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Publié par Jean Tellez

   Brittney affichait, bien qu'elle en eût, un air de guerrière avec son arc encombrant et ses flèches.

   L'inadmissible de la situation se dégageait assez. Ils n'allaient tout de même pas rester reclus dans une salle d'aéroport de Pékin. Tout autour, sur les sièges, sur le sol, affalés, accroupis, assoupis, les centaines de volontaires venus de tous les coins de la Terre, avec leurs sacs à dos, leurs besaces, leurs sacs en papier avec les victuailles. Tout le monde avait été contrôlé et re-contrôlé, les paquetages avaient été inspectés à la recherche d'armes ou d'autres objets prohibés. Les policiers étaient tombés en arrêt devant l'arc de Brittney, mais avaient su admettre qu'il ne s'agissait que de matériel de compétition. Ils avaient aussi regardé dans le sac de transport où se trouvait Judith, la chatte. Ils avaient été un poil éberlués par l'animal qui ne s'était pas montré farouche, s'était laissé prendre et avait même circulé de bras en bras, et Brittney avait peut-être gagné un point.

   Brittney, si une chose la caractérisait, c'était qu'elle était très sociale. Elle a continué à faire ce qu'elle avait dans la peau, lier connaissance. Et comme elle voulait pratiquer son chinois, elle était allée au contact des policiers. C'étaient des unités dites de la sécurité intérieure.

   Ces troupes avaient ceinturé complètement la zone de l'aéroport et avaient pour mission d'interdire à qui que ce fût de quitter les lieux. Leur régiment ne stationnait pas à Pékin, il venait d'être transporté depuis la province du Shandong spécialement pour cette mission.

   Pour commencer, elle a entrepris un échange de sourires avec un des policiers, un tout jeune homme qu'elle a trouvé émouvant, parce qu'il avait l'air dépassé et mal à l'aise. Présentations faites, il se nommait Zhang Hua, il habitait Jinan, la capitale de la province du Shandong, où son père était chauffeur ambulancier et sa mère infirmière. On voyait que c'était une grande première pour lui que de parler à une étrangère et le fait qu'elle fût américaine l'émoustillait sans doute. Son regard était lumineux. Un dingue de taekwondo, c'est comme ça qu'il s'est défini.

   Leur petit manège a attiré l'attention d'autres policiers. Un officier est même venu pour lier connaissance à son tour. L'homme avait la quarantaine. Il respirait la bonhomie. C'était incroyable, mais pendant ce temps, ce temps suspendu, des armées prenaient position autour de la place Tian-anmen, de la Cité interdite, du quartier résidentiel du Comité central du parti, les choses de fait tournaient mal pour la révolution.

   Les officiers l'ont invitée dans la cellule de commandement qui avait été installée à même l'aéroport. On lui a servi du thé. Comme elle regardait avec gourmandise le matériel informatique et vidéo, les gradés se sont amusés, se sont un peu détendus et il a régné comme un instant de grâce. Judith, la chatte, jouait sa partition. D'un naturel assez réservé en général, là elle se laissait prendre dans les bras, faisait l'animal sur qui on peut tout se permettre, et ça, c'était exactement la complicité de Judith.

   Les policiers arboraient un je-ne-sais-quoi certainement peu conforme à l'étiquette. Ils acceptaient volontiers les questions. De qui dépendaient-ils ? Du ministère de la Sécurité publique ? Haussements d'épaules et sourires en coin. Du Comité central du Parti communiste chinois ? De la Commission militaire centrale ? C'était à nouveau une sorte de gaieté que provoquait Brittney, et elle réveillait cette impression terrible qu'ils ne dépendaient en fait de personne et pouvaient donc servir n'importe qui.

   « Vous êtes de simples pions, vous en avez conscience ? », se permit de dire Brittney.

   « On maintient l'ordre social », dit l'officier le plus gradé devenu soudain très sérieux.

   Quelque chose a changé à ce moment-là. Leur face modeste, regardeuse et rieuse s'est figée. Zhang Hua, le jeune policier, qui suivait Brittney comme son ombre, lui a dit avec une anxiété qu'on lisait dans ses yeux :

   « À présent, il faut qu'on vous arrête tous.

   -Pour quel motif ?

   -Pour atteinte à la sécurité nationale. »

   On a changé soudain d'atmosphère. Une masse de policiers, criant, vociférant, s'est rué sur les volontaires. Les matraques se sont abattues sur les dos qui se courbaient. Les hurlements d'indignation faisaient véritablement froid dans le dos, parce qu'ils étaient grotesques, ils n'étaient pas du tout, mais pas du tout attendus chez des gens qui n'étaient au fond que des bonnes volontés, des gens qui ne voulaient qu'être utiles au grand changement, qui avaient choisi la Chine et qui n'étaient pas là pour recevoir des raclées. Ce fut étonnant de voir avec quelle rapidité tous les volontaires internationaux se sont retrouvés assis sur le derrière, les mains attachées dans le dos.

   Après qu'ils eurent bien maîtrisé tout ce monde, les policiers ont eu à cœur de régler le cas de Brittney et de sa chatte Judith. Un agent quelconque s'est occupé de l'animal, le faisant rentrer dans sa boîte de transport et restant là, sur place, éberlué, attendant des ordres, parce qu'il se passait que le cas de la jeune fille était à part.

   Hua, le jeune policier est venu poser sa main sur l'épaule de Brittney.

 

*

 

   L'accueil à Rio de Janeiro, c'était top. Malcolm se s'y attendait pas. L'aéroport était entièrement sous le contrôle des forces de la révolution. Celles-ci étaient maîtres aussi de toutes les zones alentour, ainsi que de la route qui conduisait à la favela de l'Allemand. Des gens venus des quartiers assuraient l'accueil de ces espèces de brigades internationales, dont il était, qui arrivaient sans arrêt.

   Avec l'aide de volontaires incroyablement empressés, il a pu récupérer très vite Horatio. C'était son principal souci : retrouver son oiseau, qui avait voyagé dans la soute à bagages, injustice qui lui avait fait mal au cœur, au jeune homme, qui d'ailleurs découvrait ce qu'était un vol international, un passage quasi instantanée d'un univers à l'autre.

   Ce n'étaient pas des rich and famous qui débarquaient là. Beaucoup de routards et de bourlingueurs, des filles et des garçons avec un côté nomade qui faisait cruellement naturel, il a aussi repéré quelques paumés comme lui, on voyait bien qu'il y avait des asociaux dans le tas d'adeptes qui se présentaient, d'autres jeunes sans avenir précis, sans projet clair, mais qui voulaient y croire à fond, à la révolution mondiale. Et puis, il avait aussi vu, et d'ailleurs cherché à étudier, la touche de jeunes diplômés, des économistes, des juristes, des urbanistes, des chimistes, des biologistes, des agronomes, des agroforestiers, tous idéalistes produisant des discours intimidants. Malgré l'impression d'un foutoir et d'une effervescence brouillonne, ça faisait bien onde de choc mondiale.

   Malcolm, en dehors de la cage d'Horatio, avait certes des bagages, si l'on peut dire, ça tenait en un sac à dos où il y avait essentiellement un casque audio, son ordinateur et du matériel de connexion satellite maison, avec de quoi fabriquer une antenne artisanale, le tout devrait être très, très haut débit, très réussi comme il saurait le faire. Il s'était dégoté une veste militaire avec beaucoup de poches, une ceinture munie de clous d'acier, de solides godasses de randonnée. Il lui manquait un élément crucial : une arme.

   Sur l'arme éventuelle, il se posait des questions : un bon glock rassurant, si l'on peut dire, un fusil d'assaut type kalachnikov, une grenade à main, et pourquoi pas un bon couteau, l'arme des sans armes ?

   Avoir une arme et s'en servir, ça ne lui procurait aucune espèce de peur. Il n'était pas naturellement un être violent. Mais il avait été SDF, lui le geek pacifique et qui n'aurait pas normalement cherché pas d'embrouille. Dans les parcs de San Francisco, malgré lui, et pour défendre ses maigres biens, et pour protéger Horatio, il avait dû montrer une agressivité primaire, secondée par une de ces colères qui sont le nerf de ceux qui n'ont plus rien et qui sont dévastatrices. Il avait appris à donner des coups, à en recevoir beaucoup, à redonner quelques uns en retour. Les bagarres à mort, lui le pacifique, il connaissait. Des bagarres pour un banc, pour un lieu lucratif (si l'on peut dire) pour faire la manche. Les gens croient toujours qu'être un sans-abri est une sorte de solution de vie, « confortable » ce serait beaucoup dire, mais envisageable pour fuir les difficultés de l'existence.

   Horatio voletait à présent. Il allait d'épaules en genoux, il se permettait même des têtes complaisantes pour s'y percher. Il a fait un tabac. Il avait ce regard hagard de tous les oiseaux, mais quand il prenait en compte Malcolm, son compagnon, un très étrange sérieux se dessinait dans les trous de ses yeux.

   Malcolm avait pris un tournant. Désormais, il avait un objectif. Ce n'était pas rien, et il devinait assez qu'il n'avait pas à en faire part, surtout pas. C'était pour lui, c'était son monde, c'était sa projection à lui vers l'avenir.

   Il y avait des jeunes en rollers qui renseignaient, aiguillaient, d'autres qui donnaient de la bouffe, des boissons fraîches, des bonbons. Des baby-foot avaient été installés, parce que visiblement beaucoup auraient à attendre.

   Malcolm suivait de minute en minute l'évolution de la situation au Brésil et pratiquait le portugais à marche forcée.

   La situation à Rio était proche du désastre et de plus empirait d'heure en heure. Les révolutionnaires, peu armés mais bien organisés, contrôlaient certes l'aéroport, tous les reliefs montagneux de l'immense ville et quelques quartiers comme le complexe urbain de l'Allemand. Mais tout le reste était quadrillé par les bandes surarmées de la contre-révolution. Ces soudards avaient attaqué la favela Rocinha, ils l'avaient investie malgré une résistance acharnée des habitants.

   Ces brutes étaient des gens plutôt ordinaires mais qui étaient armés, et aussi des groupes paramilitaires, des mercenaires, des hommes de main, des membres de la milice (une mafia ultra-violente d'ex-policiers et d'ex-militaires sans idées politiques très claires, en dehors du racket des pauvres). Comment avaient-ils réussi à avoir des blindés et de l'artillerie lourde ? Apparemment un bataillon des opérations spéciales avait apporté son appui. Du côté des défenseurs des favelas, les morts se comptaient par dizaines, par centaines, qui sait, il n'y avait pas de chiffre fiable.

   Les quartiers riches de Rio avaient été nettoyés de toute la « racaille » qui les avait envahis, c'était du moins ce que disaient à leur micro des envoyés de TV Globo et effectivement un plan et puis un autre montraient des cadavres jonchant les rues. Les micro-trottoirs faisaient voir les favorisés sortis de leurs bunkers hyper-sécurisés, soulagés et plein de gratitude d'avoir été libérés.

   Malcolm détaillait l'allure de ceux qui allaient être ses adversaires, ce n'était pas difficile, ils étalaient leurs exploits sur Instagram. Il s'agissait de comprendre d'où ça sortait, comment ça pouvait se montrer si efficace dans les assassinats. Un mélange, en fait, de réguliers et d'irréguliers de tout poil. De la piétaille hétéroclite, du genre salauds en bande inorganisée. Ces abrutis avaient la banane, d'un jour à l'autre il leur était permis d'user de leurs armes pour tuer leur prochain, et c'était pour eux inespéré. Exutoire pour des êtres médiocres. La vie vous condamne presque toujours à être quelqu'un qui ne compte pour rien, alors si quelqu'un ou quelque chose vous offre trop vite la possibilité de vous illustrer, serait-ce dans l'inhumanité et dans le meurtre, vous y allez.

   Ils étaient cette espèce de drôle de synthèse qui serait caractéristique de beaucoup d'autres mouvements contre-révolutionnaires à travers la planète et qui allaient menacer, peut-être tuer la grande métamorphose de l'humanité, un mélange de damnés de la terre, de vies sans espoir, de vies médiocres et, à côté de ça, de gens ayant réellement et très concrètement des privilèges à défendre. On trouvait là des individus qui entraient dans une colère folle contre n'importe quoi, sans qu'ils aient de raison, en dehors de la morne tristesse de leur existence. Le paradoxe était que cette tourbe comprenait des gens dans la misère, sans horizon, sans idéal, prêts à suivre pourvu qu'il y eût un chef, et pourvu qu'il fût un despote.

   Il y avait toujours eu dans l'histoire de ces meutes de limiers au service des ordres en place. Les servants du sale ordre de tous les fascismes, les ramassis de pauvres types déclassés et sans envergure qui ont constitué les premières troupes du nazisme, les têtes brûlées et les têtes vides de tous les groupes d'extrême droite enragés. C'étaient des gens qui pensaient être heureux, qui étaient soulagés à l'idée de casser la gueule à des êtres humains, c'étaient des gens qui se soulageaient, se défoulaient en envoyant des coups de pied à des personnes à terre.

   À la favela Rocinha, ils se sont déchaînés. Ils ont jeté les gens dans les rues, ils ont tiré sur tout ce qui résistait, ils ont dévasté les logis, avec une jouissance proportionnelle au sentiment de s'attaquer à des pauvres parmi les pauvres, ils ont brisé à coups de crosse et de coups de pieds les misérables cuisines, éclaté les meubles de récupération, et puis ils ont brûlé, brûlé, brûlé, une maison, et puis une autre. La favela a été un feu de joie, défouloir.

   Il a connu un fort moment de déception quand il a appris que son objectif numéro un au Brésil, son seul objectif, Eduardo Preto, venait de partir pour l'État de Pernambuc. Là-bas, ça chauffait. Les Paysans sans terre avaient pris les armes et attaquaient partout, absolument partout les fazendeiros (les gros propriétaires).

   Les Paysans démunis formaient à cette époque des ligues, des associations pour s'emparer des terres laissées à l'abandon et les cultiver. Car les gros propriétaires, eux, voyaient dans les terres qu'ils n'exploitaient pas un bien foncier sur lequel spéculer et pas du tout une opportunité de survie pour des humains. Eh bien, les sans-terre occupaient la terre sans demander de permission, ils cultivaient des patates, des bananes, des papayes, des ignames, des haricots, sans OGM et sans pesticides, ils créaient des campements sauvages, faisaient éclore des villages dans des lieux désolés, ils développaient une agriculture familiale, très inventive dans la protection des sols, dans la sauvegarde des forêts, dans le recyclage. La classe possédante les considérait comme des terroristes, faisaient tout pour les expulser, leur envoyant à l'occasion des tueurs. Leonardo Ribeiro avait dit au moment de son élection qu'il avait une balle pour chacun d'eux.

   Ça y était, ils avaient sorti les fusils, les pistolets de leurs cachettes, et sinon, si l'on était trop pauvre pour des armes à feu, on avait les machettes. Le soulèvement s'était propagé, de proche en proche, comme un feu de barrage. L'impulsion venait des événements mondiaux, du choc, de la sidération, de tant d’États terrassés en un claquement de doigt, leur chute montrait, spectaculairement, que l'on pouvait en finir avec les systèmes politiques. Les gens ne se considéraient pas d'ailleurs comme des insurgés, ils se sentaient poussés par l'Histoire et donc, en quelque manière, ils seraient des maîtres, ils allaient faire sentir aux gros propriétaires, aux magnats de l'agro-business, aux policiers véreux ce que c'était que d'avoir des maîtres pour de bon.

   Les possédants avaient sous la main, pour défendre leurs biens fonciers, pas mal d'hommes en armes, dont des militaires ou des ex-militaires, des mercenaires, des stipendiés de toute sorte, mais il leur fallait quelqu'un de tombé du ciel pour encadrer et motiver les armées de tueurs.

   C'était là le très grand danger de ce moment : que la réaction trouvât l'homme providentiel qui pouvait tout arrêter avec la brutalité du grand délinquant. Et le profil du bonhomme laissait voir en effet la façon qu'on avait d'agir dans le grand banditisme. Il s'y ajoutait le véritable luxe que constituait un hors-la-loi qui viendrait faire la loi, et qui s'appuierait sur des principes patriotiques, le respect de la propriété, des valeurs religieuses, les valeurs traditionnelles de la famille. Le bonhomme était parfait pour la fonction. Il montrait une colère de celles qui sont gratuitement explosives, une colère de brute pure, de méchant. Bref, le type qui vient habiter les cauchemars et qu'au réveil on découvre comme bien réel.

   Puis voilà qu'est venue l'heure de se retrousser les manches. Jusqu'à présent personne n'avait reçu de lieu d'affectation, n'avait eu vent d'un programme. La façon dont la mobilisation s'est mise en place a fait penser à un départ inopiné vers un champ de bataille, à la seule nuance de taille que personne n'avait d'arme et qu'on se demandait avec quoi on allait combattre. Pendant que Malcolm remettait Horatio dans sa cage (entre parenthèses, gros succès, sur l'aéroport, de l'oiseau) et qu'il bouclait ses quelques affaires, une jeune fille s'est pointé avec son portable à la main. Elle ne s'est pas aventuré à scruter les motivations de Malcolm, elle a juste demandé à cocher une de ses cases :

   « Combattant ou volontaire civil ?

   -Combattant », a répondu Malcolm.

   « C'est par là », a fait le jeune fille en montrant une file qui s'était formée. Malcolm a rejoint les aspirants à la lutte armée, des dizaines de jeunes gens, beaucoup de filles, et quelques vieux. Ce qui l'a frappé, ce fut de voir que les jeunes étaient tout feu tout flamme, les vieux, eux, n'étaient guère enjoués, ils faisaient assez pro sans en faire des tonnes, ça devait être des condottieres quelconques, des gens habitués.

   « Attention », a dit un militaire, plus très jeune non plus, « on va traverser une zone dangereuse. Les contre-révolutionnaires sont dans les parages, par intervalles ils mitraillent ou ils tirent des roquettes sur la route qu'on va emprunter. Soyez attentifs aux appels que j'enverrai. Quand je dirai à la radio : 'tous à l'abri', il faudra sauter des camions, courir et se coucher par terre. »

   L'embarquement a commencé. On prenait place, à cinq ou six, dans des camionnettes à plateau, où se tenait un guérillero avec son fusil, il y avait aussi quelques véhicules blindés sur roues. La montée des volontaires pour la guerre, ça faisait vague de fond que rien n'arrêterait. Malcolm a même noté une certaine légèreté chez ces jeunes qui ne doutaient de rien.

 

*

 

   Pour ce qui était de Barrett, il avait été affecté, pour commencer, à la propreté de sa maison.

   « Tu me fais du net, du fini, pas du rapide, du facile comme si tu étais chez toi », avait dit Garry.

   Barrett avait été pris en charge par ce personnage monstrueux et il avait vite cru comprendre qu'il allait être sa tête de Turc. Garry, on le devinait dangereux au suprême degré sans arriver à comprendre en quoi. Il allait sûrement être les trois coups du destin et ça allait être terrible. Pourtant, chez le bonhomme, il n'y avait pas d'hostilité à proprement parler à l'égard de Barrett. Il y avait surtout, chez cet individu, une totale absence d'humour et quelque chose de déroutant dans l'autorité qu'il cherchait à montrer. On ne pouvait imaginer quelqu'un de moins charismatique, et qui, pourtant, aussi étonnant que cela parût, exerçait de l'emprise bien réelle.

   Barrett s'était donc mis avec courage à passer l'aspirateur sur les tapis, sur la moquette, il avait donné du plumeau à poussière sur les étagères. Dans sa cuisine, il avait dérangé beaucoup de gens qui mangeaient des glaces autour du frigo et sur le meuble bar, mais ils avaient bien voulu s'écarter comme devant la femme de ménage qu'on ne remarque pas spécialement mais dont on respecte le travail. Il avait aspergé le sol en dalles de pierre de détergent et passé le balai-serpillière, ramassé sur la table et sur les meubles un nombre accablant de gobelets, de bouteilles, de canettes, d'assiettes en carton avec des reliefs d'aliments, des boîtes à pizza.

   Avec la brosse à main, à quatre pattes, il avait récuré les toilettes et les deux salles de bain, très sales après le passage de tant de monde. Toutes les chambres, absolument toutes étaient occupées par des couples qui le laissaient entrer de mauvais gré, le laissaient travailler, mais n'attendaient rien d'autre que son départ.

   À un moment, dans sa chambre à lui, à lui Barrett, une bonne femme lui a dit qu'il y avait du vomis dans les toilettes et qu'il fallait nettoyer tout de suite. Il a eu le haut-le-cœur en voyant les grumeaux de dégueulis et en sentant l'odeur infecte. Mais il y est allé, il est allé vers le vomissures, le nez dedans, il a prélevé, épongé, puis astiqué. Ce goût de déchéance, de chute ne le tourmentait pas tant que ça en fin de compte. Les humiliations, aussi étrange que cela fût, ne l'écrasaient pas. Il déambulait avec son sceau et son balai-serpillière, revêtu d'un tablier intégral, sa tunique de Nessus qui était en train de brûler tout son être d'avant.

   Garry passait de temps en temps pour inspecter que tout était propre, il disait simplement « OK » et c'était pour Barrett comme une satisfaction grasse, triste et désillusionnée.

   Dans le jardin, il y avait eu moins de travail, juste prélever les bouteilles, les canettes, les emballages plastiques qui traînaient partout. Quand même, la fontaine de rocaille dont il était si fier, avec des vasques superposés et des cactées en ornement, tout cela était aussi souillée de dégueulis. Il serrait les dents et nettoyait.

   Il y a certes des effets nocifs dans l'état d'asservissement. Mais c'est fou comme on s'y fait, comme on y trouve un apaisement. Tout se présentait comme si on lui avait simplifié les choses. Une tâche humble et un chef à contenter : Garry. C'est un peu ce qu'on appelle une rédemption, c'était un peu ça ce qu'il vivait.

   « Tu fais pas chier », a dit Garry, « faire son travail, c'est quand même le minimum, je vois pas en quoi j'aurais à te féliciter ».

   Répliquant à une protestation de Barrett pour le peu d'égards, il a dit :

   « T'es un ovni aussi. Tu t'attends à quoi, ici ? »

   « Viens, t'as un autre chantier. Maintenant, c'est un peu la récompense. »

   La récompense, c'était de conduire la harde de cochons dans les sous-bois autour du lac, pour qu'ils fouillent l'humus à la recherche de racines et de tubercules comme ils en avaient le droit. En même temps, il fallait prendre un sac poubelle et ramasser tous les détritus.

   Barrett s'apprêtait à faire son boulot de porcher et de nettoyeur. À ce moment, un coup de feu a retenti. Il savait très bien d'où ça venait : de John, son voisin, qui s'était retranché, avait installé une guérite derrière sa clôture, lançait des imprécation, puis, là repérant peut-être Barrett servant comme femme de ménage dans sa propre maison, il s'était mis soudain à tirer. Il gueulait :

   « Bon sang, Barrett! Tire-toi. Je te couvre. »

   Les coups de feu ont été suivis d'un effet surprenant sur Garry. Alors que tout le monde s'abritait sous la salve, il a couru, les côtes à ras de terre, ratatiné et rapide comme un lézard. Il est revenu avec l'arme de Barrett.

   Montrant une indifférence démente au danger, il a joué un numéro où le bon sens était le grand absent. Le pistolet, il l'a glissé pour commencer sous l'élastique de son short, courant le grand risque de s'exploser les couilles. Puis, comprenant que ça n'allait pas, que l'arme ne pouvait être gérée comme ça, qu'elle risquait d'être engloutie avec allez savoir quel résultat dans son intimité, il l'a prise en main, mais d'une façon qui avait encore plus de quoi inquiéter, son bras grêle et dé-coordonné s'agitant dans tous les sens. Impensable : cet abruti croyait être opérationnel. Ce qu'on voyait, c'était plutôt un être très doué en matière de théâtre de l'absurde, et c'était dommage que cela ne fût pas plus maîtrisé et travaillé : Garry aurait été alors un show-man d'exception.

   Pourtant Garry, hélas, n'était pas là pour divertir la galerie par tant de ridicule. Soudainement, un peu comme si ça lui était passé par la tête, il a pointé l'arme, il a tiré plusieurs coups en direction de la guérite de John. Ça a fait taire le fusil de John.

   « John ! John ! Ça va ? », a crié Barrett.

   Rien n'a répondu au-delà de la barrière.

 

 

 

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