la première heure du nouveau monde.

   Quelques uns ont commencé doucement, comme en sourdine, une Marseillaise. Au moment de la reprise du refrain :

   « Aux armes, citoyens !

   Formez vos bataillons !

   Marchons, marchons ! »

une clameur fracassante, écrasante s'est fait entendre.

   « Liberté ! Liberté chérie,

   Combats avec tes défenseurs ! »

*

   Le grand-rabbin séfarade d'Israël a fait à Jérusalem, depuis son humble maison d'études, une déclaration plutôt inattendue :

   « Les pouvoirs humains institués, par la voie des faits ou par des élections soi-disant démocratiques n'ont rien de sacré. Ce qui est sacré n'est jamais la fonction institutionnelle. Et peu importe que les dirigeants actuels aient été balayés... Ou, je dirai plutôt, ils ont été terrassés par le décret du Très-Haut. Puissances profanes, Léviathans, si vous devez dépérir par la volonté de Dieu, qu'il en soit ainsi. Les hommes, par leur initiative propre ne font rien de décisif dans l'Histoire qui ne soit l'obéissance aux décrets de Dieu. Ce qui est sacré, n'est pas l'obéissance aux puissances politiques, mais l'humble soumission quotidienne à notre halakha, laquelle impose de vivre dans le rite, dans le souci constant du sacré, et de partager équitablement les biens de la Terre. Et, d'ailleurs, se soucier du sort de l'autre, il n'y a pas de commandement de Dieu plus absolu. Se soucier de la Terre, il n'y a pas de devoir plus divin et plus saint. Et c'est cela qui fait de nous des Juifs. L'orthodoxie, la fameuse 'orthodoxie', vous savez, c'est le souci de l'humanité, de toute humanité, celle des Juifs comme celle des Gentils. »

   Cette déclaration allait certainement provoquer des réactions dans d'autres milieux rabbiniques orthodoxes, à Kiev, à New York, ailleurs. Ce serait déterminant dans la position qu'allaient prendre en Israël les milieux ultra-orthodoxes et plus généralement, dans le monde, les Juifs religieux.

*

   Paris regorgeait de scènes de rue inhabituelles, de celles qui faisaient que, contrairement aux habitudes des bourgeois et petits-bourgeois indifférents aux incidents de la ville, on s'arrêtait pour demander ce qui se passe. L'agitation urbaine devenait une vie de cité, au plus beau sens du mot.

   Souvent, c'était simplement quelqu'un de quelconque qui s'exprimait, debout sur une chaise, qui délirait un peu trop parfois et l'on comprenait que l'on était aux heures de ça. Ça : ces moments clés, où l'on ne sait pas très bien ce qui arrive, et où l'on cherche avant tout à mettre des mots, des mots sur l'événement, des mots sur ce qui nous habite.

   On comprenait les transes que des gens, qui se prenaient pour des prophètes, montraient au milieu d'un carrefour. On pardonnait les envolées des idéalistes, d'ailleurs on trouvait qu'il n'y avait jamais eu assez d'idéalistes dans le passé, qu'on sortait d'un temps noir où les cynismes et les pessimismes avaient vraiment trop prospéré, avec une autorisation tacite qui paraissait à présent comme un scandale.

   Ce qui était singulier était l'absence quasi-totale de violences, les vraies, celles des pierres qui se fracassent sur des êtres en chair et en os, celles des cocktails Molotov, des vitrines explosées, des magasins pillés.

   Il faut dire aussi qu'ils n'y avait pas de troupes dans les rues, équipées de l'habituel matériel de répression pour maintenir l'ordre. Il n'y avait rien de menaçant, il n'y avait personne à qui s'attaquer, il n'y avait qu'à se mettre au travail pour inventer la nouvelle société. L'événement, ça se vivait dans les mairies, dans les associations de quartier, dans les lycées, dans les universités, dans les cafés, dans les églises, dans les mosquées.

   Progressivement les assemblées de quartier prenaient de l'ampleur. On trouvait dans ces réunions énormément de frimeurs, qui croyaient que c'était le moment d'être des beaux parleurs, sans conscience de l'immense travail sur soi et sur la communauté humaine qu'il fallait entreprendre. Dans les premiers temps de la grande réorganisation citoyenne, il a fallu faire taire ou éjecter carrément des sermonnaires, des baratineurs improvisés qui accaparaient la parole et semaient le trouble. Ceci dit, les lieux de débat restaient malheureusement cacophoniques et l'on pouvait regretter qu'il n'y eût pas plus de retenue de la part de bâtisseurs du nouveau monde.

   Les gens enregistraient peu à peu qu'il n'y aurait plus de villes au sens strict, plus de régions au sens administratif et, bien entendu, plus de pays au sens de nation. La seule unité sociale de base serait désormais le village. Paris, par exemple, compterait 276 villages, il y avait encore des discussions dans les mairies et ce chiffre pouvait changer. L'aspect confortant et naturel était que Paris se prêtait admirablement à une division en villages. Si l'on avait bien voulu faire une sociologie vraiment approfondie de l'ex-capitale de la France (à présent capitale du monde), on aurait bien saisi cette existence virtuelle des petites bourgades parisiennes.

   Prenons un exemple dans les listes qui avaient été fournies par les mairies d'arrondissement.

   L'ensemble formé par la rue du Faubourg Poissonnière, la rue de Maubeuge, le boulevard de Magenta et la rue La Fayette constituait « l'unité parisienne n° 76 ». Cette désignation était purement administrative, provisoire. Aux villageois eux-mêmes de trouver les termes parlants et magiques qui allaient les identifier et leur donner une singularité. Cette unité administrative comprenait un lieu de culte, l'église Saint-Vincent-de-Paul, lequel était dès à présent « dé-fondamentalisé », c'est-à-dire qu'il n'était plus réservé au culte d'origine. Il pouvait devenir un temple protestant, une mosquée, une synagogue, voire un sanctuaire de l'athéisme, une maison communale, tout cela était laissé à l'appréciation des citoyens bêta qui en auraient l'usage. On pouvait raisonnablement concevoir qu'il n'y aurait pas de querelles sans fin sur cette question. Les usagers pouvaient s'entendre sur un calendrier : tel jour l'ex-église Saint-Vincent-de-Paul serait en effet une église catholique, tel autre jour, il serait une mosquée etc.

   Il resterait à cette « unité parisienne n° 67 », promise à un grand avenir, comme on le verra, à élire un chef de village. Ou plutôt une cheffe. Personne encore ne le disait vraiment explicitement, mais c'était dans l'air, c'était l'un des élans de la révolution : on avait surtout besoin de femmes. Comme chefs, on avait soupé de bonhommes.

   À Paris, il n'y avait pas de barricades, pas de fusillades, pas de têtes coupées et plantées sur une pique, cependant la révolution courait à gros bouillons dans les rues, les places, les squares.

   Il y avait cependant quelques incidents significatifs.

   Un bâtiment éphémère immense s'était implanté sur le Champ de Mars, et se nommait « Foire internationale d'art contemporain » (FIAC). En ce temps-là, il y avait toujours, quelque part, une « scène émergente » de l'art « contemporain », et ça autorisait une prolifération de « foires » et de « biennales » etc. L'aspect événementiel était une nécessité : on ne voyait pas très bien pourquoi, mais ces manifestations devaient « faire événement ».

   Les artistes, qui étonnamment tenaient à se présenter comme des « plasticiens » (paraissant dire eux-mêmes qu'il n'était plus question d'art), y voyaient surtout l'occasion d'un gros coup de pub personnel. Le coup de pub était l'oxygène de toutes les manifestations culturelles d'alors. Peu importe ce que l'on avait à dire, peu importe ce que l'on avait produit, il fallait faire le buzz, comme on disait cyniquement.

   Et le bon peuple, les gens pour qui, paraît-il, on faisait tout ça, en auraient tiré un bénéfice indiscutable. On aurait été embarrassé de dire lequel, mais bénéfice il y avait. Oui, bénéfice. Profit. Allez, prononçons le mot. C'était de blé qu'il était question dans ces sortes de grandes messes de l'art contemporain.

   Par ailleurs, il s'agissait d'être malin, d'épouser des tendances « sociétales », de flairer les problèmes qui travaillaient la conscience des gens et de produire des œuvres replètes de « sens », avec des artistes suprêmement auto-satisfaits d'avoir répondu à une « demande ». Y avait-il vraiment une demande de cette sorte ? Personne ne se posait la question.

   Le lieu a été entièrement saccagé, quasiment rayé de la carte. Près de deux cents galeries internationales réputées, qui se consacraient à ce que l'on appelait alors de « l'art contemporain », ont perdu ce jour-là la totalité des œuvres exposées.

   « L'art contemporain », bien entendu, plus personne déjà à l'époque ne savait ce que c'était. On entrevoyait assez malgré tout que c'était un attrape-gogos. Enfin, entendons-nous. Ceux qui se laissaient attraper étaient les flâneurs à tout hasard, les adeptes de visites aux musées qui réclamaient une certaine ascèse, des gens qui étaient prêts à bousculer plus ou moins, mais pas trop quand même, leur univers culturel. Ce type d'amateurs contemplait bouche-bée les farces qui faisaient alors l'essentiel de la production dite « artistique » et prenaient sur eux de les prendre un minimum au sérieux.

   Il est indéniable que la plupart éprouvaient une honte sourde à être des gogos se laissant attraper. Mais il faut tenir compte du fait que, à cette époque-là, se faire avoir par des impostures comme celles qui étaient exposées dans les « FIAC », les « Art Basel », les « Biennales », cela était assez valorisant. Il valait mieux, dans le terrorisme culturel qui régnait alors, avoir l'air d'être dupe que de s'insurger contre le mauvais-goût et le foutage de gueule. Dans ce dernier cas, vous passiez pour un indécrottable « ringard », ce qui était l'une des plus douloureuses insultes en ce temps-là.

   Un nombre impressionnant de citoyens s'étaient assemblés devant l'entrée de la foire d'art « contemporain » sur le Champ de Mars. Il était très vite apparu que ce n'étaient pas des visiteurs à proprement parler. Tous ces gens étaient très remontés. Ça a commencé par des incursions dans les allées, des cris d'indignations, des éclats de voix, des prises de bec avec des organisateurs, des accrochages avec les artistes présents.

   Il y a eu comme le clou. Peut-être ne faut-il pas exagérer l'importance de cet épisode, mais il est resté dans les mémoires. Des personnes, ricanantes, ont exhibé une « œuvre » d'un artiste américain : il s'agissait d'un concombre scotché sur un carré en contreplaqué. Le directeur de la galerie a été un peu encouragé (disons un peu poussé) à venir révéler, sous des dizaines de portables braqués sur lui, le prix qu'il demandait : 100 000 euros. Ce fut le signal.

   Dans le fond, ce qui a mis véritablement en colère la multitude ce jour-là, ce n'était pas que des individus prétendissent coûte que coûte être des artistes, même en produisant des âneries ou, disons, des « provocations » (ça revient un peu au même : si vous cherchez à tout prix à provoquer, vous allez vite faire du n'importe quoi). Après tout, rien à dire sur les besoins de reconnaissance qui démangeaient au point que l'on était prêt à faire éventuellement du grotesque, de l'informe, du dérisoire, pourvu que cela fût applaudi.

   Non, ce qui en premier lieu, depuis longtemps, faisait monter une sourde exaspération, c'étaient les discours d'auto-justification de ces gens, lesquels auraient dû se contenter de créer et qui péroraient en plus sur des « messages » qu'ils auraient transmis à l'humanité. On reflétait « la précarité de l'existence contemporaine », « on repense nos origines, on est à la recherche de la profondeur de nos origines », on « questionne les rapports de sexe » ou « de genre », « on subvertit les conformismes sociaux » etc.

   C'est peut-être là où l'on atteignait l'intolérable : que des gens, bien placés dans le système, puisqu'ils arrivaient à se faire exposer dans des lieux dits « prestigieux », se présentassent comme « subversifs ». Il leur fallait bien une bonne leçon. Il leur fallait une démonstration, qui indiquât à toute cette canaille artiste et marchande ce qu'était véritablement la subversion. Pour commencer, et c'est incroyable d'avoir à le rappeler, être subversif c'est lutter contre les puissances de l'argent, contre les bourrages de crâne, et c'est exiger l'avènement d'une société plus juste. Des révolutionnaires ? Des contestataires ? Vous voulez en voir ? Vous allez être servis.

   Les objets en marbre, en acier, en verre, en résine, en porcelaine, la plupart constitués de gros pâtés kitsch imprésentables, ont été réduits en morceaux à coups de masse et, quand c'était nécessaire, au marteau de chantier ou au chalumeau oxycoupeur. Tout ce qui était structure gonflable a été crevé. On a noté un nombre anormalement élevé de sodomisations : homme / animal, homme / homme, homme / femme, donnant l'impression que « je t'encule » était le message premier de l'exposition. Les choses en bois, en carton, en tissu, en grosse laine tressée (il y en avait des tonnes et des tonnes), toute cette camelote, tout ça a été extirpé et mis en tas sur la pelouse du Champ de Mars.

   Un objet, assez difficile à identifier, qui tenait de la plante envahissante, qui se propageait aussi bien à l'intérieur du bâtiment qu'à l'extérieur, s'est révélé extraordinairement coriace. Pour l'arracher du sol, il a fallu que des dizaines de citoyens ahanassent de concert. L'œuvre s'intitulait la « croissance du sens », c'était une sorte de pieuvre végétale, incrustée d'objets incongrus, comme des milliers de tampons hygiéniques, des cuillères, des fourchettes en plastique, littéralement une infection… Il a été très difficile de la récupérer en totalité et de l'extirper définitivement.

   Une fois accumulés tous ces résidus, ce bric-à-brac artistique monstrueux, on y a mis le feu. Un grand feu de joie, dans un esprit de communion en appelant aux réjouissances enfantines. Le goût, le fameux goût, ce mystère social, partait en fumée. Il n'y avait plus de malaise tout à coup à l'égard de cette lancinante question sociologique et philosophique du bon goût. L'ambiance était destroy bon enfant. On sirotait des bières.

   Les galeristes de la place de Paris et les internationaux ont bien tenté de faire état, devant les médias, de leurs immenses pertes. Cependant, à regarder les photos des œuvres anéanties on ne comprenait pas très bien où était la perte.

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