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Publié par Jean Tellez

   La veille, à Rio de Janeiro, une cohue de partisans jusqu’au-boutistes et irréalistes de Ribeiro avait essayé d'attaquer la favela Rocihna aux premières lueurs de l'aube.

   Qui étaient ces assaillants ? Il y avait un peu de tout. Des petits propriétaires, des commerçants modestes, des patrons de petites industries, des employés de banque, des coursiers, des livreurs, des vigiles inemployés, des chômeurs... Ça avait peur pour les biens au soleil ou à l'ombre, les salaires, les pécules, les actions en banque. Hélas, c'était imprégné aussi par le cynisme néolibéral à l'égard des pauvres qui faisait alors fureur au Brésil. Ces gens étaient loin d'être riches, mais ils haïssaient les pauvres des bidonvilles, les populations noires et misérables qui s'accrochaient à leur taudis et en jaillissaient comme des infections de blattes. Eux qui étaient prêts à tout autoriser dans le domaine de l'appropriation des richesses, eux qui fermaient les yeux sur les assassinats de paysans et d'écologistes, ils haïssaient des choses assez anodines comme « l'idéologie du genre », s'insurgeaient contre les droits accordés aux couples homosexuels ; la pénalisation de l’homosexualité, ils n'auraient pas été contre.

   Bref, beaucoup de petites-mains, beaucoup de gros-bras, égoïstes, au crâne bourré de préjugés, tous électrisés par le droit de port d’armes reconnu à tout Brésilien par l'ex-président Ribeiro, parce que chacun, dans un monde où il y avait énormément de bandits, devait pouvoir défendre sa vie, sa famille, ses possessions.

   Et ils étaient aussi de ces gens qui inscrivaient leurs actes et leurs idées dans des partis et qui avaient un besoin vital de maître. Ils avaient perdu leur chef de horde, Leonardo Ribeiro, mais ils n'allaient pas négocier leur besoin d'être tenus d'une main de fer, et ils n'allaient évidemment pas accepter d'être dirigés par une indigène.

   Les telenovelas brésiliennes apportaient leur appui. Leandro Correia était là, à la surprise générale. C'était une grande figure vénérée, le beau gosse télégénique d'« Amour, fortune et pouvoir », une série mélodramatique à souhait qui faisait un tabac à 20 heures sur TV Globo. Ce jour-là, il avait filmé longuement toutes ces troupes un peu dérisoires, il filmait avec ardeur, un foulard de soie autour du cou aux couleurs du Brésil.

   Les telenovelas étaient des charlataneries télévisuelles, hautement addictives, sans queue ni tête, mais capables de faire battre les cœurs des gens, pour rien, à l'heure du dîner, à l'heure précieuse de la fin des journées. On y traitait des questions du « quotidien » comme : « Suis-je vraiment le fils de mes parents ? Être jalouse, est-ce un mal ? N'ai-je pas des raisons pour le tromper ? Les autres font-ils erreur quand ils prétendent que je suis une séductrice ? Dois-je lui déclarer mon amour ou le garder secret ?... » Cela avait une tournure idéologique que pratiquement personne ne percevait, cela servait à formater les esprits, à faire rêver les femmes qui préparaient le repas et luttaient contre la dureté de la vie, ou les femmes qui étaient guettées par l'ennui, ce danger menaçant des vies médiocres et sans avenir. Personne ne se rendait compte que les telenovelas bouffaient le cerveau et le temps de vivre.

   Les telenovelas étaient replètes de stéréotypes amoureux figés dans le carton-pâte et le contreplaqué, c'était toujours strictement politiquement correct, avec le moins qu'il fût possible de pauvres et de noirs, rigoureusement sans politique, sans société à l'arrière-plan. C'étaient juste des berceuses très élaborées, destinées certes à endormir les masses, mais aussi injectées de poison. Les riches vivaient dans l'inconscience qu'il existât des pauvres, des marginalisés, des exclus. Les pauvres mis en scène ne rêvaient que de devenir riches et célèbres.

   Leandro Correia a dit aux micros qu'on lui tendait : « Je ne veux pas d'un Brésil où les gens n'auraient plus le droit de vivre dans les nuages des fantasmes. C'est pourquoi je suis prêt à me battre contre cette prétendue révolution qui veut empêcher les gens de rêver. »

   Les partisans de Ribeiro avaient semblé avoir l'appui de tout un régiment d'infanterie, avec des chars, des véhicules de transports de troupes blindés, des pièces d'artillerie. La concentration de tous ces engins sur la principale voie de communication au sud de Rio était, en un certain sens, éloquente.

   Cependant quand les vagues désordonnées des ribeiristes, beaucoup portant des t-shirts jaunes, avec des peintures de guerre, d'un effet grotesque il faut bien l'avouer, étaient montées à l'assaut, l'armée n'a pas eu l'air de bouger beaucoup. Aucun coup de canon en tout cas n'était venu à l'appui. La conséquence fut que la multitude en armes avait été stoppée presque tout de suite par des tirs venant depuis les pentes de la Pierre de Gavea. Les contre-révolutionnaires avaient alors reflué dans le chaos.

   Tout le reste de la journée s'était passé en palabres avec les militaires qui disaient attendre des ordres et en vociférations sur la tactique à avoir pour passer entre les balles. À la tombée de la nuit, une certaine baisse de l'ardeur guerrière avait été palpable. Des feux avaient brasillé dans la nuit. Les barbecues avaient fumé, répandant l'odeur de barbaque grillée qui stimulait méchamment les estomacs et les cerveaux. Et de nouveau la consommation de bière avait été phénoménale. Les détonations d'armes que l'on s'amusait à essayer ou qui partaient toutes seules avaient ponctué la nuit.

   Et le matin était arrivé. Cette populace de boutefeux avait dormi sur place, sur des bancs, sur les gazons de l'avenue. Le réveil a été progressif, mais très rapidement il est apparu que c'était pour de bon et qu'une énergie nouvelle était là. La pause avait assez duré. De grosses voix ont retenti dans les campements improvisés. Le boucan était d'enfer. La détermination à attaquer pour de bon était d'autant plus grande que des renforts impressionnants étaient arrivés.

   Le détachement militaire, qui aurait dû intervenir pour rétablir l'ordre, avait plié bagage dans la nuit, ces lâches criait-on. C'est alors qu'une flopée de soldats séditieux et de membres des milices privées, tous surarmés, s'était présentée. Ils étaient sous la conduite d'officiers généraux en tenue de combat et de pasteurs évangélistes tenant d'une main un porte-voix, de l'autre une bible, un pistolet à la ceinture (ou l'inverse : le pistolet à la main, le bible à la ceinture). Ça devenait plus sérieux, et ça allait être évidemment plus efficace comme attaque. Ça allait être le far west.

   On entrait là dans la catégorie supérieure : les détenteurs du permis de tuer. Des tueurs professionnels ou des tueurs à gage, à la botte des hommes forts du jour, des puissances financières, des banques d'affaires, des industries lourdes chimiques fabriquant des milliers de tonnes de pesticides, des fazendeiros (les gros propriétaires terriens), qui épandaient ces poisons sur des champs immenses de canne à sucre gagnés sur la forêt amazonienne, des multinationales de l'agro-business et des OGM, en un mot des délinquants terrifiants au service de délinquants environnementaux. Des commandos, des groupes paramilitaires, des mercenaires, des hommes de main, certains cagoulés, d'autres grimés en vert olivâtre, les yeux soulignés de rouge. Ces hommes avaient assassiné des défenseurs des droits humains, des militants écologistes, des militants des Paysans sans terre, vous savez, « ceux qui posent leur cul sur une terre qui ne leur appartient pas, ces bons à rien, et ils disent 'c'est à moi', ceci dit ils se mettent à roupiller. Est-ce qu'on peut supporter ça ? ».

   Parmi eux, un bon nombre de membres de la milice. La milice était une mafia ultra-violente d'ex-policiers et d'ex-militaires. Ils rivalisaient en terreur avec les mafias de la drogue et prétendaient s'emparer de leur territoires. Il rackettaient les gens démunis, se payaient sur les allocations de téléphone, d'internet, de services de bus, sur les licences de taxi. C'étaient de parasites plantureux, hors pair, décidés à défendre leurs zones de chasse.

   Tout le monde attendait un chef, un vrai, un qui témoignât de la montée en puissance des forces de la réaction.

   Il a surgi : Eduardo Preto. Demandez un chef, il arrive. Le bonhomme s'est présenté tout de suite comme le « commandant » de l'opération salutaire, celle qui allait consister à reprendre en main le Brésil, « contre les bandits et les pédés, contre les rouges, contre les curés ». En gilet militaire sans manche, le visage balafré de raies noires et jaunes, un fusil de guerre en bandoulière, exhibant ses bras énormes, bodybuildés plus que nécessaire, mais il fallait bien faire Rambo. Le sombre individu a lourdement insisté : « C'est moi le commandant ». Et ce « c'est moi » a sonné comme un avertissement, a tonné véritablement. On sentait le personnage inflammable, mais sa prose n'en était pas moins minimale : « Ces enculés, ces rats, on va les exterminer. »

   L'accroissement de la bande armée était tel, son rythme était si soutenu, qu'une véritable légion s'apprêtait à s'en prendre à toutes les favelas de Rio. On allait nettoyer la ville, enfin, de tous les cafards.

   Sur ces entrefaites, on apprit qu'Amanda Mamata, la nouvelle représentante de l'ONU au Brésil, venait d'arriver à l'aéroport de Brasília. Elle était accompagnée de Paysans sans terre et d'autochtones de la forêt d'Amazonie. La première chose à débarquer de l'avion fut une file de prisonniers, empruntant difficilement la passerelle à cause des chaînes qui entravaient leurs pieds. Ils arrivaient pour être jugés par l'humanité. À leur tête, descendait Leonardo Ribeiro. Spectaculaire. Un régal pour les chaînes d'infos et les réseaux sociaux.

   « Vous allez vous laissez diriger par une indigène ? », a gueulé Eduardo Preto.

   Immense clameur qui indiqua que ce ne serait jamais le cas.

   Ce fut le top départ.

 

*

 

   Malcolm, dès les premières heures des grands événements, s'est souvenu qu'il s'était toujours intéressé au Brésil. Malgré tout, il s'est demandé toute la journée ce qui lui trottait dans la tête à propos du Brésil. Des visions de désirs, des attraits difficiles à concrétiser. Il s'est tourné et retourné dans son lit, dormant par moments, veillant à d'autres avec une lucidité éreintante. Sûr, il fallait se laisser envoûter. Envoûté, il l'était déjà. Mais par quel chant de quelles sirènes ? La vie ennuyeuse, en tout cas, plus jamais, si c'était seulement possible. Le jour s'était ainsi déroulé sans que Malcolm arrivât à voir clair dans les extraits de sa vie qui passaient.

   Lui qui avait été très longtemps un sans-logis disposait d'un appartement de quatre pièces, dans un troisième étage, dans le quartier de Tenderloin.

   Il avait conscience que la rue s'agitait beaucoup et puis il finissait par aller voir, par se pencher à son balcon-terrasse. Il voyait. Sur le trottoir d'en face, il y avait ceux qui étaient toujours ses confrères et consœurs en l'esprit, des sans-abris. Le pire qu'on pouvait imaginer pour une vie humaine était leur quotidien, des matelas crasseux pour dormir à même le sol, des dépôts de victuailles qui avaient toujours l'air de déjections, des bouteilles d'alcool qu'ils se passaient, des piqûres qu'ils pouvaient se faire de temps en temps. Ils gueulaient beaucoup. Ils gueulaient toujours en général, mais ce jour-là ils étaient déchaînés parce que, dans le nouveau monde, ils entrevoyaient de la chance. Ça prenait des allures de prêche. Car il y avait des célébrités de la rue, très forts en gueule, respectés, on buvait leurs paroles. Ils écoutaient de la musique country à fond, leur musique par défaut.

   Horatio était beaucoup plus attentif au monde que Malcolm. Il se perchait à la rambarde de fer, regardait la rue comme un chat. Quelquefois il avait donné des sueurs froides à Malcolm en s'envolant carrément. Malcolm courait à la terrasse pour voir Horatio marcher tranquillement, avec sa démarche de jouet mécanique, sur le trottoir d'en face. Il était arrivé à l'oiseau de faire des escapades plus longues, plus angoissantes. Il était toujours revenu.

   Malcolm n'avait pas changé ses habitudes ce jour-là, il était allé travailler avec Horatio dans le sac à dos.

   Le lendemain, la question était revenue : Pourquoi le Brésil ? Le lendemain fut le jour où Malcolm se recréa lui-même, découvrit que le gamin qu'il était avait peut-être un avenir, il comprenait par là une façon d'être héroïque, avec Horatio à ses côtés.

   Il a sans relâche, sans un seul moment de détente, questionné le personnage de Eduardo Preto, le nouveau va-en-guerre brésilien, en explorant tout ce que l'internet anglophone mettait à disposition. Sur ce point, il pouvait aller très loin, en ingénieur informatique qu'il avait été un jour. Enfin, il a dit à Horatio :

   « Ce type n'a rien de cool ».

   Puis :

   « On a un job. Faut qu'on parte. »

   Puis encore :

   « Faut qu'on se mette au portugais. »

 

*

   Ce matin-là, c'était aujourd'hui, s'est amorcée la grande réaction des favelas. Au débouché des rues, des hommes, des femmes en armes se sont mis à courir, direction l'ouest, direction les rassemblements des ribeiristes et des contre-révolutionnaires.

   Ils ont couru. Certains arrivaient par files des quartiers du nord. Ils avaient ressorti ce qu'ils avaient comme arsenal, impressionnant. Pas de vieilles pétoires : des fusils d’assaut, des lance-grenades, des munitions en pagaille. Les perquisitions de la police « pacificatrice » n'avaient évidemment pas trouvé ces armes dans des quartiers où il était si facile de les cacher. Les bicoques se touchaient, on passait de l'une à l'autre en sautant entre deux toits.

   Beaucoup de ceux qui arrivaient depuis les favelas faisaient une halte à l'église de la paroisse Saint Conrado, où des prêtres catholiques, sur les marches, bénissaient les guerriers des quartiers. Et ils se remettaient à courir, silencieux, déterminés, serrant leur arme. Ils étaient de ces gens qui n'allaient pas se faire avoir quand arrive ce qu'ils avaient toujours attendu.

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