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LA PHILOSOPHIE CHEZ GERMINA

Rendre la philosophie populaire.

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L'apocalypse

  

   Hier, je disais que le problème de l'origine radicale de toutes choses se pose deux fois, cela est cependant insuffisant.

   Ce problème se pose d'abord deux fois, puis une fois encore.

   Voyons les deux premières fois.

   Un jour, tout, absolument tout a commencé, et cela a produit ce que nous appelons cosmos ou univers. Un jour, de même, il est arrivé que commença une relation avec des choses, des êtres humains, des animaux, un ciel, de la nuit et du jour, des œuvres, des actions, des pensées, des discours... C'est le moment de la naissance de ce qu'on peut appeler une conscience, avec le désir de connaissance et de compréhension propre à cette conscience.

   Il s'agit bien d'une origine radicale des choses dans ce second événement, puisque, d'une certaine façon, grâce à leur prise en compte par un esprit humain, elles sortent d'une nuit primordiale absolue. Il peut bien y avoir des dizaines de milliers de milliards de soleils, un nombre colossal de planètes, des trous noirs, des quasars, des pulsars, il peut même y avoir des milliards d'autres univers, juxtaposés ou parallèles au nôtre, tout cela est un parfait néant, tout cela est du rien à l'infini, si personne, nulle part, ne le sait.

   Cette seconde origine radicale des choses équivaut à une situation que l'on peut nommer « seconde naissance » ou, si l'on veut utiliser les termes de Hegel, « venue au jour pour l'esprit ».

   Enfin, un jour, il s'est trouvé que je fusse moi-même produit.

   Les deux premières formes d'origine sont fondamentales. Cela signifie simplement qu'elles sont au fondement de possibilités déterminées, elles expliquent ces possibilités. Ainsi la possibilité pour qu'existent des galaxies et des trous noirs, pour qu'existent une gravité et une force électromagnétique, cette possibilité est explicable par la naissance d'un univers (les conditions initiales de cette naissance déterminant tout ce que produira cette naissance).

   Ainsi de même, la façon dont émerge une conscience humaine, et la façon dont elle acquiert des pouvoirs de connaissance, expliquera tout ce que les êtres humains sont capables de connaître et d'accomplir.

   Quant à la troisième origine radicale des choses, est-elle fondamentale au même sens ? Arrêtons-nous sur cette troisième origine, mais surtout n'espérons pas une réponse facile ou immédiate car, comme j'ai essayé de le dire, l'obscurité est incroyablement profonde ici – ce qui n'autorise cependant pas, à la manière de la plupart des philosophies modernes, à faire comme si le problème n'existait pas.

   La troisième origine radicale des choses est provoquée par mon arrivée au monde. Je me réfère à la naissance de celui-là même qui est en train de vous parler. Je suis quelque part en un endroit irréductiblement ponctuel, dramatiquement reconduit, pourrait-on dire, au lieu et au temps où je me trouve. Or cette position, avant d'être quoi que ce soit d'éclairant, est censée être d'une immense idiotie (terme grec qui veut dire à peu près : être ramené à ce que l'on est tout bêtement, et donc à rien de grand, à rien d'intéressant).

   Il n'y a rien à dire a priori sur le fait que je sois né, sur le phénomène de mon existence propre. Et bien entendu, ce fait de l'idiotie sans intérêt pour la pensée de l'existence d'un tel ou d'un tel, se propage spontanément dans toutes les philosophies qui se veulent sérieuses, c'est-à-dire qui, de par leur besoin impétueux, furieux de reconnaissance, veulent être prises au sérieux.

   Les philosophes, avec une quasi-unanimité (au moins depuis Descartes) ont écarté le problème de leur propre existence (de fait, l'ont-ils écarté vraiment ? N'ont-ils pas travaillé souterrainement à son contact intime ? C'est une autre question). Seul paraît faire exception le Heidegger de Être et Temps, qui semble bien engagé dans l'interprétation d'une existence qui serait authentique, vraie, en ce qu'elle ne serait pas l'existence de tous, mais celle d'un seul, de celui qui se définit comme Dasein, terme qui veut dire littéralement « être là ».

   Pourquoi s'agit-il (sans que Heidegger l'avoue, cela va de soi) de l'existence d'un seul ? Parce que le sentiment d'être , l'affection, l'émotion qui gagne à se trouver , à se trouver exister, ce que Heidegger nomme Befindlichkeit, n'a de portée, n'a de sens, n'a d'éclat surtout, que pour quelqu'un pris dans sa particularité absolue, dans son être au monde absolument unique et singulier.

   Réfléchissons en effet, un court moment, à ce que cette révélation d'exister a d'éclatant pour un être humain particulier. Beaucoup à dire sur la question. Impression, à nouveau, que, de fait, tout serait à dire. Mais on peut au moins détacher cette remarque : dire « là » n'a de sens que parce que je suis né, je suis arrivé au monde. Que pourrait bien dire « là » si je n'existais pas ?

   Donc se trouver , pouvoir assigner aussi un , un ici, un là-bas à quoi que soit ou à qui que ce soit, n'a absolument aucun sens en dehors de faire signe vers ma venue propre au monde. C'est sans doute pourquoi Heidegger n'aimait pas la traduction française de Dasein par « être-là », tout simplement parce que l'on peut se tromper lourdement sur le sens profond du phénomène d'être là (et de fait, l'on se trompera toujours dans une philosophie où l'on se met ou croit se mettre soi-même entre parenthèses) ; on peut finir par penser que les êtres humains auraient en général, comme une sorte de caractère anthropologique de « se trouver là ».

   C'est ainsi que Heidegger écrit à Jean Beaufret le 23 novembre 1945 : « Dasein ne signifie nullement pour moi me voilà ! [totale mauvaise foi de Heidegger ! C'est évidemment ce que signifie le Dasein heideggerien si l'on lit très attentivement Être et Temps], mais si je puis ainsi m'exprimer en un français sans doute impossible : être le-là et le le-là est précisément Alètheia, décèlement-ouverture. »

   Alètheia est le terme grec que l'on peut traduire par « vérité » et qui signifie littéralement « décèlement », « découverte », « mise à jour de ce qui était caché ». Dans le fond, on ne peut mieux dire la propriété qui m'incombe du fait même d'être arrivé au monde : devenir celui par qui les mots « là », « là-bas » ou d'autres, se découvrent, font venir au jour non seulement un sens, mais le seul possible et imaginable.

   C'est dans cette direction, qui est donc la troisième selon la classification que nous avons adoptée, que ma venue dans le monde constitue une origine radicale de toutes choses. Songeons à tout ce qui se découvre (mot grec alètheia) comme étant là et comme n'ayant de réalité que du fait d'être là.

   Selon cette troisième acception de l'origine de tout, mon existence est apocalyptique, au sens tout à la fois de révélation et de cataclysme. Pour l'aspect cataclysmique au regard des possibilités de la connaissance et de l'action, nous verrons plus tard. Mais déjà, la dimension de révélation doit nous retenir.

   D'avoir pu exister, j'ai été le lieu absolument exclusif (point difficile à comprendre, mais sur le quel on insistera dans tous les articles marqués d'un « koala ») pour l'apparition de toutes choses. Cela implique que le je suis (au sens de celui-ci qui vient au monde) est le Verbe, ou le Logos, dont parle Jean l'évangéliste : « Par lui tout a paru, et sans lui rien n'a paru de ce qui est paru » (Jean, 1, 3).

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