Rendre la philosophie populaire.
22 Juin 2021
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Concept philosophique premier. On ne peut faire de philosophie sérieuse en le contournant. C'est à Aristote qu'il nous faut remonter pour commencer à comprendre de quoi il s'agit.
Aristote, usait d'un terme très particulier pour exprimer ce que nous appelons « substance » aujourd'hui : « ousia ». C'est un participe, utilisé comme substantif, du verbe « einai », « être ». C'est un peu comme si l'on disait « le fait d'être ». Ousia, c'est la propriété d’être, et on pourrait oser, comme certains, la traduction : « l'étance », ou bien encore « l'étéité ». Les scolastiques médiévaux ont choisi le terme latin « substantia ».
Sub-stantia vient du verbe substare, qui signifie : « se tenir dessous ». Comme il s'agit à nouveau d'un substantif, on peut dire pour substantia : « cela qui se tient dessous », ou bien « cela qui déploie son être dessous ». Avec l'indication qu'apporte ce « dessous », la substance apparaît comme ce qui repose dans le fond et la profondeur de quoi que ce soit, un peu, vaguement, comme les fondations d'une maison portent les murs et les toits.
Pour Aristote la substance est ce qui existe et subsiste indépendamment de ses qualités reconnaissables, ou de ses caractéristiques contingentes. Celles-ci peuvent changer, la substance demeure. Elle est le support, le fond stable du monde, lequel en revanche est toujours mouvant, toujours autre. Ainsi une chose sensible quelconque, mettons un arbre, peut croître, perdre ses feuilles, perdre des branches, fleurir, porter des fruits, être transfiguré par le vent ou la neige, il n'en demeure pas moins toujours là, rien n'est modifié de lui-même malgré tous les accidents qui l'affectent.
« Accident », tel est précisément le mot qu'emploie Aristote pour désigner ce qui arrive à la substance sans en modifier la nature ou bien ce que nos sens perçoivent en elle. « Accident se dit de ce qui appartient à un être et peut en être affirmé avec vérité, mais n'est pourtant ni nécessaire ni constant. » Métaphysique, delta, 30, 1025 a, 14.
Autrement dit, « accident » désigne bien ce qui arrive de contingent au monde et la philosophie d'Aristote pose que rien n'arrive de contingent (d'accidentel) sans un substrat pour le porter ou le contenir : les contingences sont abritées dans le sein d'une nécessité : la substance. Ainsi beaucoup de choses non prévues peuvent survenir à un être humain au cours de sa vie, de même qu'il peut être marqué, dès sa naissance, d'une multitudes de circonstances qui auraient pu être autres : loin que cela lui retire tout fond ontologique stable, tout au contraire, c'est le signe même qu'il est une substance, c'est-à-dire un donné solide.
Ce qui complique, hélas, un peu les choses, c'est qu'Aristote propose une autre définition de la substance : « La substance est ce qui ne se dit pas d'un autre sujet, mais à quoi se rapportent tous les prédicats » Métaphysique , A, 8, 1017 b 13-14. De même, on trouve dans les Catégories : « La substance, au sens le plus fondamental, premier et principal du terme, c'est ce qui n'est ni affirmé d'un sujet, ni dans un sujet : par exemple, l'homme individuel ou le cheval individuel », Catégories, 5.
Il faut prêter une certaine attention pour comprendre que le changement est considérable. Nous venons de passer de la substance comme ce qui est, ce qui existe, à la substance comme objet de la pensée humaine. À ce dernier titre, elle apparaît désormais comme un sujet, hupokeimenon. Insistons, pour bien faire voir la modification du point de vue. Le figuier qui se trouve dans le jardin n'a pas besoin d'une présence humaine pour être la substance (au premier sens) qu'il est. En revanche, seul le langage humain peut en faire un sujet. On peut affirmer : « Ce figuier est gigantesque », « ce figuier délivre une ombre agréable sous la chaleur », « ce figuier est puissamment odorant », etc.
Tout cela est beaucoup plus compliqué que je ne laisse paraître (il faut tenir compte aussi du fait que j'ai une intelligence dans la moyenne), à tel point qu'il me semble que la théorie de la substance chez Aristote est à s'arracher les cheveux. Mais je voudrais, si vous le permettez, simplifier beaucoup et proposer : en ce qui concerne toutes les propriétés que l'on peut trouver au monde, il y a un substrat premier qui les porte (sens ontologique) et aussi un sujet auquel on peut les rapporter (sens épistémique).
Le sens ontologique paraît absolument premier. Il n'y aurait tout simplement rien de détectable ou de pensable s'il n'y avait d'abord, antérieurement à tous les jugements, antérieurement au langage, des substances premières (Socrate, le figuier). Au sens ontologique, la substance peut ainsi être tenue pour le « substrat », qu'Aristote appelle le ti estin, le « ce que c'est ». C'est le socle, le support qui fait qu'une chose d'abord existe et aussi se développe. Se développer implique de perpétuels changements, on perd des propriétés, on en acquiert de nouvelles. Mais l'idée d’un être qui perdure, qui est toujours là dans le flux de ses changements, est incontournable.
J'ai bien conscience que la philosophie moderne, au moins depuis Hobbes, a rejeté cette idée de substrat premier et dernier de toutes choses. Mais je n'oublie non plus les philosophes qui s'y sont accrochés sans peur (Descartes, Spinoza, Leibniz...).
Je voudrais essayer de conclure en disant : d'abord, il y a. Tout commence par là. Il y a un monde, il y a des êtres, il y a moi. C'est là l'essentiel, c'est là la substance.
Certes, il y a aussi du langage. Mais, justement, il y a du langage. Avant de prétendre être un cadre général et obligé pour penser l'être, le langage est quelque chose qui vient dans l'être et qui, à ce titre, est du substrat premier, de la chose qui est advenue. D'abord et avant, il y a l'arrivée, surprenante, de quoi que ce soit au monde. Je propose d'appeler substance ce fait même que c'est arrivé.
P.S. : Désolé, pour la mauvaise qualité de la photo. Au premier plan, Gustave. Derrière, vous pouvez voir sa femelle, qui s'appelle Gustavine. Gustavine est un étonnant mélange d'étrangetés et de comportements animaux normaux. Il faudrait tout un roman pour la décrire. Gustave, lui, est tout simplement un oiseau d'exception. Il mériterait un traité philosophique.