Rendre la philosophie populaire.
22 Avril 2022
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Qu'est-ce que la vérité? Chaque fois que j'ai eu un cours à donner sur cette question, j'ai été embarrassé, et j'ai eu conscience que je ne pouvais dire n'importe quoi à mes élèves. « N'importe quoi » signifie, en l'occurrence, des choses convenues et qui sont très éloignées, quoi qu'on en pense, de la philosophie.
D'abord, il y a cette expression : « Je vais vous dire la vérité. »
Je passe sur tout ce que Nietzsche a pu dire de pertinent sur une volonté de formuler une « vérité » (cf en particulier Le Gai savoir »).
Pour moi, cette volonté de dire la vérité ne peut vouloir dire que deux choses.
Il est certain qu'il y a un troisième sens, au sein auquel j'aimerais beaucoup me laisser aller, parce qu'il engage toute la philosophie. Mais il y a ici trop de subtilité, trop de précautions à prendre, ce qui ne convient pas pour un article de blog.
Premier sens : « Je vais vous dire la vérité » est la plus parfaite manière d'annoncer que l'on va mentir. Qu'est-ce que le mensonge en fait ? C'est une des manières les plus puissantes d'affirmer que l'on dit la vérité.
Deuxième sens : « Je vais dire la vérité », signifie que l'on va donner la parole à ses souvenirs, à ou bien à ses savoirs limités et plus ou moins idéologiques, c'est-à-dire qu'il s'agit de tromper les autres tout en se trompant soi-même.
Toute ma vie, j'ai réfléchi au sens de cette volonté de « dire la vérité ». Certes, je l'ai fait dans cadre de Platon, de Descartes, de Spinoza, de Kant, de la recherche scientifique etc. Au fond, je suis plein de respect pour la recherche de la vérité. Mais il se trouve qu'elle est vaine. Il n'y a pas de vérité.
Oui, il y du mensonge, de l'erreur, de l'illusion, mais seule une habileté empirique (et donc incertaine) peut nous permettre de les déceler. Le modèle, le paradigme de la vérité selon le terme de Platon, n'existe pas et ne peut pas exister.
Je suis revenu à Nietzsche sans le vouloir en fait, mais il se trouve qu'il n'y a pas de philosophe qui ait dit, avec tant d'amplitude, que la vérité n'existe pas.
Il y aurait aussi Wittgenstein, mais sa philosophie est tellement complexe et tourmentée que l'idée centrale finit par être étouffée. Je m'amuse souvent, sur un mode attristé, de tous les gens qui commentent Wittgenstein. Certains sans doute arrivent à le comprendre dans ses grandes lignes, mais sont incapables de grandes lignes de conclusion.
Alors, où je voulais en venir ? À une dénonciation (qui est presque un dégoût) des discours (et donc des cours). J'en ai assez des gens qui discourent avec un sentiment d'autorité (au sens de Bourdieu). Ils parlent avec le sentiment qu'ils disent une vérité, mais ils ne se sont, évidemment, jamais demandé : qu'est-ce qu'une vérité? Et surtout ils clament leurs discours avec tranquillité et assurance, comme si l'idée de vérité n'était pas, pour tout esprit qui s'interroge, un séisme, qui d'abord coupe la parole (une aporia, comme disait Platon dans ses premier dialogues).
Or nous sommes arrivés en un temps (que Heidegger annonçait) où il est plus que jamais dangereux de croire détenir une vérité.
Beaucoup de problèmes de la nation, de l'humanité et de la planète prendraient une tournure infiniment plus efficace si l'on arrêtait de dire et surtout de penser : « Je dis la vérité. »