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Publié par Jean Tellez

   Barrett était très doué pour planquer son argent. Il savait en particulier ne pas mettre ses œufs dans le même panier. Et il était un as dans les manips sur internet, dans le hacking, le cracking, dans les crypto-monnaies, et tout simplement il était débrouillard.

   En circonstances normales, il ne se laissait pas facilement démonter, il était de la race des seigneurs, sauf que ce jour-là il avait eu un moment de léthargie : trop grand abattement face à trop de désagréments soudains.

   Mais il s'était vite repris. Après avoir vu la tempête s'abattre sur ses comptes officiels et sur ses comptes off-shore, il a su détecter qu'il était face à des gens, des Robespierre certes, très malins eux aussi, mais qui, aussi nombreux qu'ils fussent, ne pouvaient pas être partout, et ne pouvaient être réactifs à la seconde. Leur volonté acharnée rencontrait quelque part l'inertie qui était celle de toutes les bureaucraties. Les banques, elles-mêmes, qui suivaient le jeu pour la plupart, n'en avaient pas moins leur propre indolence. Il fit tout ce qu'il pouvait par ailleurs pour siphonner les comptes qu'il avait ouverts à d'autres noms, par exemple soi-disant pour Esther, pour Brittney, pour Malcolm, pour d'autres.

   Bref, toute la matinée il a pu retirer, retirer et retirer encore des espèces, soit dans les distributeurs, soit dans des succursales encore tranquilles. Il entassait les liasses de billets dans une sacoche, il verrait bien plus tard comment procéder plus en finesse.

   Chez lui, dans sa très grande maison donnant sur le boulevard Marina, il souleva des lattes du parquet, démonta de fausses tuyauteries, fit ressortir au grand jour des paquets de billets et de pièces d'or. Et il commença à préparer son expédition. Car tout cela répondait à un plan. Des billets dans ses chaussettes, dans son caleçon, dans la doublure dissimulée d'une ceinture, dans les poches d'un gilet de pêche qu'il a ensuite soigneusement cousues, puis, avec discrétion, en ayant l'air de passer l'aspirateur, sous le tapis avant de la Cadillac.

   La défense de ses privilèges, de son mode de vie, de ses gains du passé, ça lui apparaissait comme un impératif sacré. Il allait maintenant rejoindre sa propriété au bord du lac Tahoe, s'y installer comme un rat sur son fromage, parce que dans la conjoncture d'alors, les domiciles qu'on n'occupait pas et les biens au soleil où l'on ne mettait les pieds qu'à l'occasion allaient être saisis sans état d'âme, en revanche expulser un résident de son domicile, ça ne pouvait pas être une option, non, c'était une révolution certes, mais, il le sentait assez, avec des principes, avec des précautions à l'égard des gens.

   À l'approche de sa propriété, il a commencé à percevoir des signes qu'il a tout de suite jugés alarmants. D'abord des sons qui venaient du lac, alors qu'il était encore à trois ou quatre kilomètres, il a compris que c'était de la musique électronique dont ils ne percevait que la séquence rythmique, des pulsations retentissantes qui se propageaient avec le vent comme si l'air avait été un tambour. Ensuite, sont arrivées d'interminables files de voitures rangées sur le bas-côté, dans des emplacements il y avait des amoncellements de vélos, il y avait de plus en plus de monde surexcité, et la musique techno devenait carrément angoissante. Il eut le plus grand mal à se faufiler dans l'allée vers sa propriété. Des groupes le sifflaient, des énergumènes tapaient sur son capot en ayant l'air de l'interpeller sur sa présence dans le lieu, alors qu'il était chez lui.

   Le portail était ouvert, il était censé pourtant être sécurisé. Le jardin était envahi de chaises pliantes, de tentes, de teufeurs qui dansaient, d'autres qui étaient assis, fumaient et buvaient sur les caissons de tout un sound system, du matériel de mixage, des matériels pour la musique amplifiée, du matériel de lumières etc.

   Portes, fenêtres, vasistas, tout dans sa demeure était ouvert.

   Le mur d'enceintes tonitruantes de la teuf sauvage était situé à l'arrière, du côté du lac, les clameurs qui venaient de là indiquaient qu'il y avait des gens par centaines, par milliers peut-être.

   La musique assourdissante s'est interrompue un moment, une voix de femme a dit au micro :

   « La nature, c'est pas les chiottes. Vous vous soulagez pas sous les arbres, vous dégueulez pas dans les buissons. Il y a assez de toilettes dans la maison du pourri de fric qu'on occupe. Sinon, dans les zones que vous connaissez tous, il y a des toilettes sèches. S'il y en a qui recommencent, on va les faire venir sur l'estrade, on va les huer, et ensuite ils devront dégager. »

   Pourtant, il aimait la techno. D'ailleurs dans une rave party comme celle-ci, il se serait trouvé fastueusement bien, et d'y penser lui a poinçonné le cœur. Il faisait partie de tous ces pleins aux as qui sont fans de techno plus ou moins sauvage. Tous les ans il se rendait au festival de l'Homme qui brûle (Burning Man) en plein désert du Nevada. Le billet d'entrée pouvait atteindre des valeurs indécentes à la revente, il y avait toujours preneur. L'élite de la Silicon Valley, dont il était, s'y rendait. On y croisait Jeff Bezos, Samir Endai, patron de Google et beaucoup d'autres magnats du numérique et des réseaux sociaux.

   Plus que la musique, il y avait quelque chose dans ces festivals, au côté ostrogoth trompeur, qui coulait à flots, et c'était bien le fric. On y ouvrait grand les vannes de l'abondance capitaliste et les bons sentiments conventionnels et faciles y coulaient immédiatement de source. Quand on était nanti, on donnait naturellement dans ce que l'on appelait alors « le politiquement correct », qui était du « facilement politique » (quand on avait du fric, quand on est à l'abri, il était facile de se revendiquer de « valeurs » planétaires, écologiques, humanistes, féministes etc., on peut même dire que ça allait de soi).

   Est-ce que ça n'avait pas toujours été le cas, au fond, dans les grandes fêtes de la jeunesse privilégiée, y compris celles qui avaient marqué l'Histoire, comme Woodstock ? Déjà à l'époque, on rejetait le consumérisme et, de retour chez soi, chez ses parents, on pouvait consommer et consommer encore en toute quiétude. On pouvait se permettre d'être anti-capitaliste en diable, comme peuvent justement l'être des gosses nourris dans le capitalisme, on pouvait avoir, pour que jeunesse se passe, l'esprit anarchique et déjanté, retrouver le goût des provocations dadaïstes. Celles-ci aussi, en leur temps, étaient des manifestations marginales mais essentielles d'une société bourgeoise qui ne souffrait pas de la faim et n'était pas menacée à chaque moment de l'existence.

   Les couchers de soleils étaient grandioses dans le désert du Nevada, on avait l'esprit plein de l'arrière-goût des festins de la tribu, des bacchanales et l'on s'imaginait par ailleurs entretenir la ressouvenance des sagesses amérindiennes, on faisait semblant de croire comme des charbonniers à la puissance des amulettes indiennes, on se croyait des primitifs. La chaleur était torride, mais les pompiers étaient là pour les cas d'insolation. Les forces de police aussi étaient là qui vous fliquaient, avec votre consentement, vous permettaient d'êtres de sales gosses, mais sous leur surveillance. On aimait faire les incivilisés, mais on avait aussi besoin d'être réprimé, réprimandé, renvoyé éventuellement en urgence, avec assistance sanitaire, chez ses parents etc.

   Quand Barrett s'est garé dans sa propriété, sa voiture a été entourée de fêtards, les uns enjoués, les autres soupçonneux et pas du tout d'accord que débarque une Cadillac dans ce lieu. Qu'est-ce que ce type venait faire là ? Il était de bon ton alors, dans ce genre de fêtes, qu'on eût l'air économiquement out, voire qu'on se donnât pour vagabond.

   Il a d'abord été pris d'angoisse, à l'idée de sa demeure hébergeant des demeurés, puis ce fut l'angoisse lourde de criminel prêt d'être découvert. Du fric planqué, il en transportait. Du fric planqué dans la propriété, il y en avait aussi. Au cas où ces sauvages ne l'auraient pas encore capté, le fait n'était pas moins là : ils étaient au milieu d'une sorte de scénographie d'un jeu, une recherche du trésor caché. Si dans toutes ses armoires, tous ses dressing, tout était OK (en dehors d'une mallette où dans le kevlar, se tenait une arme à feu et des munitions), en revanche il y avait, là aussi, de la fausse tuyauterie, et même un faux coffret électrique bien verrouillé, le tout bourré de biffetons. Sous le lit de sa chambre attitrée, des lattes du plancher pouvaient être soulevées où se trouvait sa principale réserve d'écus et de lingots d'or.

   Il n'allait pas passer encore l'un des plus mauvais moments de sa vie. Abdiquer, ça non. Aller jusqu'au bout du cœur de son système de valeurs, ça oui.

   Il a fait de son mieux pour sourire, saisi à la gorge par une superbe qu'il ne maîtrisait pas.

   Sortant de son véhicule, il a dit :

   « C'est chez moi, ici. »

   Il y avait des cochons qui trifouillaient dans ses parterres de fuchsias soigneusement entretenus par un voisin que Barrett payait et dont la présence constante au cours de l'année le rassurait. Ce qu'un groupe de cochons (on parle bien là de suidés, avec des groins et tout) faisait sur sa pelouse, c'était toute une question. Un animal a levé vers l'arrivant un museau accueillant, avec l'idée d'établir un contact. Barrett n'en a eu cure.

   Il est entré dans sa maison ouverte à tous les vents. Dans le salon, il y avait un nombre invraisemblable de lits de camp dépliés, partout où c'était possible. Sur les canapés des gens étaient affalés et ne le regardaient même pas, lui le propriétaire du logis. Ça gloussait énormément, ça débattait aussi du monde nouveau, ça roupillait aussi avec les chaussures sur le tissu en laine hors de prix.

   Des câbles couraient sur le sol. Des individus baladaient un escabeau, ils étaient munis de tournevis, de pinces, ils branchaient ci et là un ordinateur portable. Ils exploraient particulièrement tout ce qui était armoire électrique et boîtiers du système d'alarme. Leur souci essentiel n'était pas apparemment de chercher des billets dissimulés, mais d'assurer que le branchement, énormément gourmand, du sound system et des lumières pour la nuit, fonctionnât convenablement.

   On le laissait passer, on ne lui demandait rien, c'était déjà ça. Dans sa cuisine, il a pu visualiser l'aspect que prenait une maison transformée en buvette pour tout le monde, avec les frigos ouverts par toutes les mains qui passaient par là, les packs de bières, les montagnes de paquets de chips, les jeunes femmes qui se dévouaient pour préparer des apéritifs. Et toute cet emportement qui était jouissif et innocent.

   Il est allé vers sa chambre à lui, rien qu'à lui, vers ce qui aurait dû être son sanctuaire. Il est entré sans précaution particulière. Un couple y forniquait. Il s'est fait salement recevoir. Il a entendu : « On frappe d'abord, mec. »

   Il a oublié toute retenue, toute prudence. Il a hurlé :

   « Je suis chez moi ! »

   Il s'est laisser tomber au sol, sur la moquette, il est tombé lourdement, de désespoir. Recroquevillé, contre le mur, il a pleuré, à chaudes larmes, avec des spasmes spectaculaires. Quelques blaireaux qui étaient là (cette fois on parle bien d'humains) ont tenté de venir le consoler.

   « Non, sans déconner, c'est chez toi ici ? »

   C'est à ce moment qu'une femme, dans la cinquantaine, pâlotte, est arrivée. Elle portait un body à bretelles, un short, et elle était chaussée de brodequins qui étaient faits pour la marche on se demandait dans quel but, avec des chaussettes jusqu’aux genoux aux six couleurs du drapeau LGBT.

   « Vous êtes Barrett Munroe ? », a-t-elle demandé. « Moi, c'est Suzy », « Relevez-vous tout de suite. Il faut qu'on parle. »

   Comme Barrett ne réagissait pas, deux péronnelles, musclées, l'ont soulevé du sol et conduit dans le salon. Des jeunes qui glandaient, quelques uns en bermudas, chemises et shorts hawaïens, canette de bière à la main, se sont approchés pour voir. Ceux qui étaient aveulis sur les coussins ont paresseusement fixé leur attention.

   Une fille en bleu de travail, une hommasse en fait et qui assumait totalement son image, paraissait dire qu'attention c'était sérieux, elle a fermé les portes coulissantes insonorisées pour qu'on pût s'entendre.

   Susy, les yeux très clairs, la bouche fine, les cheveux châtain clair bouclés recouverts par un bonnet de laine de type andin, avait l'air de la patronne des lieux, elle a fait libérer un canapé pour que Barrett puisse s'asseoir.

   « On va passer un accord, Barrett », a-t-elle dit, « on va tout se dire. OK ? »

   Barrett, pitoyablement, a répondu :

   « OK. »

   « Je vais te montrer quelque chose qu'on a trouvé dans ta chambre à coucher. »

   La femme en combinaison de travail est arrivée avec la mallette qui contenait une arme de poing et une grande quantité de cartouches et a posé le tout sur le table basse.

   « Tu m'expliques ? », a demandé Susy.

   Barrett, ce qu'il n'arrivait toujours pas à digérer évidemment, c'était sa maison devenue un squat, pas du tout du type on se fait discret, mais du genre vainqueur, avec des droits de l'occupant qui paraissaient évidents. Il aurait été volontiers arrogant.

   « Nous allons clarifier. Est-ce que tu es un putain de propriétaire prêt à tirer à balles réelles si quelqu'un envahit ta soi-disant propriété ? »

   Susy était d’un genre qui ne pouvait que rendre prudent un interlocuteur, on devinait chez elle un survoltage permanent, de la névrose à fleur de peau.

   Il allait riposter, évidemment. Mais quelle forme allait prendre sa protestation ? Malgré le ressenti viscéral de son bon droit bafoué, malgré la rage, il continuait de baisser la tête. Sa plus puissante force, dans le fond, était ineffable. L'enfance dans le quartier pauvre et noir (ça va si souvent ensemble) de Bayview, l'idée qu'il avait eu si souvent à expliquer pourquoi il n'avait pas de père, le silence qu'il s'était imposé sur ses commencements dans la vie. Peut-être que tout cela eût servi sa cause.

   Mais les épreuves de ce jour-là n'avaient pas de fin.

   Un flandrin, lui aussi en bleu de travail, avec des lunettes, des tatouages et des piercings partout, s'est pointé avec des liasses de billets :

   « On a trouvé ça sous le tapis du siège avant de sa bagnole. »

   Les biffetons ont été déposés à côté de l'autre pièce à conviction, le flingue honteux et le tas de munitions.

   « C'est bien ce que je disais, Barrett », a dit Suzy. « Il faut qu'on s'explique. »

   Sa voix était tout à la fois languide et haut perchée, donnant l'impression qu'elle était totalement folle mais, ce qui était flippant, folle prise très au sérieux par tout le monde et, finalement, on pouvait avoir l'impression qu'elle était posée et appliquée. Redoutable, donc.

   Suzy a demandé à la fille en bleu de travail de procéder à une fouille intégrale et publique de Barrett. Tâtant sa veste, la fille aurait pu l'émoustiller, mais le genre typesse, non merci en ce qui le touchait, du moins dans ses fibres intimes non négociables. L'entreprenante a tout de suite senti l'épaisseur des liasses cachées. Au lieu de faire, cela eût été possible au fond, comme si elle n'avait rien vu, rien détecté dans la palpation, elle a pris une paire de ciseaux et a commencé à découper les poches de Barrett.

   Quel spectacle ! Tout cela faisait intensément scénarisé, pourtant c'était de l'inattendu total, Barrett offrait à tous ces gens de se régaler avec les choses qui arrivent, d'avoir cette chance de dévorer avec les yeux. S'il avait reçu une fessée en public, il n'y aurait pas eu d'image plus puissante.

   À ce moment-là, une terrible apparition. Un bonhomme qui traînait avec lui un escabeau et qui nageait littéralement dans un tee-shirt d’une équipe de basket. On n’arrivait même pas à repérer le cadre de ses épaules. Des jambes maigrelettes qui flottaient dans un short de cycliste. Le short est censé être moulant, ce qui redoublait le pathétique. Des oreilles décollées, des petites lunettes rondes cerclées de blanc. Une bonhomie de fou, une dinguerie de celles que socialement l'on accepte, une tête de geek au sérieux replet et sans espoir. Cet être cauchemardesque répondait au nom de Garry.

   Barrett a compris que devant une telle apparition il fallait renoncer à toute espérance.

   Garry a dit en brandissant sa tenaille à dénuder les fils électriques :

   « Des caches de fric, il y en a partout. Je mets mon paquet qu'on a même pas encore découvert la moitié. »

   Finalement, ce fut l'épreuve de trop. Barrett s'est rendu. Il a lui même déballé ce qu'il cachait encore sur lui. Il a sorti de ses chaussettes, de son caleçon, les espèces, bien serrées, qu'il abritait.

   Il ne soupçonnait pas tout ce talent à subir et à accepter. Puis il s'est assis pour attendre l'orage.

   Une chose l'a peut-être beaucoup aidé en cet instant là, capital : une autre fille, vêtue en tout et pour tout d'un sweetshirt, est venue déposer une nouvelle liasse de billets que des consciencieux avaient trouvé dans la roue de secours de la Cadillac. Pendant un bon moment, Barrett, n'a plus eu l'esprit posé. La greluche était-elle nue sous son vêtement ? Difficile d'en juger, car ça lui arrivait exactement sous les fesses et, suprême détail, on apercevait la frange, le bout d'un tatouage. Il a bandé, il a bandé presque avec espoir.

   « Merci Barbara », a dit Susy, et d'apprendre que la créature s'appelait Barbara, cela a renforcé douloureusement l'érection de Barrett. Il a eu la vision de Barbara, accroupie sur le plancher.

   Alors il a révélé, très inquiet de voir s'éloigner Barbara, il a révélé exactement tout ce qu'il pouvait encore avouer : la cachette de pièces d'or sous les lattes du planchers, sous son lit. Des gens sont allés voir. Lui, n'a pas eu le droit de bouger.

   Le pire qu'on pût lui sortir à présent, sur lui-même, sur le riche qu'il avait été, sur ses billets de banque honteux, sur sa propriété indécente, sur sa Cadillac de frimeur, il était prêt à l'entendre. Il s'est permis d'afficher, alors qu'il était en perdition, un port de roi.

   De manière inattendue, après un impressionnant silence, il a reçu des applaudissements. Cette ovation n'a pas eu l'air de toucher au cœur la redoutable Suzy.

   « Nous devons faire en sorte que le monde change », a-t-elle proféré, « que des êtres comme toi ne puissent plus exister ».

   Puis :

   « Tu as besoin d'être pris en charge, Barrett », comme si d'alcoolisme il s'agissait.

   C'était cruel, beaucoup trop. Barrett a eu le sentiment qu'il gagnait un peu, un tout petit peu la partie au regard du jugement public, au regard de la postérité. Il a essayé de fixer Suzy dans les yeux.

   Elle a encore cogné. Mordante, elle a dit, car elle voulait à tout prix que Barrett s'effondre :

   « Il ne s'agit pas de te pousser non plus à te trancher les veines. »

 

*

 

   Au point de passage avec le Liban où ils attendaient toujours, Abel et ses camarades avaient aperçu un petit groupe de soldats en kippa qui faisaient la prière de l'après-midi. Les militaires s'étaient un peu avancés sur l'aire de stationnement, comme s'il avaient trouvé là le meilleur endroit pour le service de Dieu. Ils auraient voulu cherché à attirer l'attention qu'ils n'auraient pas fait mieux.

   On était à une cinquantaine de mètres de la guérite où auraient dû être examinés les passeports, ce qui aurait été le rite de passage, mais là plus rien ne se passait, plus personne ne passait.

   Le groupe d'élèves agronomes de l'université Ben Gourion a abordé ce groupe de soldats religieux en poste à la frontière. Ils ont proposé de parler, de parler tout simplement, ce que les militaires ont accepté sur le champ.

   Un officier s'est tout de suite détaché et présenté : un commandant de parachutistes, qui n'était plus tout jeune, et qui s'appelait Moïse Halperin.

   À même l'asphalte, tout le monde s'est assis en cercle.

   L'assemblée a attiré des femmes israéliennes, vêtues de blanc, avec leurs pancartes « Paix pour les nations », « Un territoire pour tous les humains », « Vive la fin des frontières », « Soldats, nos enfants, baissez les armes ». Des Palestiniennes, il y en avait aussi quelques unes, mais pas beaucoup, celles qui étaient là étaient des mères déjà âgées, des habituées des tracasseries, des humiliations, des obstacles, des femmes qui avaient pu échapper aux contraintes qui pesaient sur les femmes, mais c'étaient des mères, voilà leur titre et leur chair et leurs muscles à elles.

   « Non », a dit l'un des membres de l'expédition, « nous ne comptons pas aller en bus à Paris. C'est parce que tous les vols civils sont suspendus en Israël que l'on va tenter notre chance à l'aéroport international de Beyrouth ».

   « Alors », a dit le commandant Halperin, « pourquoi est-ce si important pour vous d'aller à Paris ? »

   « On est des étudiants en master d'agronomie de l'université Ben Gourion. On aurait voulu être là-bas, dans la nouvelle capitale du monde, Paris, pour la première réunion de la Haute Autorité pour le développement humain. On aurait voulu y proposer notre expertise. »

   « Mais c'est foutu. La réunion a déjà eu lieu, et on n'était pas là à cause de ces blocages de merde à la frontière. À cause de vous, les militaires, en fait. »

   « Tels que vous nous voyez, nous sommes tous des chercheurs en utilisation de l'eau dans les zones de sécheresse. Nous étudions les techniques d'irrigation peu gourmandes en eau et nous travaillons sur les modèles du cycle de l'eau dans des conditions géographiques extrêmes. Est-ce que vous savez que les déserts vont s'étendre partout avec le changement climatique ? »

   « Vous croyez que l'eau est abondante sur notre planète ? Vous vivez dans cette illusion ? Il faut savoir que seulement 1% des ressources mondiales en eau de la Terre peuvent servir aux activités agricoles, à la consommation humaine et à celle des animaux. Vous vous rendez compte ? Nous, on se pose sérieusement la question : comment gérer ce 1%, alors que nous serons bientôt neuf milliards d'êtres humains assoiffés ? »

   « Sans oublier que l’agriculture actuelle dans toutes les zones du monde pompe à tout va dans des nappes aquifères et que, c'est un autre problème, mais il faut bien l'évoquer, l'usage massif des intrants issus de l'industrie pétrochimique (engrais, pesticides) est en train de polluer et d'appauvrir les sols. »

   « D'où elle vient, l'eau que vous consommez ? Vous êtes-vous seulement posé la question, vous qui ouvrez, dès que vous le désirez votre robinet, et laissez couler le jet sans vous inquiéter plus que ça ? Ce que vous pouvez faire avec une telle facilité, sachez que pas moins du tiers de l'humanité ne peut pas se l'autoriser. Et dans moins de vingt ans, en 2050, quand nous serons neuf milliards, qui pourra encore se permettre d'ouvrir béatement un robinet d'eau ? »

   « On ne peut pas être dans des instituts de recherche, on ne peut pas être dans des salles de classe quand se pose un tel problème et que nous avons le sentiment de pouvoir apporter notre petite pierre, notre petite contribution. »

   Une Palestinienne âgée a dit :

   « Bénis soient ces jeunes. Ils sont les nourriciers de l'avenir. »

   Le commandant Halperin ne disait mot et écoutait. Mais l'homme imprévisible qu'était ce baroudeur tuait en lui les archétypes, calmement, sans qu'il y eût en lui d'écume visible.

   « Les choses vont très vite », dit-il. « En ce moment, si je vous interdis le passage, c'est parce que j'ai des ordres du général Guershom Nahoum, le tout nouveau chef d'état-major des armées d'Israël, qui ne veut pas du tout que les frontières tombent et qui est en train de vouloir encadrer les éléments les plus conservateurs et nationalistes des trois armes. Le ministre de l'Intérieur, qui essaie en ce moment d'assurer le gouvernement à la place de Benjamin Rosenthal, détenu à Séville, l'a tout juste nommé. Mais que signifient des ordres, dans des conditions aussi incertaines ? »

   Puis il a dit, avec difficulté, comme s'il faisait part d'une idée qui avait fini par infuser en lui et avait transformé sa subordination militaire :

   « Je rentre chez moi. Je n'ai plus rien à faire ici. Ceci dit, il faut qu'on vous laisse passer. Allez, je vais plus loin : il faut que je vous laisse passer. Mon autorisation, vous l'avez, mais mon autorisation est au-delà d'une décision humaine. Je préfère dire que j'obéis. J'obéis au Tout-Puissant. »

   Il s'est levé, s'est dirigé vers les bureaux du poste frontière, et son action n'a pas été limitée à faire passer un bus de scientifiques, un peu tous fous, de l'université Ben Gourion du Néguev, il a déclaré ouverte la frontière avec le Liban. Et parce qu'il a su avoir une autorité à ce moment-là précis et parce qu'il n'était pas n'importe quel soldat, il a été obéi. Les barrières se sont levées.

   « Israël est la Terre promise au peuple juif. C'est difficile de bâtir une nation sur cette idée que la Terre vous est offerte par Dieu et d'exclure d'autres peuples de la jouissance de la Terre. »

 

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