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12 décembre 2010 7 12 /12 /décembre /2010 11:24

   L’idée court depuis Platon que les philosophes sont les « amis » de la sagesse. Sur cette amitié, il y aurait beaucoup à dire. Autant sans doute que sur la « sagesse ». On a relativement peu parlé de cette amitié ou de cet amour, et abondamment traité de la « sagesse ». Pourtant, éclairer le premier point aiderait à comprendre la nature du second. On devrait chercher quelle « sagesse » séduisante, fascinante, irrésistiblement attrayante, est recherchée par les philosophes. On devrait se poser la question : quel type de savoir se trouve être à la fois éclairant et réjouissant, rationnel et passionnant, solide et délicieux ? Un tel savoir, si par hasard il était possible, serait bien déroutant. Si l’on arrivait à l’exposer, on produirait le véritable « attracteur étrange » de la philosophie : le nœud de sentiments et d’affects qui aimante des pensées dispersées et produit une philosophie. Seulement voilà : il n’est nullement facile de le mettre à jour. De très puissantes résistances se coalisent pour l’étouffer.

   Pour en donner une idée, il suffit de rappeler une expérience familière. Qui de nous supporterait l’idée de voir dévoilées (publiquement, et non sur le divan d’un psy) ses pensées les plus secrètes ? Or ces mêmes pensées sont le cœur même de notre être, le noyau sur lequel nous nous construisons continuellement et assurons notre ancrage social. Ce qui est un incroyable paradoxe : le fond même de ce qui constitue une société est le secret le mieux gardé, le noyau de ce que nous nommons « public » est profondément caché. Le soubassement d’une individualité, pourrait-on dire (peut-être), n’est rien d’autre que le mal lui-même. J’ai toujours été frappé par un propos fugace de Bergson dans Les deux sources de la morale et de la religion, où il suggère qu’on ne construit une véritable humanité qu’en se détournant de celle que l’on trouve au fond de soi. Il ajoute : « Le mal se cache si bien, le secret est si universellement gardé, que chacun est ici la dupe de tous : si sévèrement que nous affections de juger les autres hommes, nous les croyons, au fond, meilleurs que nous. Sur cette heureuse illusion repose une bonne partie de la vie sociale. » Cela rappelle le propos de Pascal : « Que le cœur de l’homme est creux et plein d’ordure ! »

   Mais le secret pourrait bien ne pas être si redoutable et désespérant… La part soi-disant maudite et maléfique de l’homme n’est peut-être encore qu’une construction, une manière de rester dupe de soi. Il est possible que le fond de l’affaire soit relativement rassurant… Ce que nous avons au plus profond de nous est plutôt un François Pignon, le personnage de Francis Veber dans Le Placard ou Le Dîner de cons (ou un Fatal Bazooka, le personnage incarné par Michaël Youn dans Fatal) : un être fondamentalement dénué de puissance, maladroit et aux prétentions risibles. Un être aussi, notons-le soigneusement, fondamentalement bon. Bon parce que dérisoire, incapable de se hausser, tant il est imprégné de sa finitude, à la transcendance inquiétante du mal. Mais peu importe la nature exacte de cet être secret que nous portons en nous. L’important, c’est qu’il soit, qu’il existe. C’est lui qui existe vraiment. C’est lui le « Dasein ».

   Avec cette idée, revenons à la philosophie. Si l’origine de l’attraction, de l’aimantation qui produit une philosophie est un des secrets les mieux gardés, c’est pour une raison simple : elle concerne le cœur même de l’individualité. Je voudrais proposer une idée toute simple et qui sera sans nul doute violemment rejetée par tout philosophe de profession. L’attraction (l’amour, l’amitié) qui produit la philosophie est de savoir que l’on existe. C’est aussi un personnage, un François Pignon, un Fatal Bazooka (ou un Charlot, le paradigme de tous ces personnages) qui se montre alors, quoique dans une modalité particulière : un être tout étonné d’être et rendu perplexe et maladroit, mal à l’aise dans le monde des valeurs et des idées en cours, par l’idée de son existence. Ce que le philosophe ajoute de singulier à ce sentiment, qui est sans doute plus répandu qu’on ne croit, est assez simple à décrire : c’est une irrésistible attirance pour cet être se découvrant être, cet être qu’il est. Cette redondance du verbe être est d’ailleurs sa formule secrète, son secret pour penser (à l’instar du « je suis celui qui suis » biblique), comme en témoigne la manière dont Heidegger conçoit le Dasein : « l’être pour qui, dans son être, il y a va de son être ».

   C’est sans doute cette attirance pour son être propre, ce regard fasciné avec lequel on se regarde exister qui constitue le nœud de l’affaire ; cela explique que chaque philosophe se taise sur l’origine de sa propre philosophie. En dire quelque chose, serait avouer qu’il est le seul objet de sa philosophie, que l’objet qui l’attire (sous le nom de sagesse, ou de quelque autre nom), c’est lui. Cette idée que l’on peut s’aimer irrésistiblement (que l’on est profondément ému et remué par une existence entre les existences, la sienne) est sans doute l’une des plus inavouables. L’intéressant, c’est qu’elle est aussi l’une des plus fécondes sur le plan du bonheur et de l’intelligence. Mais il s’agit bien d’un savoir : il faut savoir s’aimer.        

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Published by Jean tellez
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