Rendre la philosophie populaire.
13 Septembre 2022
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Souveraineté nationale. Nous devons introduire l'important concept de nation. Une nation est une communauté consciente de son unité, se reconnaissant dans une langue, une culture, une histoire communes, éventuellement dans une ethnie. Elle se constitue la plupart du temps sur un territoire commun, ou bien elle en revendique un. Il y a un certain degré d'abstraction dans ce concept, ce qui fait qu'il s'agit plus, à nouveau, d'une idée que d'une réalité palpable, mais c'est une idée en quelque sorte elle-même palpable, si l'expression est possible.
Il est indubitable qu'elle présente une transcendance d'un certain type, quotidienne, profane, infiniment riche. Elle suppose que le commun qui définit la nation dépasse chaque individu en particulier, et que celui-ci s'y sent profondément rattaché. Ou bien, diront certain, c'est une entité unique qui émerge d'un ensemble d'individus et qui ne se réduit pas à leur somme arithmétique.
Un mot d'étymologie. Le terme de « nation » provient du participe passé natus du verbe latin nascor, « naître ». À la lettre, cela signifie qu'une nation est « ce qui est né ».
Cependant la nation ne signifie pas seulement ce qui est né comme n'importe quelle chose de la nature, mais ce en quoi des humains se trouvent naître, avec une langue, des traditions, une culture, un ciment très fort entre eux qui évoque les communautés que, par ailleurs, la nature sait former (clans de gorilles, de chimpanzés, meutes de loups...). Il ne faudrait donc jamais oublier que, lorsqu'on parle de nation, on désigne une réalité naturelle, donc sauvage, qui regroupe les humains instinctivement (et sauvagement) avant de les unir réflexivement au nom de projets communs.
Nous parlions de territoire. Et il est vrai que la première fondation de l'identité d'une personne est le territoire, c'est-à-dire le lieu où elle est née. Cela fait qu'il y aura toujours des nations. La nation est une donnée irréductible de l'humanité. Pour le dire autrement, le territoire d'une nation est l'exact équivalent pour un individu du fait d'être né quelque part.
Ce fameux « natus », nation, on peut l'entendre comme désignant tous ceux qui se reconnaissent une même origine, s'inscrivent dans des lignées ancestrales, éventuellement avec un ancêtre commun. Pour ne prendre que cet exemple, les Hébreux deviennent nation en tant qu'ils se considèrent tous comme fils d'Abraham.
Tous ceux qui se reconnaissent dans une nation ne sous-entendent pas nécessairement tout cela, mais j'ai parlé là de la simple étymologie.
Très longtemps, l'Allemagne et la France se sont opposées sur l'idée de nation.
La tradition française considérait comme fondamental, dans la constitution d'une nation française, le fait de se sentir Français. Étaient Français les gens vivant à l'intérieur du territoire de la France et partageant une culture et des idéaux communs. L'origine historique, la « race », la langue n'avaient pas la priorité.
L'historien français Fustel de Coulanges écrit ainsi : « Les hommes sentent dans leur cœur qu'ils sont un même peuple […]. La patrie c'est ce qu'on aime », « la nation est une âme, un principe spirituel ».
On connaît l'idée de « volonté collective » d'Ernest Renan (1823-1892). Dans Qu'est-ce qu'une nation ? (1882), Renan souligne que la langue, le sentiment d'appartenir à un groupe ethnographique déterminée ne font pas naître une nation, bien plus importants sont le passé partagé, les grandes choses accomplies ensemble, une volonté de vivre ensemble, l'idée d'un avenir et d'un destin commun. Selon sa formule fameuse, « l’existence d’une nation est un plébiscite de tous les jours. »
La pensée philosophique et historique allemande s'opposait à cet universalisme français. Elle donnait la primauté à la langue, à l'idée d'une origine et d'une ethnie communes, certes aussi à une culture partagée. Dans ce cas, la nation n'avait pas de lien immédiat avec un territoire. Ce fut en particulier la conception de l'historien Théodore Mommsen.
On peut parler d'une approche allemande romantique du peuple et de la nation, nommée Volk, approche que l'on trouvera évidemment chez Mommsen, mais aussi chez Johann Gottfried Herder et, bien entendu chez Hegel.
De toute façon, que la nation soit conçue sur le modèle de la volonté de vivre ensemble, ou sur la langue et les critères ethniques, elle a été, depuis le siècle des Lumières, pratiquement considérée comme le fondement de la souveraineté.
La constitution française de 1789 le dit explicitement : « Le principe de toute Souveraineté réside essentiellement dans la nation. Nul corps, nul individu ne peut exercer d’autorité qui n’en émane expressément. »
On l'aura assez compris : une souveraineté dite « nationale » est à son tour une abstraction, une simple idée pourrait-on dire aussi. Une nation ne peut exercer directement un pouvoir, puisqu'elle est une idée. Pour que celle-ci en quelque sorte se manifeste et se mette en action il lui faut des représentants qui agissent collectivement et par mandat et elle doit se doter, par la voie de l'élection, d'un chef, lequel met en place tout un système gouvernemental, administratif, bureaucratique...
Ce que l'on appelle le « peuple » (on reviendra sur cette difficile notion) doit s'éclipser et laisser son destin aux mains de ses représentants, au chef d’État ou chef de gouvernement, et aux diverses instances légitimées par le système étatique ou gouvernemental pour faire valoir de l'autorité dans tous les domaines de la vie sociale et dans la sécurité extérieure.
Le principe de la souveraineté nationale comporte par ailleurs l'annulation de ce que l'on appelle le mandat impératif pour les représentants. Un mandat impératif reviendrait à ce que les délégués du peuple soient liés, dans leur action politique, à la défense des intérêts de ceux qui les ont choisis. La Constitution française de 1958 dit sobrement et sans appel : « Tout mandat impératif est nul. » Formule classique d'une souveraineté qui se veut strictement nationale. Les élus doivent représenter la nation dans son ensemble, ils sont politiques au sens le plus fort du terme. On pourrait presque dire : ils sont la nation.
Or ce principe est politiquement, éthiquement, humainement absurde. Les communautés humaines sont constituées sur la base d'intérêts communs. Si l'on tient au principe démocratique de l'élection, les représentants ne devraient être adoubés que pour faire entendre la voix de tous ceux qui les ont élus (sinon, quel serait le sens de « député » et de « représentant » ?).
Si l'on s'en tient à un principe comme celui qui consiste à être représentants de la nation tout entière, on donne au terme de nation un sens politique qu'il n'a pas fondamentalement.
On fait de la nation une puissance politique en elle-même, or, à aucun moment nous n'avons rencontré l'évidence que la nation puisse être directement politique, agir politiquement et participer à l'organisation globale d'une société. Bien plus intéressante est l'idée que la nation est une communauté de gens solidaires, se reconnaissant dans une certaine identité, dite, si l'on veut, « nationalité », et qui est faite de langue commune, de mœurs communes, de paysages communs.
En aucun sens, on ne voit clairement comment et pourquoi une nation devrait se reconnaître dans un appareil politique, encore moins on ne comprend qu'il puisse y avoir des "États-nations" en un sens logique, bien qu'en un sens historique nous sommes bien obligés de pointer le rôle des États-nations dans l'Histoire. Mais ceci est l'Histoire et il n'y a d'Histoire parce que toujours se dessine un avenir, un avenir qui change tout, bouleverse, mais annonce aussi aux peuples leur destinée.
Ajoutons qu'une souveraineté nationale se soumet à un chef dit « suprême » et que, selon le principe que nous avons aussi évoqué, un chef devient toujours un chef de chefs et qu'ainsi sont créés à foison, de nouveaux petits chefs.
Le pouvoir politique des citoyens est ainsi réduit à l'élection des représentants, voire du chef de l’État, au droit de manifestation, qui est incertain et aux effets contre-productifs (répression policière). Il est vrai qu'il s'y ajoute éventuellement le droit au référendum, dont nous parlerons plus tard.
Le fonctionnement d'un État-nation démocratique est d'une grande complexité. Bien des instances y détiennent du pouvoir ou en réclament : partis, associations, syndicats, médias, groupes de pression... Notre objectif n'est pas d'analyser cette articulation ou organisation de pouvoirs divers proprement dites. Nous voulons souligner que les humains, dans un État-nation, ne sont nullement encouragés à s'associer avec des règles autonomes, et que toutes les organisations ou associations finissent toujours par se donner un « chef ». Puisse le chef être conscient des intérêts des hommes ordinaires, qui sont aussi les intérêts de la vie sur notre Terre !
Nous voulons rejeter surtout l'idée qu'un ensemble de compétences diverses réclame du chef, et de plus un soi-disant chef suprême de la nation.
Le danger qu'il y a à instaurer et légitimer des autorités, des maîtres, des chefs, des autorités ne paraît peut-être pas au premier regard. Dans un premier temps, on aurait tendance à croire que l'existence de dirigeants est absolument nécessaire. Mais, d'une part, cela n'est qu'un dogme (c'est-à-dire une idée sacrée à laquelle il nous serait interdit de toucher), d'autre part la reconnaissance ou l'élection d'innombrables petits chefs conduit, échelon par échelon, à admettre la nécessité et la légitimité d'un chef suprême.
Il n'y a pas de souveraineté parce que les individus en auraient besoin, pour vivre ensemble, ou parce ce qu'il leur faudrait être dirigés du plus haut, mais tout simplement parce l'humanité, hélas, s'est construite sur l'existence d'une multitude de petits chefs, lesquels se soumettent à des chefs plus directifs et plus puissants, lesquels se soumettent etc.
Je voudrais, s'il vous plaît, que l'on comprenne bien ce que je veux dire. Il ne s'agit pas d'affirmer absurdement que l'on n'a plus besoin d'hommes et des femmes entreprenants, habiles organisateurs, sachant mobiliser des énergies et des volontés. Nous avons en fait besoin de la destruction du statut de chef, qu'il soit « petit chef » ou « chef suprême ».
Kant a affirmé : « L'homme est un animal qui a besoin d'un maître. » Examinée attentivement cette thèse est un sophisme. Je ne vais pas rappeler toute l'anthropologie kantienne qui soutient une telle affirmation, cela serait d'une tristesse infinie. Je remarque seulement que, pour qu'il y ait des maîtres, il faut des individus qui se définissent ou cherchent à s'imposer comme tels. On pourrait donc objecter à Kant : que deviendrait l'humanité s'il ne se trouvait plus d'humains prétendant au contrôle de leurs semblables, ce qui me semble être, précisément, l'avenir de notre humanité. Qui osera, face aux périls planétaires innombrables, se présenter encore et obstinément comme un chef ?
Les humains sauront déployer toutes leur virtualités, si l'on arrête de vouloir les maîtriser. C'est mon pari. La maîtrise autoritaire des capacités de l'humain est profondément contre-productive. Non pas que les sociétés n'aient besoin d'économistes, de promoteurs, d'animateurs, de génies et d'inventeurs, tout au contraire, elle en aura besoin plus que jamais, car les dangers que nous allons affronter au 21e siècle sont immenses.
Et d'ailleurs, si des individus quelconques, s'avancent pour entreprendre, animer, encourager, avec des idées et des projets pour la collectivité, ils seront les seuls que nous écouterons, les seuls que nous inspireront. C'est encore une fois mon pari. On voit que dans ce cas, à nouveau, l'idée de chef et de chef suprême, l'idée de souveraineté pâliront et représenteront un passé inactuel et figé dans des dogmes devenus dangereux.
Pour finir sur ce point, abordons rapidement, et à nouveau, l'importante question de la loi. Quand une autorité nationale décide souverainement de la loi, cela devient une humiliation du peuple, et aussi un marchandage sur la loi. La loi devient la Loi parce que certains petits chefs en décident ainsi et qu'un monarque « démocrate » vient apposer le sceau de la « souveraineté nationale ».