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Publié par Jean Tellez

   Devant les tours staliniennes du Ministère des Affaires étrangères à Moscou des heurts avaient lieu. C'était à nouveau le face à face des pro-Kovchenko (lequel était pourtant bel et bien, tout là-bas, à Séville, sous les fers, et pour de bon, il était absurde d'en douter encore) et des adversaires du régime.

   Des bagarres confuses, des drapeaux de Russie nouvelle piétinés, des drapeaux de l'ONU mis en pièces, des coups de poing, des insultes. Il était difficile de se faire, pour le moment, une idée précise. Peut-être notait-on que les gens remontés, les gens véritablement en colère, parce qu'ils libéraient leur frustration, étaient de plus en plus nombreux et de plus en plus décidés. Le chaos menaçait d'autant plus qu'aucun officiel ou dignitaire n'avait encore pris la parole, en dehors du maire de Moscou, sur sa page Twitter. L'homme, un ami intime de Kovchenko, n'a produit que des choses qui ressemblaient à des éructations...

   Les échauffourées provoquaient des interventions assez paresseuses, tout au moins plutôt passives des forces de l'ordre. Pourtant les unités de la Garde, la police anti-émeute, les OMON du ministère de l'Intérieur et autres forces de la sécurité intérieure avaient massivement pris position dans la ville. Des blindés de la police avaient investi la place Rouge. Les voitures de patrouille sillonnaient la ville. Des hélicoptères, comme des essaims de frelons, formaient des points d'inquiétude dans le ciel, ils paraissaient plutôt désorientés que guidés par les signalements, peut-être trop nombreux.

   Le plus remarquable, le plus révélateur de l'état d'esprit des forces de l'ordre était une façon non coordonnée et ponctuelle d'intervenir. Devant le ministère des Affaires étrangères, des voitures ont été renversées par les émeutiers anti-régime. Les unités de la police sur place ont véritablement voulu gronder ces fauteurs de désordre et ont chargé... Mais, comment dire ?, avec un excès de précautions dans l'usage de la matraque, comme s'ils n'avaient pas voulu plomber trop l'ambiance.

   La timidité des suppôts du régime pouvait paraître mystérieuse. A priori, on aurait attendu plus de réactivité de la part d'unités chargées de maintenir l'ordre en général. Dans ce cas particulier, on aurait parié sur beaucoup plus de dureté et de fougue de la part de forces qui étaient largement corrompues (on était bien obligé de le reconnaître) et qui auraient dû ainsi être complices à plein d'un système, un système où prospéraient friponnerie et filouterie.

   Les policiers malhonnêtes étaient inhabituellement nombreux en Russie, les comportements mafieux dans la sécurité d’État étaient notoires. Dans les commissariats russes on était cupide par inertie, on était habitué à la petite enveloppe qui arrange tout, l'excès de vitesse, la conduite sous vodka, le défaut de permis... Hop, quelques billets, et l'affaire s'arrangeait très vite. Cette pratique du dessous-de-table, qui était un peu la base populaire inavouable du régime de Kovchenko, rejoignait d'ailleurs la doctrine généralisée du pot-de-vin à tous les échelons administratifs des Républiques russes et de l'administration fédérale. L'arrosage était tout à la fois un principe vital et un mécanisme bien rôdé.

   Si un système corrompu s'effondre, n'est-ce pas la corruption elle-même qui va être en danger ? Qu'en sera-t-il à l'avenir des enveloppes providentielles, tellement opportunes, tellement recommandées pour mettre de l'huile dans un fonctionnement anti-démocratique des institutions de force et des institutions tout court ?

   On aurait pu trouver tellement d'excuses, on y était préparé, aux policiers qui auraient écrasé la révolte ce jour-là dans les rues de Moscou (ils en avaient indubitablement les moyens). Dans le fond, n'auraient-ils pas défendu une certaine vision des choses humaines, une médiocrité foncière de tous les dépositaires d'un pouvoir quelconque, déjà le leur, puis celui de ceux qu'ils servent ?

   Cependant, vous avez beau être la brute prête à cogner sur qui on vous donne l'ordre, vous avez beau avoir l'âme servile et véreuse, eh bien, à un moment donné vous êtes rattrapé par la noblesse de votre fonction : maintenir l'ordre social. Inévitablement, du moins si votre cadre est bousculé, vous finirez par vous demander : quel ordre, après tout ? Quel légitimité a cet ordre ? Est-ce le bon ordre social ? Évidemment, dans l'immense majorité des cas, dans l'histoire des sociétés, ces questions n'ont pas eu à se poser aux nervis d'occasion. Mais un véritable trou dans le fonctionnement des sociétés venait d'apparaître. Et ceux qui incarnaient de la manière la plus spectaculaire ce hiatus formidable, aussi bien de la pensée sociale que de la marche des organisations humaines, c'étaient les forces dites de l'ordre.

   Il ne faudrait pas non plus sous-estimer la charge de travail de ces troupes, l'obligation harassante d'avoir à faire du chiffre, arrêter tant de fauteurs de troubles par jour de travail et pas un de moins, sinon gare au salaire, qui n'est déjà pas mirobolant. Et que dire de la charge mentale d'avoir à protéger protéger les mafias, les pourris de la finance et de la politique ?

   L'image dans la littérature des gardiens de la paix, des fonctionnaires de terrain qui assurent au quotidien la tranquillité, le calme, l'obéissance aux lois, n'a jamais été à la hauteur de leur rôle dans la civilisation. L'enquêteur en affaires criminelles a toujours eu la part belle dans le roman policier. Les flics de base, riche vivier social pourtant, n'ont jamais été un type romanesque. L'âme du policier de la rue n'avait pas encore trouvé son Maigret ou sa série TV.

   À la rigueur, ces agents modestes étaient les poseurs de bandes de police sur les scènes de crimes ou offraient au commissaire, au détective, à l'agent du FBI l'occasion de quelques répliques. Dans la mythologie gauchiste, ils étaient les serviteurs sans cervelle des oppresseurs, des cibles à dégommer à coup de pierres et de bouteilles, des objets consensuels de détestation : « CRS, SS », « Tout le monde déteste la police ».

   Imaginez maintenant une révolution mondiale en marche... Elle met immédiatement en suspends les évidences qu'on ne met pas en doute par routine, par intérêt de classe, par cynisme inavoué. Déjà, la conscience va inévitablement travailler tous ceux qui étaient les barbouzes des anciens régimes. Et puis, la masse sociale deviendra conquérante et agglutinante. Qui n'aura le sentiment d'être une partie essentielle de l'équation sociale ? Qui voudra s'opposer à la communauté humaine ? Qui voudra encore être classé comme contre-révolutionnaire ?

   Bref, pour revenir à Moscou, toutes les mauvaises raisons qui auraient dû incliner les troupes de la sûreté à défendre le régime moribond de Kovchenko, ont été fragilisées. Il restait qu'elles étaient combatives, ces troupes. Mais pour quelle cause fallait-il combattre ?

 

*

 

   Huang Yi qui était président de la République populaire de Chine, était chef du Parti communiste chinois (secrétaire général), chef de la Commission militaire centrale, donc chef des armées, chef de la police, chef de tout en somme, qui plus est chef à vie. Que se passe-t-il quand on a un chef de tout qui manque à l'appel ?

   Au milieu de la nuit à Pékin, trois heures du matin, toujours aucun mouvement sur la place Tian'anmen.

   Comme si un certain climat de relâchement s'était subrepticement installé, l'activité sur les réseaux sociaux chinois est montée en puissance. On a pu voir ainsi les communautés étudiantes à Pékin, à Shanghai s'enflammer tout au long de la nuit, des intellectuels s'exprimer et, chose plus incroyable encore, des membres de l'Assemblée du peuple prenant isolément la parole, sans consignes, presque sans peur, se filmant en pleine interrogation, avec des airs graves.

   C'est d'ailleurs du côté de cette assemblée que les choses ont bougé vers quatre heures du matin. Sur les marches d'accès à l'immense salle de spectacles du Palais de l'Assemblée du peuple, les membres du Comité permanent du Congrès populaire ont commencé à défiler vers 5 heures du matin. Ces élus, qui étaient aussi des désignés choyés par le régime, ne cherchaient pas forcément la visibilité, mais ils l'ont obtenue, soit qu'il y ait eu des indiscrétions ou des audaces de la presse, soit du fait de leur propre complicité.

   L'Assemblée nationale populaire chinoise, c'étaient 3000 députés, venus de tous les coins de la Chine, qui se réunissaient dans ce palais des festivités un fois l'an. Ils étaient supposés détenir le pouvoir législatif. Bien entendu, tout ce monde était affilié au Parti communiste ou, à la rigueur, à un parti toléré par le Parti. Les réunions plénières de cette assemblée étaient des moments d'anthologie, avec un sens phénoménal du show et un fond de singerie monumentale de la représentation démocratique. Évidemment, rien que des mâles au moins cinquantenaires dans l'immense majorité des cas, avec quelques rares femmes pour que ça ne fût pas trop gros à faire passer.

   Cette nuit-là, c'étaient les quelques deux cents membres du Comité permanent de cette assemblée qui montaient les marches. On les imaginait tourmentés en leur être le plus intime, saisis à plein par le doute. D'un côté, ils étaient censés déclarer la destitution de tous les ministres du gouvernement central de la République populaire de Chine, selon les instructions qui venaient d'être données par le secrétaire général de l'ONU, de l'autre, ils répondaient, comme on peut le supputer, à des ordres venus du Comité central du Parti communiste, lequel tentait de réagir à ce couac immense qu'était l'arrestation à l'étranger du premier de tous les Chinois, Huang Yi. Les représentants populaires suprêmes montaient les marches à toute vitesse, propulsés comme s'ils avaient le feu au derrière.

   On commençait à savoir des choses, parce que, en Chine, les choses commençaient justement à être sues, grande première. Dans la zone ultra-secrète du parc Zhongnanhai, jouxtant la Cité interdite, au siège du Comité central du parti communiste, les quelques membres du Comité permanent (ils n'étaient plus que six depuis la capture de Huang Yi) préparaient une riposte.

   C'était tragique, on le conçoit assez. La réponse de la Chine à cette terrible contingence, au lieu de s'appuyer sur des institutions, des mécanismes nationaux et, de ce fait, incontestablement légitimes, devait reposer sur la réactivité d'une bande de copains qui pouvaient d'un moment à l'autre devenir des coquins. Le fait même que tout se jouait en petit comité, alors que les enjeux étaient colossaux et concernaient un milliard trois-cent millions de personnes, signait la tristesse de fond du contexte. Mais c'est là l'effet rédhibitoire des dictatures. Heureusement d'ailleurs. Si les dictatures étaient portées, aussi peu que ce fût, par une adhésion populaire prompte à s'exprimer, ce serait à désespérer.

   On imagine l'ambiance chez ces six « empereurs » auto-désignés de la Chine (on l'aura compris : aucune femme dans leurs rangs). La tension devait être formidable dans ce clan formé d'ennemis par définition. Le chat neutralisé, les souris candidates à devenir le nouveau chat, relevaient le museau et allaient tenter leur chance, allaient estimer leurs appuis, leurs influences, la puissance des complicités sur lesquelles compter.

   De tout cela il est sorti, vers six heures du matin, parce qu'il fallait aller très vite maintenant, une déclaration du premier ministre Li Xiang, faite sur la Télévision centrale de Chine. L'individu était en costume Mao, il parlait depuis un pupitre installé on ne voyait pas trop où.

   On pouvait s'attendre au pire. On l'a eu.

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