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Publié par Jean Tellez

   Il était alors 14 heures, à Rio de Janeiro, sommet de la journée, pic de chaleur.

   Les habitants de la favela Rocinha, et beaucoup d'autres Cariocas de quartiers populaires avaient envahi les rues, les places, les carrefours du quartier résidentiel et friqué d'Ipamena, jusqu'à déborder sur les plages. D'autres favelas comme celle de Santa Marta et surtout celle du Complexe urbain de l'Allemand (Complexo do Alemão) s'étaient à leur tour répandues sur les quartiers alentour.

   Le débordement humain était sensationnel, mais n'avait rien de surprenant. Les quartiers populeux et pauvres des favelas qui essaimaient au sud de Rio, dans les contreforts de la montagne, étaient du tissu urbain d'extraordinaire densité.

   Pourquoi ce perpétuel boom des naissances chez les pauvres ? Comme si les épreuves qui attendaient les démunis les poussaient d'avance à se sacrifier toujours plus, et à se concentrer obstinément sur le travail (plutôt absurde en soi) d'engendrer des humains.

   Songeons aussi au facteur de la gêne perpétuelle dans une vie. Quand vous étiez anxieux de ne pouvoir nourrir votre famille, quand vous redoutiez l'expulsion d'un logis pourtant indécent, ou quand vous n'aviez pour vous loger qu'une masure où tout se détériorait, où le manque de tout était perpétuel, d'espace, d'électricité, de gaz, d'air pur, eh bien vous n'étiez pas en condition d'opérer les fins réglages existentiels que se permettaient les nantis. Au nombre de ces ajustements, il y avait les renoncements à des finalités ordinaires de la vie humaine, il y avait ces décisions réfléchies de ne s'occuper que de soi, ou de s'occuper de soi le plus possible, et d'avoir, pour commencer, le minimum d'enfants. Avoir un nombre d'enfants qui vous comblerait, vous, mettons deux, et pas un de plus, sinon ça mange la vie.

   De toute façon, il faut un certain degré de sécurité matérielle pour renoncer. Les gens à la vie commode pouvaient se permettre d'avoir des principes, de la philosophie, de la sagesse qui les encourageaient à se détacher de beaucoup de choses, par exemple de la procréation, mais aussi de l'abondance. Les pauvres, eux, ne pouvaient renoncer à rien. Vous imaginez les pauvres renoncer à l'abondance ? Les pauvres étaient toujours partants : pour des enfants à la pelle, de la bière à gogo, des viandes, des sucreries, des stimulants, des excès. Bref, pour retomber sur le sujet, la démographie jouait pour eux, ainsi que la faculté de savoir mordre tout de suite sur les chances, les occasions, et c'est pourquoi ils avaient gagné déjà la partie dans le nouveau monde.

   Il paraît qu'à l'époque, avant la Révolution mondiale, on organisait des circuits touristiques pour visiter des lieux comme la favela Rocinha, où les gens vivaient avec moins de 1,25 dollar par jour. Les globe-trotteurs de circonstance, en short, panama et Ray-Ban réfléchissantes, passaient du bon temps en filmant les familles incroyablement nombreuses entassées sur quelques rares mètres carrés, dans le délabrement, les odeurs d'égouts, de mauvaise friture et, comble horrifique, de pisse humaine, de pisse de chats, de rats. Des reporters de leur côté, bien payés en général, sans beaucoup de problèmes de fin de mois (quoi qu'ils en eussent jugé), rapportaient pour leurs magazines des séries de clichés artistiques ou des documentaires, dont ils étaient fiers et ils avaient eu à l'occasion le sentiment d'avoir produit du choc d'images, du sens comme on disait alors volontiers.

   Les pauvres ont déferlé sur toutes les rues d'Ipamena, le quartier fric et chic. Ils ont sorti tout ce qu'ils avaient à consommer, ils ont dépensé ce qu'ils gardaient pour les jours de fête. Il y eut ceux qui donnèrent et ceux qui n'avaient rien et en ont profité. Les gens se regroupaient autour de tables pliantes, de chaises de plage, de braseros, faisaient fumer, braiser des churrascos. Des bandes de jeunes dansaient au son du funk carioca. Des orchestres de samba avaient défilé et sonné l'enthousiasme révolutionnaire. La bière coulait à flots. Le peuple profond prononçait son « nous voici ».

   Cela aurait pu paraître bordélique, et d'ailleurs cela l'était effectivement, mais les divers mouvements sociaux des favelas, et autres organisations de la société civile, réveillées de la routine, orchestraient tout ça, tâtonnaient de leur mieux, avec leur intelligence spontanée du collectif, dans les opportunités de cette fortune inattendue. Les associations montaient en puissance. Ce n'était au fond que la continuation de leur sacerdoce dans les favelas. Écoles, dispensaires, aide sociale, ça n'avait tenu jusqu'alors que par l'énergie de volontaires dévoués. Rien ne pouvait les mobiliser plus que l'appel qui leur était adressé ce jour-là.

   D'un moment à l'autre, allait se produire la grande action que tout le monde pensait comme hautement collective, comme moment mystique même : l'arrestation du gouverneur de la province de Rio, dans son palais Guanabara. On allait le coffrer. Cet ami personnel de Ribeiro, n'était peut-être pas le plus mauvais des gouverneurs, mais il était aux commandes, et il fallait mettre derrière les barreaux tous ceux qui avaient été complices de l'ancien monde. On les jugerait pour inaction climatique, pour complicité avec les injustices, pour avoir accepté benoîtement que des quartiers entiers de la ville soient livrés à la précarité, à l'entassement indigne, à la criminalité. Il faudrait que son procès fût exemplaire.

   En attendant, il fallait l'attraper. Comment s'y prendre, si les forces de l'ordre ne s'en chargeaient pas ? Les fameuses unités de la police pacificatrice, tristement célèbres pour leurs exactions, avaient abandonné leurs positions dans les favelas et ne donnaient même plus signe de vie. Et par ailleurs, comment croire que les forces de la sécurité allaient devenir, comme ça, d'un jour au lendemain, révolutionnaires ? Quand on se remémorait la collusion entre la police et les capos de la pègre (les analogues en criminalité des boss de l'industrie), les exactions sur les populations noires et pauvres des favelas, on ne pouvait l'espérer.

   Les conversations roulaient sur ce thème inlassablement et dans des tonalités presque systématiquement joyeuses.

   L'inquiétude était là, inutile de le cacher. Des régiments de l'armée étaient sortis des casernes et fermaient tous les accès au palais du gouvernement fédéral, ils ceinturaient aussi la riche demeure du gouverneur.

   Vers 14 heures, sur TV Globo, la chaîne la plus populaire du Brésil, le vice-président, le général Alejandro de Azevedo, a fait une allocution. Il s'est présenté comme le nouveau président. Si quelques uns croyaient pouvoir faire la fête et célébrer un nouveau monde sans chefs, ils l'avaient dans l'os, a-t-il résumé. Tout le monde devait libérer la rue, rentrer dans ses domiciles, et la loi martiale était instaurée.

   Le nouvel autocrate du Brésil sorti du chapeau était accompagné du général Thiago de Almeida, ministre de la défense, des commandants des trois armées et, ce qui a paru le plus significatif en même temps que le plus désopilant, de l’un des fils de Ribeiro, Alejandro. Celui-ci a dit : « Mon père a été victime de la plus grande traîtrise qui soit. Nous allons envisager tous les moyens possibles, y compris militaires, pour le libérer. Le Brésil est une grande puissance en armes, et il ne faut pas lui marcher sur les pieds. » S'esclaffant, il a ajouté que l'indienne Amanda Mamata allait atterrir d'un instant à l'autre à l'aéroport de Brasilia pour prendre, au nom de l'ONU, les commandes du pays. « Elle n'imagine pas le comité d'accueil qu'elle trouvera... Non, mais sans déconner, vous voyez notre grand pays avec à sa tête une indigène ? »

   Le général Thiago de Almeida a averti : « Il n'est pas question qu'il y ait quelque rupture que ce soit dans nos institutions, alors tout le monde rentre chez soi, et obéit. »

   Des années de dictature militaire et, de plus, la collusion de Leonardo Ribeiro avec les forces armées avaient fait que le gouvernement, les administrations, les entreprises publiques avaient été largement alimentés en colonels et en généraux. On comprenait que, pour ces gradés, il n'était pas question de renoncer d'un jour au lendemain aux prébendes, aux privilèges, aux gros salaires et à la manne de postes dans les ministères et l'économie.

   Au Brésil, la soldatesque de haut rang constituait une sorte de caste, très idéologisée, très politisée, un véritable parti militaire qui comptait s'occuper réellement des affaires du pays et, ainsi, parce que ça allait toujours avec, se remplir tranquillement les poches. Il n'y avait pas d'ennemi extérieur à proprement parler (personne ne menaçait la souveraineté, les frontières ou les eaux territoriales), cela aurait dû assez souligner l'inutilité des budgets militaires indécents dans un pays où une part énorme de la population vivait sous le seuil de pauvreté.

   Eh bien non, les importants en uniforme tenaient à leur premier rang et à leur prérogatives dans la défense de la « sécurité du territoire ». Ce n'étaient pas des progressistes, on l'imagine assez, ce n'étaient pas non plus de grands esprits, on le conçoit aussi. Beaucoup étaient des ultra-conservateurs, défendaient béatement des idéologies d'extrême-droite, avaient des idées caricaturales sur la gauche, les communistes, les « rouges », lesquels auraient représenté encore au 21e siècle le danger suprême, ils étaient ennemis du féminisme, des droits des indigènes et des LGBT, ils ne voyaient que sornettes dans le réchauffement climatique, des discours creux dans les Droits de l'Homme, du ridicule dans l'idée d'un droit des animaux, des dangers pestilentiels dans le travail de la mémoire et dans la volonté de rendre justice aux victimes de la dictature.

   Évidemment, ils n'étaient pas internationalistes, ils crachaient sur le multilatéralisme, ils avaient toujours à la bouche « les intérêts exclusifs du peuple brésilien », dont ils se contrefoutaient par ailleurs, puisque leur intérêt de petits chefs passait avant tout. Comme tous les esprits étroits, c'étaient des complotistes, des conspirationnistes, et il y aurait eu, à les entendre, un complot international qui avait pour objectif de balayer les gens de leur espèce, c'est-à-dire les souverainistes, les patriotes, les défenseurs des traditions, de la famille, de l'ordre social, des valeurs chrétiennes, de la dignité de la personne humaine etc. etc., bref le meilleur de l'humanité (eux). (Curieusement, ils ne se trompaient pas tant que ça, dans leur délire, les faits ont établi qu'il y avait bien eu un complot, très efficace, pour éliminer les gens comme eux...) Bref, La civilisation aurait été en danger, elle devrait être « régénéré », ce qui peut-être n'était pas faux, mais n'aurait été possible qu'en empêchant de nuire des êtres de leur engeance.

   La planète en avait plus qu'assez de ces matamores d'opérette.

   De toute façon, les quartiers riches de Rio étaient investis, c'était cela la belle nouvelle. Le peuple banquetait dans les rues des nantis, sous leurs fenêtres.

   Les quartiers riches donnaient sur les plages, sur l'océan fabuleux, aux rouleaux magnifiques pour le surf. On y jouissait de l'incomparable point de vue sur les pitons rocheux qui font la célébrité de Rio de Janeiro. Parce qu'il fallait bien avouer : la baie de Rio de Janeiro était l'un des plus merveilleux lieux pour vivre une vie de riche, agrémentée de quelques contacts passagers, réjouissants de pittoresque, avec la culture urbaine carioca, avec les « kiosques » à churros, les concerts, les spectacles de caporoeira offerts par les jeunes des quartiers auxquels on donnait quelques réaux, et puis, quand on en avait assez, on rejoignait les immeubles luxueux, véritables bunkers gardés par des vigiles armés. On y avait de quoi passer les journées sans souci aucun, on avait des tripots de luxe, des adresses gastronomiques, des parcs de loisirs, des clubs sportifs sélects, des hypermarchés débordant de bouffe si l'on voulait remplir ses frigos.

   La jeunesse dorée passait ses nuits à faire la fête dans les bars et les restaurants branchés du front du mer, où l'on croisait des noctambules célèbres, chics et branchés, des stars brésiliennes et internationales.

   La seule épine dans le pied de ces privilégiés était d'être entourés de centaines de milliers de pauvres, accrochés aux collines, prétendant vivre eux aussi, profiter de la plage, de la beauté du lieu et des plaisirs de l'existence. Mais ces villes informes, de tôle, de murs lépreux, regorgeaient de bandits, elles constituaient un grignotage angoissant de l'espace ambiant.

   Angoissant, voilà bien ce qui définissait désormais l'atmosphère derrière les murs du quartier huppé d'Ipamena.

   Le président Leonardo Ribeiro, qui était à présent enchaîné comme criminel et qui allait être jugé dans son pays même (c'est ce que l'on apprit avec joie ce jour-là), était d'extrême droite dure, raciste, climato-sceptique, sexiste et homophobe.

   Or des gens étaient encore prêts à le défendre et à soutenir la camarilla qui venait de se réclamer de lui. D'heure en heure, il était devenu évident que ces gens allaient sortir à leur tour dans les rues.

   Mais quels gens ? En premier lieu, sans doute, des individus ordinaires menés en bateau par les discours nationalistes, mais aussi nombre de gens exaltés par le droit de port d'arme, électrisés par le « sentiment d'insécurité », croyant qu'ils devaient se défendre contre des bandits et des ennemis de la civilisation, tous sandwichés sans en avoir conscience, d'un côté par les éléments réactionnaires de l'armée, de l'autre par les intérêts des grands propriétaires terriens et des fortunes de l'agrobusiness.

   Toujours est-il que vers la fin de l'après-midi, il y a eu des rassemblements de ribeiristes dans l'avenue des Amériques du côté du Jardin Océanique, où la circulation avait été interrompue. Ils se sont placés devant les troupes qui gardaient le palais du gouverneur, comme s'ils avaient voulu dire que, eux, avaient vraiment l'envie d'en découdre, ils suaient la testostérone et n'en avaient rien à foutre, c'était le moins que l'on pût dire, de la révolution mondiale.

   Ils donnaient l'aspect d'un mélange de voyous vrais et de faux idéalistes paranoïaques, grisés, avec des têtes à ne pas s'y frotter, des têtes justement à soutenir encore quelqu'un comme Leonardo Ribeiro. Beaucoup de zigotos en uniforme ou pseudo uniforme. L'armement était conséquent, mortel. Le mot d'ordre qui circulait était sans ambiguïté : attaquer Rocinha, les pendre par les pieds, ces trafiquants, ces voleurs à la tire, ces damnés qui s'imaginent qu'ils prendraient le pouvoir.

   On respirait l'idée de croisade. Dieu les portait, puisqu'un pasteur évangéliste connu à la télé, faisait un prêche, ceint dans le drapeau brésilien. Il y avait du rachat de l'âme dans l'air. Et l'on allait faire plaisir à Dieu, être un chrétien comme on en fait encore. Beaucoup d'alcool circulait. La majorité de cette canaille était ivre. Un de ces énergumènes tenait en laisse un jaguar. Un animal sauvage, emblématique et magnifique, domestiqué.

   La cohue surarmée s'est mise en branle, a commencé sa marche vers les favelas, au son de tambours et d'avertisseurs sonores, de cors de supporters de foot, les uns à pied, les autres à bord de véhicules.

   Barrett écoutait toujours ses avocats. Il allait et venait. Mais depuis quelque temps, il n'avait plus d'idées porteuses d'espoir ni de répliques cinglantes. Difficile d'évaluer ce qu'il avait en tête. Il a fini par ranger son téléphone, s'est assis, tassé, jambes droites, les yeux mi-clos, les mains finement agitées, sans ampleur, comme un animal faisant bouger ses petites pattes, les frottant au museau, une marmotte, un castor, un rat, un rongeur disons. Il l'a fermé en tout cas.

   Brittney était en train de prendre sa décision. Ce serait bien la Chine. Elle s'est inscrite sur un site tout juste créé. Elle introduisait ses compétences, elle devait présenter son parcours. Était-elle grisée, excitée ? Sans doute oui, évidemment oui, mais avec ses yeux de lagune après l'orage, quasiment opalescents, sa maîtrise de soi légendaire, elle ne laissait rien d'informe transparaître.

   Sur ses compétences, elle a réellement hésité. D'emblée, elle se préparait à exposer son savoir faire en cracking informatique et, plus généralement, en rétro-ingénierie des objets informatiques (en somme, elle tombait sur un logiciel protégé, elle en faisait ce qu'elle voulait).

   Après qu'elle eut regardé Esther avec une lueur palote comique dans les yeux, elle choisit de se présenter comme experte en tae kwon do, boxe, auto-défense et tir à l'arc. Immédiatement, elle a approfondi ses recherches pour savoir si elle pouvait embarquer sa moto, ses arcs, ses flèches et surtout Maya, sa chatte.

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